{"id":107,"date":"2011-09-30T17:00:00","date_gmt":"2011-09-30T17:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2011\/09\/30\/jours-dete-a-utoya-dan-gallin-2011\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:04","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:04","slug":"jours-dete-a-utoya-dan-gallin-2011","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2011\/09\/30\/jours-dete-a-utoya-dan-gallin-2011\/","title":{"rendered":"Jours d&#8217;\u00e9t\u00e9 \u00e0 Ut\u00f8ya (Dan Gallin, 2011)"},"content":{"rendered":"<p>Je n&#8217;oublierai jamais les jours d&#8217;\u00e9t\u00e9 que j&#8217;ai pass\u00e9 \u00e0 Ut\u01ffya en 1955, cette petite \u00eele proche d&#8217;Oslo dont les syndicats norv\u00e9giens avaient fait cadeau \u00e0 la Jeunesse travailliste pour lui servir de centre d&#8217;\u00e9tudes et de loisirs.<!--more-->J&#8217;\u00e9tais arriv\u00e9 en Europe en mars 1953, de retour des Etats-Unis o\u00f9, \u00e9tudiant, j&#8217;avais d\u00e9couvert le socialisme sous la forme d&#8217;une dissidence trotskiste. La brillante explication du monde, l&#8217;histoire \u00e0 la fois h\u00e9ro\u00efque et tragique du &#8220;Vieux&#8221; et de son mouvement, avait saisi mon imagination et mes \u00e9motions, si bien que je m&#8217;\u00e9tais fait remarquer par les autorit\u00e9s, qui m&#8217;avaient donn\u00e9 un d\u00e9lai d&#8217;un mois pour quitter le pays.<\/p>\n<p>Nous voici donc, avec ma compagne, qui appartenait \u00e0 la m\u00eame formation, en Europe, o\u00f9 il fallait d&#8217;abord prendre pied. En \u00e9t\u00e9 1955 nous \u00e9tions pr\u00eats \u00e0 d\u00e9couvrir la Scandinavie, bastion de la social-d\u00e9mocratie, suspecte \u00e0 nos yeux.<\/p>\n<p>A Oslo, nous avions trouv\u00e9 la Jeunesse travailliste dans l&#8217;annuaire. Nous sommes arriv\u00e9s sans pr\u00e9avis dans le bureau du responsable pr\u00e9sent, qui \u00e9tait le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, pour lui expliquer que nous \u00e9tions des membres de la jeunesse socialiste am\u00e9ricaine et que nous \u00e9tions \u00e0 la recherche des socialistes norv\u00e9giens pour discuter du socialisme. Le camarade norv\u00e9gien nous regarda un moment qui nous paraissait long, puis il nous dit: &#8220;vous tombez bien, notre cours d&#8217;\u00e9t\u00e9 vient de commencer. Tout \u00e0 l&#8217;heure on peut vous y amener, vous pouvez rester avec nous la semaine. C&#8217;est \u00e0 Ut\u00f8ya, une petite \u00eele pr\u00e8s d&#8217;Oslo, vous allez voir.&#8221;<\/p>\n<p>A Ut\u00f8ya, il y a un b\u00e2timent central pour la logistique (repas, douches, salles de cours) et tous les participants logeaient dans des tentes, un peu partout mais surtout sur une prairie en face du b\u00e2timent.<\/p>\n<p>On nous avait attribu\u00e9 une tente, mais nous passions la plupart de notre temps avec les jeunes norv\u00e9giens. J&#8217;ai pass\u00e9 une nuit enti\u00e8re \u00e0 discuter avec Reiulf Steen, plus tard ministre des affaires \u00e9trang\u00e8res et premier ministre, tr\u00e8s engag\u00e9 dans l&#8217;aide aux mouvements de r\u00e9sistance aux dictatures d&#8217;Am\u00e9rique latine. Nous discutions de l&#8217;URSS, de sa nature sociale et politique, et du stalinisme, une nuit n&#8217;y avait pas suffi.<\/p>\n<p>Nous avion c\u00f4toy\u00e9 des centaines de jeunes gens socialistes, pleins d&#8217;\u00e9nergie, de joie, d&#8217;humour, de volont\u00e9. Des jeunes gens fils et filles du soleil de minuit qui, dans l&#8217;\u00e9t\u00e9 norv\u00e9gien, ne se couche jamais.<\/p>\n<p>Des jeunes gens ordinaires, citoyens comme les autres dans une d\u00e9mocratie sociale. Ils n&#8217;\u00e9taient pas des r\u00e9volutionnaires professionnels, mais ils \u00e9taient d\u00e9cid\u00e9s \u00e0 changer le monde. Il y en avait autant sur cette petite \u00eele, sinon plus, que dans tout notre groupuscule am\u00e9ricain. Nos camarades am\u00e9ricains que nous venions de quitter, n&#8217;\u00e9taient pas moins engag\u00e9s et courageux, mais nous avions d\u00e9couvert quelque chose que nous ne connaissions pas: un mouvement de masse de jeunes socialistes.<\/p>\n<p>C&#8217;est ce mouvement que Anders Behring Breivik, un militant fasciste, a attaqu\u00e9 le 22 juillet dernier. Apr\u00e8s avoir fait exploser une bombe dans le quartier du gouvernement \u00e0 Oslo qui a fait huit morts, il a d\u00e9barqu\u00e9 sur l&#8217;\u00eele d\u00e9guis\u00e9 en policier, a fait rassembler les jeunes pr\u00e9sents et a commenc\u00e9 \u00e0 tirer sur des jeunes gens sans d\u00e9fense et tr\u00e8s loin d&#8217;imaginer ce qui allait leur arriver. A Ut\u00f8ya, Breivik a fait 69 morts en une heure et demie.<\/p>\n<p>Le premier ministre norv\u00e9gien, Jens Stoltenberg, qui est \u00e9galement le chef du Parti travailliste, a d\u00e9clar\u00e9 que ce massacre constituait un attentat contre la d\u00e9mocratie et la soci\u00e9t\u00e9 ouverte, et que la Norv\u00e8ge ne plierait pas. En r\u00e9alit\u00e9, Il s&#8217;agit plus pr\u00e9cis\u00e9ment d&#8217;un attentat contre le mouvement ouvrier norv\u00e9gien. Breivik a \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait explicite: il fallait cibler le mouvement travailliste coupable de &#8220;marxisme culturel&#8221;, et le frapper dans ce qu&#8217;il avait de plus pr\u00e9cieux, sa jeunesse, pour le punir d&#8217;avoir trahi la nation en favorisant son &#8220;islamisation&#8221;. D&#8217;ailleurs, \u00e0 quelques heures pr\u00e8s, Stoltenberg lui-m\u00eame, et Gro Harlem Brundtland, ancienne premi\u00e8re ministre, qui avaient visit\u00e9 Ut\u00f8ya le m\u00eame jour pour participer aux d\u00e9bats, auraient tr\u00e8s bien pu se trouver parmi les victimes.<\/p>\n<p>Nous devrions nous inqui\u00e9ter davantage de ce qui nous arrive, \u00e0 nous socialistes, en Europe du Nord. Le 28 f\u00e9vrier 1986, Olof Palme, premier ministre de Su\u00e8de, \u00e9tait assassin\u00e9. Il s&#8217;\u00e9tait rendu avec sa femme Lisbet au cin\u00e9ma, comme d&#8217;habitude sans garde de corps. A 23:20, alors qu&#8217;ils rentraient \u00e0 pied, un homme s&#8217;approcha par derri\u00e8re et tira deux coups de revolver: le premier blessa Palme mortellement, le deuxi\u00e8me blessa Lisbet qui surv\u00e9cut. L&#8217;assassin s&#8217;enfuit et ne fut jamais retrouv\u00e9. Un homme fut arr\u00eat\u00e9, condamn\u00e9, puis rel\u00e2ch\u00e9 en appel. Les motifs de l&#8217;assassinat, et ses commanditaires \u00e9ventuels, ne furent jamais identifi\u00e9s. L&#8217;enqu\u00eate de la police, qui dura des ann\u00e9es, n&#8217;aboutit pas.<\/p>\n<p>Issu d&#8217;une famille de la haute bourgeoisie, Palme \u00e9tait un &#8220;tra\u00eetre \u00e0 sa classe&#8221; et la droite su\u00e9doise lui voua une haine intense. Au gouvernement depuis 1965, deux fois Premier Ministre (1969-1976 et 1982-1986), pr\u00e9sident du Parti social-d\u00e9mocrate de 1969 \u00e0 1986, il renfor\u00e7a encore davantage l&#8217;Etat social et le pouvoir des syndicats face au patronat. En politique \u00e9trang\u00e8re, il \u00e9tait le seul chef d&#8217;Etat occidental \u00e0 s&#8217;opposer \u00e0 la guerre du Vietnam. Il s&#8217;opposa \u00e9galement \u00e0 l&#8217;invasion de la Tch\u00e9coslovaquie en 1968, au coup d&#8217;Etat de Pinochet en 1973 et g\u00e9n\u00e9ralement, tout au long de son parcours, aux dictatures militaires d&#8217;Am\u00e9rique latine, aux dictatures fascistes en Europe et au r\u00e9gime d&#8217;apartheid en Afrique du Sud. Sans \u00eatre vraiment de la gauche du Parti il a souvent \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit comme un &#8220;r\u00e9formiste r\u00e9volutionnaire&#8221;.<\/p>\n<p>L&#8217;assassinat de Palme a \u00e9t\u00e9 un tournant dans l&#8217;histoire de notre mouvement. Aucun de ses successeurs n&#8217;a eu son charisme, son intelligence politique et son audace. Le PS su\u00e9dois baissa son profil. Sa mod\u00e9ration lui a d&#8217;ailleurs probablement co\u00fbt\u00e9 le pouvoir: il a perdu deux \u00e9lections l\u00e9gislatives de suite depuis 2006. Il est moins pr\u00e9sent internationalement et, de ce fait, l&#8217;Internationale socialiste a perdu un peu plus du peu d&#8217;influence qui lui restait. Palme vivant, la capitulation de la social-d\u00e9mocratie devant le n\u00e9o-lib\u00e9ralisme et la pantalonnade de la &#8220;troisi\u00e8me voie&#8221; de Blair et Schr\u00f6der \u00e9tait plus difficile. Si l&#8217;assassinat de Palme avait \u00e9t\u00e9 le r\u00e9sultat d&#8217;une conspiration de droite, celle-ci aurait atteint ses objectifs.<\/p>\n<p>Il pouvait en \u00eatre autrement. En 1998, le Parti su\u00e9dois s&#8217;\u00e9tait ressaisi. Il avait une \u00e9toile montante: n\u00e9e en 1957, Anna Lindh \u00e9tait brillante pr\u00e9sidente de la Jeunesse socialiste de 1984 \u00e0 1990, parlementaire d\u00e8s 1982, Ministre de l&#8217; Environnement en 1994, Ministre des Affaires Etrang\u00e8res en 1998. Elle \u00e9tait de la m\u00eame trempe que Palme et il \u00e9tait pr\u00e9vu qu&#8217;elle succ\u00e8de au terne bureaucrate G\u00f6ran Persson comme chef du gouvernement et du Parti.<\/p>\n<p>Mais l&#8217;assassin veillait. Dans l&#8217;apr\u00e8s-midi du 10 septembre 2003 Anna Lindh \u00e9tait en train de faire ses courses dans un grand magasin de Stockholm, \u00e9videmment sans gardes du corps, lorsqu&#8217;un homme lui enfon\u00e7a un couteau dans la poitrine, l&#8217;estomac et le bras. Malgr\u00e9 les efforts de l&#8217;h\u00f4pital, le lendemain, \u00e0 05:29, elle \u00e9tait morte.<\/p>\n<p>L&#8217;assassin \u00e9tait rattrap\u00e9 le 24 septembre: Mihailo Mihailovi\u010d, n\u00e9 en Su\u00e8de de parents serbes, tr\u00e8s remont\u00e9 contre le gouvernement su\u00e9dois pour avoir soutenu l&#8217;OTAN au Kosovo. Apr\u00e8s diff\u00e9rentes p\u00e9rip\u00e9ties judiciaires, et ayant \u00e9t\u00e9 reconnu comme psychologiquement d\u00e9rang\u00e9, il \u00e9tait condamn\u00e9 \u00e0 prison \u00e0 vie.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la Su\u00e8de, bastion historique du socialisme nordique, c&#8217;est aujourd&#8217;hui le tour de la Norv\u00e8ge, seul pays nordique \u00e0 avoir encore un gouvernement social-d\u00e9mocrate d\u00e9fendant sur le plan international des causes progressistes, et \u00e0 d\u00e9fendre l&#8217;Etat social. Encore une fois, un fou isol\u00e9 a frapp\u00e9.<\/p>\n<p>Un fou isol\u00e9? C&#8217;est surtout l&#8217;extr\u00eame-droite qui le pr\u00e9tend. Car, \u00e9videmment, pour sauver les id\u00e9es de l&#8217;extr\u00eame droite, il est essentiel de mettre le maximum de distance entre l&#8217;id\u00e9ologie v\u00e9hicul\u00e9e par ses partis et les actes criminels que cette m\u00eame id\u00e9ologie inspire. Il faut faire croire que le fascisme est une opinion, et non un crime, que les organisations d&#8217;extr\u00eame droite regroupent de braves citoyens alors qu&#8217;il sont des p\u00e9pini\u00e8res de Breivik, qui peuvent sortir \u00e0 tout moment, n&#8217;importe ou, arm\u00e9s jusqu&#8217;aux dents, pour semer la mort.<\/p>\n<p>Dans son interview dans <em>Le Matin Dimanche<\/em> du 31 juillet, Oskar Freysinger r\u00e9pond au journaliste, qui lui fait remarquer que plusieurs th\u00e8ses de Breivik recouvrent les siennes, ou celles de l&#8217;UDC, et lui demande s&#8217;il partage ses id\u00e9es: &#8220;Pensez-vous qu\u2019il y aura moins d\u2019attentats terroristes et de fous si on me force \u00e0 me taire? Ce sera pire!&#8221; Il faut comprendre cette r\u00e9ponse comme une menace.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n&#8217;oublierai jamais les jours d&#8217;\u00e9t\u00e9 que j&#8217;ai pass\u00e9 \u00e0 Ut\u01ffya en 1955, cette petite \u00eele proche d&#8217;Oslo dont les syndicats norv\u00e9giens avaient fait cadeau \u00e0 la Jeunesse travailliste pour lui servir de centre d&#8217;\u00e9tudes et de loisirs.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[31],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/107"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=107"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/107\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":319,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/107\/revisions\/319"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=107"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=107"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=107"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}