{"id":114,"date":"2013-05-15T10:43:51","date_gmt":"2013-05-15T10:43:51","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2013\/05\/15\/repenser-le-syndicalisme-lutter-pour-le-socialisme-sam-gindin-2013\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:04","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:04","slug":"repenser-le-syndicalisme-lutter-pour-le-socialisme-sam-gindin-2013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2013\/05\/15\/repenser-le-syndicalisme-lutter-pour-le-socialisme-sam-gindin-2013\/","title":{"rendered":"Repenser le syndicalisme, lutter pour le socialisme (Sam Gindin, 2013)"},"content":{"rendered":"<p><em><strong>Introduction<\/strong><br \/>\nAu cours de la crise des ann\u00e9es 30, le syndicalisme a subi une mutation, en particulier aux Etats-Unis, passant du syndicalisme de m\u00e9tier au syndicalisme industriel, incarn\u00e9 par la naissance du CIO (Congress of Industrial Organizations). Sam Gindin, ancien directeur de recherche du syndicat canadien de l\u2019automobile, se demande ici quelles mutations devrait subir le syndicalisme d\u2019aujourd\u2019hui pour r\u00e9pondre \u00e0 la crise en cours.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><em>Bien que partant d\u2019exemples nord-am\u00e9ricains, sa r\u00e9flexion aborde une s\u00e9rie de probl\u00e8mes que nous rencontrons aussi en Europe. En particulier, comment organiser la classe travailleuse dans son ensemble, en prenant en compte ses revendications sur le lieu de travail, mais aussi en dehors? Comment engager dans la lutte les ch\u00f4meurs et les ch\u00f4meuses, mais aussi de larges pans de la population qui ne disposent pas d\u2019emploi fixe ni d\u2019exp\u00e9rience syndicale? Comment combiner les mobilisations sur les lieux de travail avec celles des usagers et usag\u00e8res des services publics, des b\u00e9n\u00e9ficiaires de l\u2019aide sociale, des locataires ou petits propri\u00e9taires expuls\u00e9s de leurs logements?\u00a0 J.B.<\/em><\/p>\n<p><!--more-->\u00abJe vais traiter de la crise du mouvement des salari\u00e9\u00b7e\u00b7s, qui recouvre en partie la crise de la gauche, et prendre acte sobrement de la port\u00e9e de la d\u00e9faite actuelle du monde du travail pour essayer de r\u00e9pondre \u00e0 la question\u2009: que faut-il faire aujourd\u2019hui\u2009? Si l\u2019on consid\u00e8re le quart de si\u00e8cle qui pr\u00e9c\u00e8de la crise actuelle, il est frappant de constater que, tandis que le capital se restructurait, amputait les acquis des travailleurs et travailleuses, affaiblissait leurs organisations et les amenait \u00e0 r\u00e9duire leurs attentes, la r\u00e9sistance s\u2019est montr\u00e9e relativement faible. Il y a eu des luttes, mais sporadiques, isol\u00e9es, qui n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 la hauteur des attaques subies.<\/p>\n<p><strong>Reconna\u00eetre notre \u00e9tat de faiblesse<\/strong><br \/>\nLorsque la derni\u00e8re crise est arriv\u00e9e, on aurait pu croire qu\u2019elle serait l\u2019occasion d\u2019un tournant, qu\u2019il serait possible de d\u00e9l\u00e9gitimer plus fortement le capital financier. Or en r\u00e9alit\u00e9, le mouvement ouvrier est plus que jamais sur la d\u00e9fensive. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme prolonge l\u2019offensive contre le secteur priv\u00e9 en visant le secteur public, pour ne pas laisser un secteur s\u2019en tirer mieux que les autres et approfondir la d\u00e9faite des travailleurs et travailleuses dans leur ensemble. L\u2019Etat accompagne le mouvement en acceptant tout d\u2019abord des taux de ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9s, comme strat\u00e9gie pour affaiblir les salari\u00e9\u00b7e\u00b7s qui, dans les ann\u00e9es 1950-1970, avaient encore une certaine force \u00e9conomique en termes de plein emploi et de confiance en soi.<\/p>\n<p>Ces attaques impliquent la restructuration de communaut\u00e9s enti\u00e8res, ce qui est tr\u00e8s important. Les fermetures d\u2019entreprises au sein d\u2019une communaut\u00e9, m\u00eame si elles sont compens\u00e9es par la cr\u00e9ation d\u2019emplois ailleurs, n\u2019emp\u00eachent pas la destruction de ces communaut\u00e9s, au sein desquelles la conscience de classe s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e sur plusieurs g\u00e9n\u00e9rations. Et cette conscience est tr\u00e8s difficile \u00e0 reconstruire rapidement au sein de nouvelles communaut\u00e9s.<\/p>\n<p>En fait, il serait faux de n\u2019\u00e9voquer qu\u2019une attaque contre le monde du travail. En r\u00e9alit\u00e9, celui-ci a aussi \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9 au n\u00e9olib\u00e9ralisme d\u2019une fa\u00e7on nouvelle par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019Etat-providence keyn\u00e9sien. Pour comprendre cela, il faut r\u00e9aliser que les gens trouvent toujours un moyen de survivre, et qu\u2019en l\u2019absence de solutions collectives (de gauche), ils cherchent des solutions individuelles pour r\u00e9pondre \u00e0 leurs probl\u00e8mes. Durant les ann\u00e9es 80 et 90, les familles ont augment\u00e9 leur temps de travail, en particulier les femmes; elles ont observ\u00e9 plus attentivement les mouvements de la bourse en rapport avec leurs fonds de pension; elles ont cess\u00e9 de consid\u00e9rer leurs maisons comme des maisons, consid\u00e9rant qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un investissement; elles ont eu de plus en plus recours \u00e0 l\u2019endettement, etc.<br \/>\nDu d\u00e9but des ann\u00e9es 80 \u00e0 la fin des ann\u00e9es 90, la consommation a ainsi cr\u00fb fortement, d\u2019environ 80\u2009% (!), en d\u00e9pit d\u2019importantes in\u00e9galit\u00e9s, si bien que l\u2019int\u00e9gration des travailleurs et travailleuses au capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral s\u2019appuyait encore sur une base mat\u00e9rielle, m\u00eame si l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un consum\u00e9risme effr\u00e9n\u00e9 reposait de plus en plus sur l\u2019endettement, la d\u00e9brouille individuelle et l\u2019assimilation de baisses d\u2019imp\u00f4ts \u00e0 des hausses de salaire. Mais il y a une \u00e9norme diff\u00e9rence entre acc\u00e9der \u00e0 la consommation en luttant, par des piquets de gr\u00e8ve et des manifestations de rue, et le faire en s\u2019endettant, en travaillant plus ou en tablant sur des baisses d\u2019imp\u00f4ts. Il en est r\u00e9sult\u00e9 une v\u00e9ritable atrophie des capacit\u00e9s collectives, de la sensibilit\u00e9 collective. Plus grave encore, par leur fa\u00e7on m\u00eame de r\u00e9pondre \u00e0 la crise, les salari\u00e9\u00b7e\u00b7s ont pav\u00e9 la voie \u00e0 la reproduction du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, la question de la comp\u00e9tition a aussi touch\u00e9 les syndicats comme institutions. En effet, la comp\u00e9tition affecte les travailleurs et les capitalistes de fa\u00e7on tr\u00e8s diff\u00e9rente. La comp\u00e9tition peut affaiblir des capitalistes, voir en d\u00e9truire certains, mais elle renforce les capitalistes en tant que classe. Les plus forts, les plus productifs gagnent la partie et la classe capitaliste se renforce. Mais la comp\u00e9tition parmi les travailleurs et travailleuses les affaiblit, parce qu\u2019elle leur fait perdre leur principal atout dans la lutte\u2009: la solidarit\u00e9. Ils s\u2019identifient avec leur entreprise pour la rendre plus comp\u00e9titive et, dans ce but, consid\u00e8rent que le licenciement d\u2019autres salari\u00e9\u00b7e\u00b7s peut \u00eatre justifi\u00e9, pourvu que leur emploi soit ainsi sauv\u00e9.<\/p>\n<p>Parall\u00e8lement, les syndicats en tant qu\u2019institutions commencent aussi \u00e0 consid\u00e9rer la comp\u00e9tition comme un but et non plus comme une contrainte du monde r\u00e9el avec laquelle il faut jouer. Ainsi, les syndicats commencent \u00e0 vendre l\u2019objectif de la comp\u00e9titivit\u00e9 \u00e0 leurs membres. Finalement, l\u2019impact du n\u00e9olib\u00e9ralisme, des restructurations et du renforcement de la comp\u00e9tition conduit \u00e0 des divisions de plus en plus profondes au sein de la classe travailleuse. Ce ne sont pas seulement les in\u00e9galit\u00e9s entre le 1% et les 99% qui se sont creus\u00e9es durant les ann\u00e9es 90, mais aussi celles entre les travailleurs et travailleuses exclus des salaires d\u00e9cents et des syndicats d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et les membres des syndicats de l\u2019autre, ces derniers \u00e9tant de plus en plus isol\u00e9s du reste de la population, nourrissant en retour des ressentiments contre les b\u00e9n\u00e9ficiaires de l\u2019aide sociale, soutenus par leurs imp\u00f4ts.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9passer les limites des syndicats<\/strong><br \/>\nDerri\u00e8re ces \u00e9volutions, il y a quelque chose d\u2019encore plus fondamental. En r\u00e9alit\u00e9, les syndicats organisent des segments de la classe travailleuse, ils repr\u00e9sentent certains groupes de travailleurs et travailleuses dont ils d\u00e9fendent les int\u00e9r\u00eats; ils sont issus de la classe salari\u00e9e, mais ne sont pas des organisations de cette classe dans son ensemble. Le fait que les syndicats n\u2019organisent que des segments de la classe travailleuse n\u2019\u00e9tait pas un gros probl\u00e8me dans les ann\u00e9es 50 et 60. Ils pouvaient faire des gains et ces gains diffusaient dans le reste du monde du travail. Ce n\u2019est plus vrai aujourd\u2019hui\u2009: cette \u00e8re est termin\u00e9e. Les syndicats, tels qu\u2019ils sont structur\u00e9s, ne peuvent m\u00eame plus repr\u00e9senter leurs membres sur un mode d\u00e9fensif, ce qui met en cause leur r\u00f4le historique.<\/p>\n<p>Que signifierait leur renouveau\u2009? Si l\u2019on r\u00e9fl\u00e9chit aux ann\u00e9es 30, soit \u00e0 la derni\u00e8re fois que l\u2019on a connu ce type de crise, le syndicalisme de m\u00e9tier avait atteint ses limites, et l\u2019on a vu se d\u00e9velopper le syndicalisme d\u2019industrie avec de nouvelles tactiques, comme les occupations d\u2019entreprises, de nouvelles structures, comme le syst\u00e8me de repr\u00e9sentation d\u00e9mocratique sur le lieu de travail (democratic steward system). D\u2019o\u00f9 la question: que pourrait-il sortir de la crise actuelle, comparable \u00e0 de telles mutations\u2009?<br \/>\nJe vais citer un exemple que nous exp\u00e9rimentons aujourd\u2019hui \u00e0 Toronto. Le militant syndical \u00e9tats-unien Bill Fletcher a propos\u00e9 de d\u00e9velopper des assembl\u00e9es r\u00e9gionales de travailleurs, d\u2019aller au-del\u00e0 des syndicats pour intervenir sur des probl\u00e8mes de classe, au niveau des quartiers. Lorsque la crise a surgi, en 2008, un groupe parmi nous a r\u00e9alis\u00e9 que la derni\u00e8re chose dont nous avions besoin, c\u2019\u00e9tait d\u2019une nouvelle manifestation. Nous devions faire face \u00e0 notre v\u00e9ritable faiblesse et d\u00e9cider que faire pour nous renforcer. Nous avons donc opt\u00e9 pour lancer de telles assembl\u00e9es \u00e0 Toronto en esp\u00e9rant qu\u2019elles essaimeraient ailleurs \u2013 on n\u2019allait pas faire la r\u00e9volution dans une seule ville. Ce ne serait pas une coalition: les coalitions ont leur fonction, elles sont importantes, mais les mouvements eux-m\u00eames sont si faibles, les syndicats sont si limit\u00e9s, que le fait de les mettre ensemble ne nous renforce pas tant que \u00e7a. En r\u00e9alit\u00e9, il se forme encore des liens pragmatiques entre les gens autour de questions sp\u00e9cifiques, que nous entendions toucher en d\u00e9veloppant un nouveau niveau politique qui fait appel \u00e0 l\u2019engagement individuel.<\/p>\n<p><strong>Partir de pr\u00e9occupations de classe au sens large<br \/>\n<\/strong>Ce nouveau niveau politique part de pr\u00e9occupations de classe au sens large\u2009: il ne concerne pas seulement les travailleurs et travailleuses, mais aussi les ch\u00f4meurs et ch\u00f4meuses et les pauvres, et s\u2019int\u00e9resse \u00e0 toutes sortes de questions qui affectent les travailleurs et travailleuses dans de multiples dimensions de leur vie. Et nous sommes arriv\u00e9s pragmatiquement au consensus suivant : ces regroupements ont une base de classe; ils sont anticapitalistes, au sens o\u00f9 les gens qui s\u2019y impliquent cherchent des r\u00e9ponses en rompant avec la logique du syst\u00e8me; ils sont militants, mais s\u2019efforcent de d\u00e9velopper un cadre collectif au sein duquel les participant\u00b7e\u00b7s peuvent d\u00e9velopper les aptitudes organisationnelles que nous avons largement perdues au cours de ce dernier quart de si\u00e8cle, mais aussi des aptitudes intellectuelles. Il s\u2019agit par l\u00e0 de comprendre comment le capitalisme fonctionne et de d\u00e9velopper des strat\u00e9gies pour s\u2019y opposer.<\/p>\n<p>L\u2019une des choses que nous voulions obtenir, c\u2019est le d\u00e9veloppement de r\u00e9seaux d\u2019activistes autour des lieux de travail, non pas tant pour changer les directions syndicales locales \u2013 bien que cela puisse s\u2019av\u00e9rer n\u00e9cessaire au cours de la lutte \u2013 mais pour d\u00e9velopper la conscience d\u2019appartenir \u00e0 une classe qui va au-del\u00e0 de l\u2019entreprise ou de la section syndicale locale. Par exemple, en faisant de la formation dans les rangs syndicaux, en tissant des liens avec les communaut\u00e9s environnantes, en se coordonnant avec des groupes de solidarit\u00e9 rattach\u00e9s \u00e0 d\u2019autres sections syndicales locales. Le mouvement des assembl\u00e9es dont je viens de parler devait permettre de faciliter de telles d\u00e9marches, en offrant \u00e0 chacun\u00b7e la formation n\u00e9cessaire (d\u2019o\u00f9 viennent les d\u00e9ficits? Quels probl\u00e8mes se posent au travail? etc.), la logistique, mais aussi les lieux d\u2019\u00e9change et de discussion pour apprendre les un\u00b7e\u00b7s des autres.<br \/>\nUne chose est de d\u00e9velopper de nouvelles organisations, une autre est de d\u00e9cider que faire en priorit\u00e9 avec elles. Nous nous sommes donc demand\u00e9 quel genre de revendications mettre en avant qui puissent \u00eatre porteuses de dynamiques fortes, qui puissent conduire un plus grand nombre de gens \u00e0 se poser le type de questions que les militants socialistes se posent. Notre conviction, c\u2019est qu\u2019un changement dans les syndicats ne peut pas surgir de la seule dynamique interne aux syndicats. La direction des syndicats, qui a r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 toute ouverture dans le pass\u00e9, consid\u00e8re aujourd\u2019hui tout changement comme plus compliqu\u00e9 et d\u00e9stabilisant encore. En r\u00e9alit\u00e9, un grand nombre de dirigeant\u00b7e\u00b7s syndicaux \u2013 pas tous \u2013 se sont r\u00e9sign\u00e9s \u00e0 nourrir de tr\u00e8s faibles pr\u00e9tentions. On peut ainsi bl\u00e2mer l\u2019Etat, la mondialisation, le n\u00e9olib\u00e9ralisme, faire la gr\u00e8ve et reprendre le travail sans rien obtenir, et dire que ce n\u2019est pas de notre faute.<\/p>\n<p>Aussi longtemps que les militant\u00b7e\u00b7s de base acceptent cet \u00e9tat de choses, rien n\u2019est possible. Or, il devient de plus en plus difficile pour les travailleurs et travailleuses de base, qui sont surcharg\u00e9s de travail, manquent de temps et sont isol\u00e9s, de mettre en cause leurs dirigeant\u00b7e\u00b7s. Ils r\u00e9sistent, protestent, mais ne parviennent pas \u00e0 faire face de fa\u00e7on articul\u00e9e et durable \u00e0 leurs directions, notamment lorsque celles-ci r\u00e9agissent avec brutalit\u00e9. Ceci est d\u2019autant plus difficile qu\u2019ils font face \u00e0 des probl\u00e8mes de survie au jour le jour extr\u00eamement ardus. De surcro\u00eet, leur exp\u00e9rience quotidienne mine leur confiance en eux, puisqu\u2019ils vendent leur force de travail \u00e0 quelqu\u2019un qui les contr\u00f4le, qui les organise, qui dispose de toutes les connexions avec le vaste monde, alors qu\u2019ils ne sont \u00abque\u00bb des travailleurs.<\/p>\n<p>Dans tous les cas, avec ce mouvement des assembl\u00e9es, dont j\u2019ai parl\u00e9 plus haut, il s\u2019agit de former une gauche qui soit capable de jouer un r\u00f4le dans et en dehors des syndicats, qui soit capable d\u2019inciter les syndicats \u00e0 faire un certain nombre de choses, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019enclencher une dynamique capable de les amener \u00e0 changer. Il ne s\u2019agit pas de remplacer les syndicats ou de consid\u00e9rer qu\u2019ils puissent \u00eatre des organisations r\u00e9volutionnaires. Il s\u2019agit d\u2019imaginer des syndicats qui puissent stimuler des formes de politique de classe, donnant plus d\u2019espace \u00e0 des exp\u00e9riences qui les transforment en v\u00e9ritables \u00e9coles du socialisme.<\/p>\n<p>(1) Les syndicats des services publics ne pourront survivre s\u2019ils ne se con\u00e7oivent pas comme les d\u00e9fenseurs en premi\u00e8re ligne des services publics. Bien des dirigeant\u00b7e\u00b7s syndicaux seront d\u2019accord avec \u00e7a. Pourtant, il ne suffit pas d\u2019adopter des r\u00e9solutions qui affirment que l\u2019on d\u00e9fend le service public.<\/p>\n<p>Cela signifie une modification du fonctionnement m\u00eame des syndicats: o\u00f9 investit-on notre argent? De quelles structures avons-nous besoin? Comment les membres peuvent-ils interagir avec le syndicat? Comment d\u00e9velopper des liens avec la population? Comment former les permanents\u2009? Comment repenser les n\u00e9gociations collectives? Il faut avoir le courage d\u2019avouer que les syndicats ne sont pas en position de gagner quoi que ce soit sur les salaires et les conditions de travail sans reconstituer d\u2019abord une base plus large. Pourquoi ne pas mettre les services publics et les services sociaux \u00e0 l\u2019agenda des n\u00e9gociations collectives, comme une priorit\u00e9, et non comme autant d\u2019effets d\u2019annonce?<\/p>\n<p>Cela pose le probl\u00e8me de la tactique. Si l\u2019on fait gr\u00e8ve et qu\u2019on prive la population de certains services, comment d\u00e9fendre de fa\u00e7on cr\u00e9dible qu\u2019on est en premi\u00e8re ligne dans la d\u00e9fense des services publics? Il faut donc poser les questions tactiques en termes de classe. Par exemple, lors d\u2019une gr\u00e8ve des \u00e9boueurs, les poubelles s\u2019entassent dans les rues et tout le monde devient fou parce que \u00e7a pue. Pourquoi ne pas les entasser sur les places de parking du quartier des affaires? Il faut bien faire un lien entre la crise et le secteur financier! L\u2019id\u00e9e a \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9e par des travailleurs, mais elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 retenue. C\u2019\u00e9tait au-del\u00e0 de ce que pouvaient imaginer les directions syndicales.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 90, l\u2019Alliance du service public, le syndicat canadien des travailleuses et travailleurs sociaux qui s\u2019occupent des programmes de ch\u00f4mage, a r\u00e9pondu \u00e0 une consigne des autorit\u00e9s visant \u00e0 exclure une partie des ayants droit en aidant ceux-ci \u00e0 ne pas tomber dans les pi\u00e8ges du questionnaire qui leur \u00e9tait distribu\u00e9. Ces travailleurs et travailleuses ne pouvant faire cela directement, sous peine d\u2019\u00eatre licenci\u00e9s, ce sont donc les fonctionnaires syndicaux qui distribuaient ces recommandations. Dans les ann\u00e9es 90 \u00e9galement, les travailleurs et travailleuses canadiens de la poste ont continu\u00e9 \u00e0 distribuer les mandats des retrait\u00e9s et les ch\u00e8ques d\u2019allocations sociales, ce qui les a rendus tr\u00e8s populaires. Pour r\u00e9agir, le gouvernement leur a retir\u00e9 cette t\u00e2che pour la confier \u00e0 des grandes surfaces commerciales. Et au lieu d\u2019organiser des piquets devant ces grandes surfaces, les facteurs sont all\u00e9s devant ces magasins en expliquant \u00e0 la population qu\u2019ils auraient bien voulu continuer \u00e0 d\u00e9livrer ces mandats \u00e0 domicile, mais que le gouvernement avait d\u00e9cid\u00e9 de leur retirer cette charge\u2026<\/p>\n<p>La r\u00e9cente lutte du syndicat des enseignant\u00b7e\u00b7s de Chicago est une importante source d\u2019inspiration \u00e0 ce propos. Ils ont d\u00e9velopp\u00e9 une mobilisation avec la volont\u00e9 de mettre au centre la d\u00e9fense de l\u2019\u00e9ducation pour tous en d\u00e9veloppant des comit\u00e9s dans chaque \u00e9cole. Pour cela, ils ont mis sur le terrain quarante permanents \u00e0 plein temps pour organiser la lutte. Mais la question demeure, au-del\u00e0 d\u2019une mobilisation comme celle-l\u00e0, comment faire conna\u00eetre cette exp\u00e9rience dans le reste des syndicats, alors qu\u2019il faut combattre en m\u00eame temps ses propres directions\u2009? Comment aller au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9ducation et s\u2019inspirer de cette exp\u00e9rience dans d\u2019autres domaines\u2009? Pour cela, il faut une organisation.<\/p>\n<p>(2) La question de l\u2019emploi est absolument centrale. Les syndicats s\u2019occupent traditionnellement du prix de vente de la force de travail et non de l\u2019emploi. Or, la question la plus importante pour les travailleurs et travailleuses actuellement, c\u2019est d\u2019avoir un emploi. C\u2019est pourquoi, si les syndicats n\u2019ont rien \u00e0 dire sur la question de l\u2019emploi, ils n\u2019ont rien \u00e0 dire sur la principale pr\u00e9occupation de leurs membres. Or, la question de la promotion de l\u2019emploi est essentielle, elle divise la classe dominante: une politique de relance peut-elle permettre de rompre avec l\u2019aust\u00e9rit\u00e9? Mais quelle politique de relance\u2009? Faut-il agir en baissant les imp\u00f4ts ou en augmentant les d\u00e9penses publiques\u2009? Faut-il d\u00e9penser plus pour l\u2019arm\u00e9e ou pour le logement social?<\/p>\n<p>Cependant, la probl\u00e9matique de la relance comme r\u00e9ponse \u00e0 long terme \u00e0 la question de l\u2019emploi est d\u00e9pass\u00e9e. Nous ne sommes plus dans l\u2019\u00e8re keyn\u00e9sienne. Au d\u00e9but de la crise, une partie des entreprises \u00e9taient int\u00e9ress\u00e9es \u00e0 maintenir une forme de partenariat social gr\u00e2ce \u00e0 certaines politiques de relance, aujourd\u2019hui, elles ciblent de plus en plus la r\u00e9duction des co\u00fbts du travail en r\u00e9duisant la masse salariale et en d\u00e9gradant les conditions de travail. On ne peut donc se confronter s\u00e9rieusement \u00e0 la question de l\u2019emploi sans mettre en cause le pouvoir m\u00eame des entreprises. Et une fa\u00e7on de r\u00e9pondre \u00e0 cette exigence, qui est apparue dans les n\u00e9gociations de l\u2019automobile, c\u2019est qu\u2019au lieu de r\u00e9clamer que GM et Chrysler re\u00e7oivent des subventions pour \u00eatre remis sur les rails afin d\u2019am\u00e9nager ce syst\u00e8me, il faudrait utiliser ces moyens pour reconvertir les entreprises condamn\u00e9es \u00e0 fermer.<\/p>\n<p>Des centaines d\u2019entreprises \u2013 notamment dans les pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es \u2013 sont en train de fermer aux Etats-Unis. Or, ces entreprises disposent d\u2019\u00e9quipements, de comp\u00e9tences, qui pourraient \u00eatre socialement utiles, en particulier dans le domaine de l\u2019environnement. Si l\u2019on prend au s\u00e9rieux cette question, comme l\u2019une des plus importantes de ce si\u00e8cle, pourquoi ne pas utiliser ces capacit\u00e9s en friche pour d\u00e9velopper les \u00e9quipements n\u00e9cessaires dans le domaine des infrastructures, des transports, du logement, etc? Et m\u00eame si nous n\u2019avons pas la force de gagner aujourd\u2019hui, il est indispensable de commencer \u00e0 mettre ces questions \u00e0 l\u2019ordre du jour publiquement pour changer la nature de la lutte. Il ne s\u2019agit pas de sauver GM, mais de sauver nos capacit\u00e9s productives; il ne s\u2019agit pas de sauver les profits de l\u2019industrie automobile, mais de produire pour r\u00e9pondre aux besoins sociaux. Pour cela, il faut arr\u00eater de se battre pour \u00abnotre\u00bb comp\u00e9titivit\u00e9 aux d\u00e9pens d\u2019autres travailleurs et travailleuses, et commencer \u00e0 d\u00e9fendre une planification d\u00e9mocratique pour produire des biens utiles.<\/p>\n<p>(3) Afin de d\u00e9velopper les organisations existantes, en particulier dans les secteurs inorganis\u00e9s du salariat, les syndicats doivent penser en termes de classe, non en termes de membres ou de cotisations. Sans cela, il est impossible d\u2019\u00eatre assez ambitieux pour concevoir l\u2019organisation de nouveaux secteurs et de nouvelles couches de travailleurs et travailleuses. Ainsi, les syndicats devraient coop\u00e9rer pour d\u00e9velopper la force d\u2019ensemble de la classe des salari\u00e9\u00b7e\u00b7s, alors que la course aux membres et aux cotisations les emp\u00eache pr\u00e9cis\u00e9ment de coop\u00e9rer.<\/p>\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, les syndicats ne parviennent pas \u00e0 maintenir des liens avec leurs membres qui ont \u00e9t\u00e9 licenci\u00e9s. Vous ne pouvez pas leur faire une grande confiance dans leur capacit\u00e9 d\u2019organiser des travailleurs et travailleuses qu\u2019ils n\u2019ont jamais rencontr\u00e9s. Mais leurs membres au ch\u00f4mage sont l\u00e0, ils commencent m\u00eame \u00e0 d\u00e9velopper des ressentiments contre les syndicats, auxquels ils ont cotis\u00e9 et qui ne font rien pour eux. Pourquoi les syndicats ne mobilisent-ils pas ces travailleurs et travailleuses avec lesquels ils ont encore des contacts\u2009? Ils disposent de locaux pour les accueillir, pour les organiser, notamment autour des projets que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9s plus haut.<\/p>\n<p>(4 ) La question du temps v\u00e9cu par les travailleurs et travailleuses doit \u00eatre prise en compte de fa\u00e7on primordiale. Il ne sera jamais possible de changer la soci\u00e9t\u00e9 si nous ne disposons pas du temps n\u00e9cessaire pour le faire. Et les gens n\u2019ont pas le temps. Les salari\u00e9\u00b7e\u00b7s n\u2019ont pas le temps de lire, de penser, de participer \u00e0 des r\u00e9unions, de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la strat\u00e9gie; les hommes ne peuvent plus dire \u00e0 leurs femmes de s\u2019occuper de tout pour qu\u2019ils puissent s\u2019occuper des \u00ab\u2009choses importantes\u2009\u00bb; sans parler des femmes, qui font d\u2019interminables doubles journ\u00e9es de travail&#8230; Il faut r\u00e9pondre \u00e0 cela. Qu\u2019est-ce que cela signifie r\u00e9ellement pour le d\u00e9veloppement d\u2019une large base d\u00e9mocratique en faveur d\u2019une r\u00e9volution sociale?<\/p>\n<p>Et il ne s\u2019agit pas seulement de la part du temps que l\u2019on peut consacrer \u00e0 lutter, mais aussi de la perte de contr\u00f4le sur son propre temps \u00ablibre\u00bb, face \u00e0 l\u2019offensive de la flexibilit\u00e9 des horaires de travail. Comment s\u2019organiser et se battre lorsqu\u2019on ne cesse de courir entre deux ou trois jobs\u2009? Comment construire des collectifs et lutter ensemble lorsqu\u2019on subit des horaires de travail fractionn\u00e9s en plusieurs blocs dans la journ\u00e9e (split-shift)? Il ne s\u2019agit donc pas seulement de r\u00e9duire le temps de travail, mais de r\u00e9sister \u00e0 la flexibilit\u00e9.<\/p>\n<p>Pendant des ann\u00e9es, le capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral s\u2019est l\u00e9gitim\u00e9 en permettant aux gens de consommer toujours plus. Maintenant, le syst\u00e8me se reproduit sur un mode quasi f\u00e9odal. On peut ne pas l\u2019aimer, mais c\u2019est comme \u00e7a. Le seul moyen de d\u00e9passer ce f\u00e9odalisme passe par de petites victoires sur lesquelles il soit possible de construire. Mais les petites victoires ne sont pas suffisantes, si elles ne permettent pas d\u2019engager d\u2019autres batailles. Pour d\u00e9passer le f\u00e9odalisme au sein m\u00eame de la classe ouvri\u00e8re, il faut aussi renforcer ses organisations. Les gens doivent pouvoir disposer de structures au travers desquelles ils peuvent agir. Sans de telles structures, m\u00eame si notre vision est bonne, m\u00eame si les gens saisissent abstraitement ce que nous disons, cela ne peut pas durer s\u2019ils ne sentent pas concr\u00e8tement qu\u2019ils disposent d\u2019organisations pour agir.<\/p>\n<p><em>Cette contribution a \u00e9t\u00e9 transcrite et traduite de l\u2019anglais par la r\u00e9daction de Solidarit\u00e9s, (<a href=\"http:\/\/www.solidarites.ch\/journal\/d\/cahier\/5592\">http:\/\/www.solidarites.ch\/journal\/d\/cahier\/5592<\/a>), qui a aussi r\u00e9dig\u00e9 les intertitres, \u00e0 partir de l\u2019intervention orale pr\u00e9sent\u00e9e par son auteur dans la s\u00e9ance pl\u00e9ni\u00e8re de la conf\u00e9rence d\u2019Historical Materialism \u00e0 Londres, le samedi 10 novembre dernier.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p><em>La revue annuelle Socialist Register publie un long papier du m\u00eame auteur dans son \u00e9dition 2013, qui d\u00e9veloppe le sujet de fa\u00e7on plus approfondie sous le titre: \u00abRethinking Unions, Registering Socialism\u00bb.<br \/>\nSam Gindin est un ancien directeur de recherche du syndicat canadien de l\u2019automobile. Il enseigne \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de York, \u00e0 Toronto.<br \/>\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Au cours de la crise des ann\u00e9es 30, le syndicalisme a subi une mutation, en particulier aux Etats-Unis, passant du syndicalisme de m\u00e9tier au syndicalisme industriel, incarn\u00e9 par la naissance du CIO (Congress of Industrial Organizations). 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