La reconstruction du syndicalisme dans l’espace postsoviétique (Dan Gallin, 2015)

La question de la refondation du mouvement syndical, et ultérieurement de sa reconstruction, s’est posée à de nombreuses reprises dans le monde, et surtout en Europe, à partir de la moitié du siècle dernier. Elle est liée aux bouleversements politiques de notre époque.Il fallait reconstruire le syndicalisme en 1945 en Allemagne, après 12 ans de nazisme, en Italie après vingt ans de fascisme, au Japon, après dix ans de dictature militaire, ensuite au Portugal après presque cinquante ans de salazarisme et en Espagne après une quarantaine d’années de franquisme.

Plus récemment, et hors de l’Europe, il y a le cas de l’Indonésie après la chute du régime de Suharto, celui de la Birmanie après le renoncement, encore partiel et incertain, des militaires à la dictature.

Chaque cas est évidemment particulier, avec ses propres spécificités. Ils ont cependant tous un élément commun : ce qu’il fallait réparer, à part la destruction des structures syndicales démocratiques, c’est la négation de l’ identité des travailleurs en tant que classe.

Cette négation est accompagnée d’une affirmation de l’identité nationale et nationaliste du «monde du travail» par des structures où se retrouvent patrons et travailleurs, associés de force par le pouvoir de l’Etat, au nom d’un prétendu intérêt supérieur de la nation.

Même dans les cas où les organisations ouvrières ne sont pas obligées par le régime à une unité organique avec les organisations patronales, l’idéologie qui leur est imposée est celle de l’unité nationale, où la légitimité du conflit social est niée et les conflits sociaux deviennent des atteintes à la sécurité de l’Etat.

Dans l’histoire récente de l’Europe, l’entreprise de refondation et reconstruction syndicale la plus importante, en vérité gigantesque, a été celle qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique comme structure politique, entraînant dans sa chute l’idéologie d’Etat (le communisme sous sa forme stalinienne) et la décomposition du bloc soviétique, avec les nations qui le composaient regagnant leur indépendance.

Le mouvement ouvrier russe, et des autres nationalités de l’URSS, est un cas absolument unique : c’est le seul mouvement ouvrier au monde qui a vécu pendant soixante-dix ans dans une situation d’isolement quasi total du reste du monde.

La date-charnière est 1921 : c’est l’année où le parti bolchévik abolit le pluralisme politique, en réprimant les autres partis socialistes et les anarchistes et en supprimant le droit de tendance à l’intérieur du parti, notamment «l’Opposition ouvrière» de Chliapnikov, Kisselev et Kollontai.

C’est aussi là où commence la mise au pas des syndicats et leur subordination au parti unique, un processus lent et difficile, à cause de multiples résistances politiques et syndicales. Dans les années 1930 toutes les résistances sont cassées. Mikhail Pavlovitch Tomski, le dernier secrétaire général de la Confédération syndicale de l’URSS qui essayait encore de défendre l’indépendance syndicale, allié de Boukharine et Rykov, se suicide en août 1936 pour échapper à l’arrestation par le NKVD, la police politique. Il est condamné à titre posthume pour haute trahison et déclaré «ennemi d peuple» au troisième procès de Moscou (mars 1938), puis réhabilité, cinquante ans plus tard, dans le cadre de la perestroika.

La classe ouvrière sur le territoire de l’URSS a subi une expérience historique terrible et unique : d’abord des vagues successives des « épurations » staliniennes, avec des pertes humaines énormes, ensuite la guerre, de 1941 à 1945, encore une fois avec des pertes humaines terribles. A la fin des années 1930, l’URSS était devenue un Etat policier totalitaire, puis ont suivi soixante ans, avec une classe ouvrière aliénée, atomisée et passive, au point de ne plus être capable, après la chute du régime, de s’opposer au pillage général du bien public et à la transformation de sa classe dirigeante bureaucratique en une nouvelle classe dirigeante, pas très différente, d’un capitalisme sans lois et sans freins.

Rappelons tout de même que, même dans la nuit noire du stalinisme, il y eut des hommes et des femmes incroyablement courageux qui ont essayé de créer des syndicats indépendants : Vladimir Klebanov, un mineur ukrainien, qui a créé l’Association syndicale libre au Donetsk en 1977, Vladimir Borisov et Viktor Fajnberg, qui avaient créé, avec d’autres, l’Association interprofessionnelle libre des travailleurs (SMOT) en 1978. Ces tentatives étaient vite réprimées : leur militants disparaissaient dans les prisons psychiatriques, les camps de travail ou l’exil.

Il y eut bien des comités de soutien en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord, mais le gros des organisations syndicales occidentales et du tiers-monde continuaient à entretenir des relations diplomatiques avec les dirigeants soviétiques, rencontrant rarement des travailleurs et seulement dans des conditions strictement contrôlées.

Dans quelles conditions s’est faite la refondation du mouvement syndical issu du système stalinien?

D’abord, personne ne s’attendait à l’effondrement de ce régime à la fin des années 1980, d’une façon aussi soudaine et, somme toute, pacifique. Même ceux d’entre nous qui pensaient que ce régime était fondamentalement instable et voué à l’échec lui donnaient encore au moins une vingtaine d’années.

Politiquement, nous étions prêts, pratiquement pas du tout. Le monde politique, nous y compris, était surpris.

D’autre part, la social-démocratie, en tant que force historique basée sur une classe ouvrière organisée, avec la perspective d’une société socialiste, même lointaine, était sur le déclin. Ayant accepté le capitalisme dans les années 1950 et le néo-libéralisme dans les années 1990, elle était en train de perdre sa crédibilité et ne pouvait plus faire face à la globalisation, malgré ses traditions internationalistes.

En somme, au moment historique précis où le stalinisme, son principal rival et ennemi, quittait la scène politique mondiale, la social-démocratie, en tant que projet politique indépendant, sortait par l’autre porte, et par conséquent était incapable d’offrir un modèle de transition vers une société alternative.

Ce qui veut dire : les organisations syndicales issues des structures étatiques ou bien de l’opposition politique, en Russie mais aussi ailleurs dans le bloc soviétique, ne trouvaient aucun appui à l’Ouest pour une alternative progressiste et finirent par accepter la propagande de la droite : « il n’y a pas d’alternative ». Margaret Thatcher, notre pire ennemi, était l’hôte d’honneur au 20ème anniversaire de Solidarność, à Gdansk, en 2000.

Le mouvement syndical international n’était pas non plus d’une grande utilité. Dans les années 1990, ni la CISL, ni la CMT avaient une perspective de transformation sociale. En 2006, elles s’unirent pour former la CSI, en abandonnant toute trace d’une idéologie qui pouvait rappeler celles qui autrefois leur servaient de guide.

Ainsi, par un concours catastrophique de circonstances, l’effondrement du stalinisme sur le territoire de l’URSS n’a pas été suivi par des sociétés progressistes, socialement, économiquement et politiquement avancées, comme nous l’avions espéré, mais par une version violente et criminelle de capitalisme, avec une idéologie proche du fascisme. Si les Blancs avaient gagné la guerre civile, le résultat n’aurait pu être pire, et des millions qui sont morts inutilement auraient vécu.

Sur le plan syndical, la refondation n’a été que partielle et la reconstruction est difficile. Une grande centrale syndicale, la Fédération des syndicats indépendants (FNPR), déclare 17 millions de membres. Elle succède à la centrale syndicale soviétique, et soutient actuellement le projet poutinien de reconstruire une Russie impériale et réactionnaire.

Son vice président Alexei Issaev, par ailleurs député au parlement russe du parti de Poutine, est allé en novembre dernier au congrès du Front national français, à Lyon, apporter l’assurance de solidarité fraternelle de son parti.

La Confédération du Travail de Russie (KTR) est une centrale plus petite, avec 2 millions de membres, mais réellement indépendante, démocratique et combative, avec une forte présence du syndicalisme révolutionnaire . Son avenir est incertain, comme celui de la société russe dans son ensemble.

Dans les autres pays de ce qu’était le bloc soviétique, le panorama est plus divers, mais dans la plupart des cas on voit une fragmentation, avec des structures en partie héritées de l’ancien régime en partie nouvelles, le plus souvent sans principes et sans perspectives claires.

Que faut-il en conclure? Sans entrer dans les détails, essayons de formuler quelques considérations générales :

D’abord, l’importance de l’idéologie et des principes. D’une façon générale. le mouvement syndical ne peut plus compter sur ses alliés politiques traditionnels, le temps des courroies de transmission (dans les deux sens), des partis d’avant-garde et du partage des rôles entre parti et syndicat, est révolu.

Cependant, le mouvement syndical a besoin d’une dimension politique. Il faut donc qu’il réinvente sa propre politique, qui ne peut être autre que celle dictée par l’intérêt de ses membres, c’est à dire une politique de classe. En se souvenant de nos sources, et en étudiant nos expériences, nous pouvons trouver les éléments de ce qui peut être une politique du syndicalisme indépendant, démocratique et combattant.

Cette politique doit viser à la transformation sociale. Le capitalisme actuel est un système où une minorité immensément riche est en train de faire la guerre à la population du monde, et est en train de la gagner. La capacité de destruction de ce système est énorme et menace la survie de l’humanité. Combattre ce système est un acte d’auto-défense humaine et le mouvement syndical est obligé d’assumer cette lutte. Qui d’autre ?

Avons-nous besoin de conformité, disons, d’unité, politique ? Oui, mais dans un cadre très large. Notre cause doit être la démocratie radicale, non pas comme un but à atteindre mais comme une culture, une méthode de fonctionnement, surtout dans nos propres organisations, et dans la façon dont nous gérons nos relations réciproques. C’est une tâche qui exige un effort toujours renouvelé. Nous pouvons venir d’horizons politiques divers, mais notre dénominateur commun doit être l’engagement démocratique.

Pour les syndicalistes, le syndicat est primordial. Le syndicat ne doit jamais devenir un cirque où s’affrontent les sectes, il est trop vulnérable et trop important. Tout le monde est bienvenu au syndicat et l’opinion de chacun est respectée, mais il doit être entendu que chacun laisse ses intérêts sectaires, s’il en a, au vestiaire. Le syndicat doit pouvoir créer son consensus politique librement et ensuite le défendre comme s’il était lui-même un parti.

Enfin, nous devons reconstruire la solidarité internationale et pour cela nous devons redécouvrir une culture de solidarité, c’est à dire de raisonner en termes de classe, nous demander si ce que nus faisons correspond à l’intérêt, non pas seulement de nos membres, vu sous l’angle étroit, mais celui de l’ensemble de notre classe. Nous devons raisonner ainsi même sans les appareils syndicaux, nationaux et internationaux, parfois même en dépit d’eux.

En fait, nous sommes une Internationale, nous aussi, une Internationale invisible. Le terme vient de Victor Serge, l’écrivain et le révolutionnaire russe, qui, fuyant la France en train d’être occupée en 1940, sauva sa vie grâce à la solidarité de révolutionnaires comme lui, pourchassés par la Gestapo et le NKVD, constituant un réseau d’aide mutuelle improvisé. Nous sommes nombreux, et nous sommes partout, mais nous ne nous connaissons pas encore tous. Nous sommes des individus, des groupes, des organisations. Les technologies de communication actuelles nous permettent de constituer des réseaux, et ce sont ces réseaux qui seront l’avant-garde de l’avenir.

Construisons l’Internationale invisible !

CGTT: Séminaire sur la refondation du syndicalisme tunisien, Tunis (30 avril 2015).