{"id":128,"date":"2014-11-02T04:58:07","date_gmt":"2014-11-02T04:58:07","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2014\/11\/02\/travailleurs-euses-migrants-en-suisse-vasco-pedrina-2014\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:04","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:04","slug":"travailleurs-euses-migrants-en-suisse-vasco-pedrina-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2014\/11\/02\/travailleurs-euses-migrants-en-suisse-vasco-pedrina-2014\/","title":{"rendered":"Travailleurs\/euses migrants en Suisse (Vasco Pedrina,18 ao\u00fbt 2014)"},"content":{"rendered":"<p>\u201eJust Work? Migrant workers, globalisation and resistance\u201c : Organisation et mobilisation des travailleurs\/euses migrants en Suisse ; une exp\u00e9rience riche d\u2019enseignements.<br \/>\n<!--more-->Pour comprendre l\u2019exp\u00e9rience syndicale suisse dans l\u2019organisation et la mobilisation des travailleurs\/euses migrants, il y a lieu d\u2019abord d\u2019en illustrer le contexte.<\/p>\n<p><strong>R\u00f4le des migrants dans l\u2019\u00e9conomie et \u00e9volution de la politique migratoire<\/strong><br \/>\nApr\u00e8s le Luxembourg, la Suisse est le pays en Europe avec la plus forte pr\u00e9sence d\u2019immigr\u00e9s : 24 % d\u2019une population totale de 8 Mio. C\u2019est deux fois plus que l\u2019Allemagne, l\u2019Italie et l\u2019Autriche ou 4 fois plus que la France. Plus d\u2019un tiers des heures travaill\u00e9es dans le pays est effectu\u00e9e par les travailleurs immigr\u00e9s. Des branches enti\u00e8res ne pourraient pas fonctionner sans eux. Tout cela est d\u00fb aussi \u00e0 une politique de naturalisation fort restrictive.<\/p>\n<p>Encore au milieu du 19\u00e8me si\u00e8cle la Suisse \u00e9tait un pays d\u2019\u00e9migration. Mais depuis la fin de la 2\u00e8me guerre mondiale, les Suisses n\u2019ont pratiquement plus \u00e0 \u00e9migrer par n\u00e9cessit\u00e9. Gr\u00e2ce \u00e0 un appareil industriel rest\u00e9 intacte, la croissance \u00e9conomique a \u00e9t\u00e9 telle dans les \u00ab 30 ann\u00e9es glorieuses \u00bb de l\u2019apr\u00e8s-guerre que la Suisse a eu un recours de plus en plus massif \u00e0 la main-d\u2019ouevre immigr\u00e9e. Au sortir de la guerre, le r\u00e9servoir de main-d\u2019\u0153uvre \u00e0 la recherche d\u2019un emploi \u00e9tait dans le Sud de l\u2019Europe tr\u00e8s grand. C\u2019est ainsi que des centaines de milliers d\u2019Italiens, puis d\u2019Espagnols et de Turques et plus tard encore des ex-Yougoslaves et des Portugais par cycles successifs sont venus travailler en Suisse.<\/p>\n<p>La politique visant \u00e0 r\u00e9gler la migration des autorit\u00e9s suisses a connu diff\u00e9rentes phases :<\/p>\n<p>&#8211; Apr\u00e8s la r\u00e9volution d\u00e9mocratique de 1848 et jusqu\u2019au d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle, p\u00e9riode marqu\u00e9e par le 1er essor industriel, la politique migratoire officielle fut caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019ouverture. La Suisse fut \u00e0 l\u2019\u00e9poque terre d\u2019asile de militants syndicaux et de r\u00e9fugi\u00e9s politiques ayant marqu\u00e9 l\u2019histoire du mouvement ouvrier.<br \/>\n&#8211; La politique de restriction de l\u2019immigration par des contingents commen\u00e7a avec la 1\u00e8re guerre mondiale et se poursuivit apr\u00e8s sous l\u2019impact du ch\u00f4mage, des mouvements conservateurs et du nazi-fascisme.<br \/>\n&#8211; Le retour \u00e0 une politique migratoire ouverte, tout au moins par rapport aux citoyens de l\u2019Union europ\u00e9enne (UE), a co\u00efncid\u00e9 avec l\u2019entr\u00e9e en vigueur en l\u2019an 2000 des accords bilat\u00e9raux entre la Suisse et l\u2019UE.<br \/>\n&#8211; Suite \u00e0 une initiative populaire de la droite populiste et x\u00e9nophobe, le peuple suisse a d\u00e9cid\u00e9 lors d\u2019un vote le 9.2.2014 de remettre en cause l\u2019accord CH-UE sur la libre circulation des personnes, non sans provoquer une crise dans les relations avec l\u2019UE, dont l\u2019issue est incertaine.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical se base sur les principes de l\u2019\u00e9galit\u00e9 et de la solidarit\u00e9. L\u2019histoire de l\u2019\u00e9volution des rapports entre travailleurs\/euses indig\u00e8nes et immigr\u00e9s illustre que dans la pratique l\u2019application de ces principes n\u2019est toutefois pas du tout simple. Si au d\u00e9but de son chemin, le mouvement syndical s\u2019est con\u00e7u comme internationaliste, le \u00ab si\u00e8cle des extr\u00eames \u00bb (E. Hobsbawm) s\u2019est charg\u00e9 de le pousser \u00e0 c\u00e9der aux tentations destructives du nationalisme.<\/p>\n<p>Dans la p\u00e9riode de forte immigration des ann\u00e9es \u201950 et \u201960, ce ne sont pas uniquement les forces x\u00e9nophobes qui ont appel\u00e9 les autorit\u00e9s suisses \u00e0 mettre en \u0153uvre une politique d\u2019immigration plus restrictive, mais aussi les syndicats, sous la pression de leur base indig\u00e8ne. Celle-ci ressentait cette nouvelle main-d\u2019\u0153uvre venue de l\u2019\u00e9tranger comme une menace pour les salaires et l\u2019emploi et \u00e9tait r\u00e9ceptive aux sir\u00e8nes x\u00e9nophobes.<\/p>\n<p>Dans tout r\u00e9gime capitaliste, une partie du patronat n\u2019a effectivement pas de scrupules \u00e0 faire pression sur les salaires en recourant aux travailleurs migrants. Deux sont les voies pour y faire face: la lutte commune indig\u00e8nes-migrants contre le dumping salarial et social ou la revendication de contingents, dans l\u2019espoir que la p\u00e9nurie de main-d\u2019\u0153uvre sur le march\u00e9 du travail ainsi cr\u00e9\u00e9e conduise automatiquement \u00e0 une pression vers le haut des salaires. L\u2019histoire est l\u00e0 pour prouver que cette 2\u00e8me voie conduit \u00e0 l\u2019impasse. Tout d\u2019abord, il n\u2019y a pas de syst\u00e8mes de contingents qui n\u2019aille pas main dans la main avec des statuts discriminatoires pour les migrants. Or, les statuts discriminatoires conduisent \u00e0 des salaires et des conditions de travail d\u00e9t\u00e9rior\u00e9es, avec une dynamique de dumping salarial. En outre, en p\u00e9riode de haute conjoncture, les employeurs passent outre le syst\u00e8me de contingents pour engager au noir des immigr\u00e9s, dans des conditions d\u00e9plorables. Et enfin, une telle politique discriminatoire est source de divisions parmi les travailleurs, qui affaiblissent la capacit\u00e9 de lutte et de n\u00e9gociation syndicale.<\/p>\n<p>L\u2019un des principaux buts du syst\u00e8me des contingents, avec ses statuts discriminatoires, \u00e9tait de tout faire pour emp\u00eacher qu\u2019une majorit\u00e9 d\u2019immigr\u00e9s ne reste d\u00e9finitivement dans le pays. Le statut qui devait le mieux se pr\u00eater \u00e0 parvenir \u00e0 r\u00e9aliser le principe d\u2019une rotation permanente des immigr\u00e9s \u00e9tait celui de saisonnier. Dans une premi\u00e8re phase, les saisonniers ne pouvaient leur vie durant obtenir m\u00eame pas une autorisation de s\u00e9jour annuelle. Du point de vue des droits humains, le statut de saisonnier \u00e9tait une honte pour la Suisse : \u00ab Examens sanitaires \u00e0 la fronti\u00e8re \u00bb indignes, interdiction de changer d\u2019emploi, interdiction inhumaine de regroupement familial, des dizaines de milliers d\u2019enfants cach\u00e9s. Bref, un syst\u00e8me qui rappelait l\u2019apartheid sud-africain d\u2019hier ou le syst\u00e8me \u00ab Kafala \u00bb pour les migrants au Qatar d\u2019aujourd\u2019hui !<\/p>\n<p><strong>Organisation des migrants dans les syndicats suisses d\u00e8s les ann\u00e9es \u201960 \u2026<\/strong><br \/>\nL\u2019histoire du mouvement syndical international montre qu\u2019il y a plus de syndicats nationaux ayant loup\u00e9 le coche de l\u2019int\u00e9gration dans leurs rangs des immigr\u00e9s que le contraire. Or, le mouvement syndical suisse a \u00e9t\u00e9 parmi les pr\u00e9curseurs et parmi ceux qui ont le mieux r\u00e9ussi dans cette entreprise. L\u2019un des facteurs d\u00e9terminants a \u00e9t\u00e9 la clairvoyance d\u2019un certain nombre de dirigeants syndicaux indig\u00e8nes ouverts d\u2019esprit et celle de travailleurs migrants d\u00e9j\u00e0 form\u00e9s politiquement. Cette clairvoyance ne consistait pas seulement dans la conviction que seule l\u2019union fait la force, mais aussi dans la reconnaissance \u2013 contre le \u00ab mainstream \u00bb &#8211; que l\u2019immigration n\u2019\u00e9tait pas un ph\u00e9nom\u00e8ne passager et que malgr\u00e9 tous les statuts discriminatoires pour forcer la rotation, m\u00eame les saisonniers allaient un jour pouvoir rester dans le pays avec leur famille. Bien que d\u2019inspiration social-d\u00e9mocrate mod\u00e9r\u00e9e, les dirigeants du syndicat du b\u00e2timent et du bois en premier, d\u00e8s le milieu des ann\u00e9es \u201960 \u2013 vu la croissance \u00e9norme du nombre d\u2019immigr\u00e9s sur les chantiers &#8211; ont fait le choix strat\u00e9gique d\u2019organiser de mani\u00e8re offensive les travailleurs migrants et cela en d\u00e9pit du \u00ab risque \u00bb de se retrouver en leur sein des militants des partis communistes italien et espagnol. Ces partis y ont contribu\u00e9 de leur c\u00f4t\u00e9 en appelant leurs membres \u00e0 adh\u00e9rer aux syndicats suisses. Il faut dire que cela \u00e9tait loin d\u2019\u00eatre possible partout, car en pleine \u00ab guerre froide \u00bb, la peur du \u00ab danger rouge stalinien \u00bb \u00e9tait fortement ancr\u00e9e dans les rangs syndicaux. C\u2019est ainsi que les portes n\u2019ont \u00e9t\u00e9 ouvertes aux immigr\u00e9s dans d\u2019autres syndicats que 10 \u00e0 15 ans plus tard par rapport \u00e0 celles du syndicat du b\u00e2timent. Non sans cons\u00e9quences : d\u2019une part, les immigr\u00e9s sont encore aujourd\u2019hui sous repr\u00e9sent\u00e9s dans certains d\u2019entre eux et, d\u2019autre part, 20 ans plus tard \u2013 gr\u00e2ce aux immigr\u00e9s &#8211; le syndicat de la construction a d\u00e9pass\u00e9 en nombre d\u2019adh\u00e9rents le syndicat des m\u00e9tallos, en devenant ainsi le plus grand syndicat de Suisse.<\/p>\n<p>La clairvoyance pr\u00e9cit\u00e9e se rapportait aussi et surtout aux modalit\u00e9s pour parvenir \u00e0 organiser les immigr\u00e9s et \u00e0 faire en sorte que le syndicat devienne v\u00e9ritablement leur organisation, leur nouvelle patrie ! Deux \u00e9l\u00e9ments-cl\u00e9 de l\u2019approche choisie se sont av\u00e9r\u00e9s d\u00e9cisifs pour r\u00e9aliser la perc\u00e9e recherch\u00e9e:<\/p>\n<p>&#8211; Le choix d\u2019engager en tant que secr\u00e9taires syndicaux des ressortissants du pays d\u2019origine pour le travail de recrutement et d\u2019organisation. La grande chance consistait dans le fait que, dans le r\u00e9servoir des nouveaux venus, il y avait des nombreux militants des partis socialistes et communistes form\u00e9s dans les luttes sociales. Le soi-disant probl\u00e8me pr\u00e9cit\u00e9 quant au \u00ab danger rouge \u00bb a \u00e9t\u00e9 r\u00e9solu de mani\u00e8re pragmatique par le dirigeant syndical suisse le plus en vue de l\u2019\u00e9poque, Ezio Canonica. Le \u00ab deal \u00bb propos\u00e9 aux militants communistes consistait dans l\u2019\u00e9change suivant : \u00ab Nous vous engageons comme secr\u00e9taires syndicaux m\u00eame si vous \u00eates membres du parti communiste, mais vous devez nous promettre de renoncer \u00e0 tout engagement actif pour votre parti ici en Suisse \u00bb\u2026<br \/>\n&#8211; Le choix de cr\u00e9er au sein du syndicat des structures propres pour les travailleurs migrants, leur permettant de s\u2019organiser en \u00ab Groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00bb soit par nationalit\u00e9 ou plut\u00f4t par langue, soit sur une base interculturelle.<\/p>\n<p>En engageant des secr\u00e9taires syndicaux d\u2019origine italienne, puis espagnole, turque, portugaise, de l\u2019ex-Yougoslavie, etc., le syndicat r\u00e9solvait d\u2019abord le probl\u00e8me de communication avec les nouveaux venus. En outre, un rapport de confiance et d\u2019identification pouvait s\u2019\u00e9tablir de mani\u00e8re beaucoup plus facile avec le syndicat. La cr\u00e9ation des \u00ab Groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00bb a permis par ailleurs aux immigr\u00e9s de vivre collectivement dans leur propre culture et d\u2019articuler ainsi sans obstacles insurmontables leurs exigences. Apr\u00e8s coup, on peut bien dire que l\u2019histoire a donn\u00e9 raison \u00e0 ceux qui ont os\u00e9 sortir des chemins battus d\u2019un \u00ab conservatisme structurel \u00bb fort ancr\u00e9 dans les traditions syndicales et qui dans d\u2019autres pays europ\u00e9ens a souvent emp\u00each\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui l\u2019organisation sur une large \u00e9chelle des travailleurs immigr\u00e9s. A la fin des ann\u00e9es \u201980, le syndicat du b\u00e2timent et du bois comptait 130&#8217;000 membres, dont les deux tiers \u00e9taient des immigr\u00e9s !<\/p>\n<p><strong>&#8230; et organisation des migrants dans les structures syndicales d\u2019aujourd\u2019hui<\/strong><br \/>\nAvant d\u2019aborder les questions de politique syndicale, il y a lieu bri\u00e8vement de d\u00e9crire les r\u00e9alit\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui de l\u2019organisation des migrants \u00e0 partir de l\u2019exemple du syndicat interprofessionnel le plus grand du pays, Unia. Celui-ci est issu de la fusion en 2004 de 4 syndicats du secteur priv\u00e9, dont ceux de la construction et des m\u00e9tallos. Il organise env. 200&#8217;000 travailleurs\/euses, dont la moiti\u00e9 est d\u2019origine immigr\u00e9e. Leur nationalit\u00e9 varie en fonction des vagues migratoires, mais globalement leur part cro\u00eet chaque ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Des GI par langue n\u2019existent plus aujourd\u2019hui qu\u2019en Suisse al\u00e9manique sur une base locale. Autrement, les GI sont organis\u00e9s plut\u00f4t r\u00e9gionalement sur une base interculturelle, ce qui ne les emp\u00eache pas de temps en temps d\u2019organiser des assembl\u00e9es sp\u00e9cifiques lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019aborder un th\u00e8me qui concerne une seule nationalit\u00e9. Les GI sont des organes statutaires avec des droits de repr\u00e9sentation aux niveaux des comit\u00e9s de section, de r\u00e9gion et des organes nationaux. Ces groupes ont bien s\u00fbr un droit de propositions lors des assembl\u00e9es et des congr\u00e8s, comme il ressort du graphique ci-apr\u00e8s :<br \/>\n<strong>Unia structures<\/strong><br \/>\nLes membres immigr\u00e9s du syndicat b\u00e9n\u00e9ficient \u2013 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des services et prestations destin\u00e9es \u00e0 tous les membres &#8211; d\u2019une offre de services sp\u00e9cifiques :<\/p>\n<p>&#8211; L\u2019information est diffus\u00e9e en plusieurs langues. Selon les besoins, les tracts peuvent \u00eatre traduits en 7 ou 8 langues et distribu\u00e9s sur les lieux de travail, dans les quartiers ou lors des assembl\u00e9es des associations d\u2019immigr\u00e9s. A c\u00f4t\u00e9 des journaux syndicaux en italien, fran\u00e7ais et allemand, publi\u00e9s toutes les semaines ou tous les 15 jours, un bulletin en espagnol, portugais, serbo-croate et albanais est \u00e9dit\u00e9 tous les 2 \u00e0 3 mois. Des brochures th\u00e9matiques sont produites en diff\u00e9rentes langues et adapt\u00e9es aux besoins de chaque nationalit\u00e9. Le recours aux m\u00e9dias de la migration est r\u00e9gulier pour diffuser les messages syndicaux. Un canal de contact important est constitu\u00e9 par les associations d\u2019immigr\u00e9s. Mais la collaboration est \u00e9troite \u00e9galement avec les services consulaires des ambassades. Enfin, une coop\u00e9ration de plus en plus serr\u00e9e avec les syndicats des pays d\u2019origine a permis de d\u00e9velopper un syst\u00e8me d\u2019informations pour les migrants avant qu\u2019ils quittent leur pays. Cette information pour les saisonniers venant pour la 1\u00e8re fois dans le pays \u2013 notamment par des assembl\u00e9es avant le d\u00e9but de la saison \u2013 a rendu de grands services. Dans les zones-fronti\u00e8res, des permanences syndicales sont organis\u00e9es dans les locaux des syndicats des pays d\u2019origine. Comme les immigr\u00e9s syndiqu\u00e9s participent \u00e9galement aux autres structures syndicales, telles que le groupes professionnels, le syndicat est dans l\u2019obligation de pr\u00e9voir un service de traduction lors des assembl\u00e9es, ce qui repr\u00e9sente un gros investissement. Mais c\u2019est le prix \u00e0 payer pour favoriser r\u00e9ellement la participation et l\u2019int\u00e9gration !<br \/>\n&#8211; Un gros effort est fait en mati\u00e8re de formation, soit en termes de cours de langue pour favoriser l\u2019int\u00e9gration, soit en termes de rattrapage d\u2019une formation professionnelle de base ou de perfectionnement professionnel. Ces cours sont souvent organis\u00e9s dans le cadre d\u2019institutions paritaires ou d\u2019entente avec des institutions de formation sp\u00e9cialis\u00e9es, comme la Fondation ECAP d\u2019origine italienne. Un exemple original est constitu\u00e9 par les cours de formation pour acqu\u00e9rir un dipl\u00f4me professionnel en emploi organis\u00e9s paritairement avec les employeurs \u2013 et soutenus par les Minist\u00e8res du Travail des pays d\u2019origine \u2013 pour les saisonniers du secteur de la construction en hiver, lors de ladite \u00absaison morte\u00bb. Ces cours ont permis \u00e0 des milliers de saisonniers non qualifi\u00e9s d\u2019acqu\u00e9rir une formation de base, de progresser tant sur le plan salarial que professionnel et de s\u2019int\u00e9grer d\u00e9finitivement dans le pays. Un autre volet concerne la formation syndicale. Celle-ci pr\u00e9voit des cours sp\u00e9cifiques par langue et sur une base multiculturelle pour les membres immigr\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Les grandes batailles pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits\u2026<\/strong><br \/>\nPour assurer la r\u00e9ussite de l\u2019organisation syndicale des migrants, il est essentiel d\u2019offrir les services dont ils ont le plus besoin : comme les informations et les leviers pour d\u00e9fendre leurs droits face \u00e0 leur employeur, pour leur vie quotidienne dans les pays d\u2019accueil, pour tout ce qui a trait aux assurances sociales, etc.. Mais pour atteindre la visibilit\u00e9 et l\u2019impact m\u00e9diatique et politique n\u00e9cessaires pour \u00eatre reconnus comme interlocuteur attrayant, les campagnes syndicales pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits sont d\u00e9cisives.<\/p>\n<p>Lorsque dans les ann\u00e9es \u201860\/\u201970, le syndicat de la construction en premier a commenc\u00e9 la longue marche de l\u2019organisation des migrants, il a mis au centre de ses priorit\u00e9s le combat contre le statut de saisonnier. Tass\u00e9s dans des baraques insalubres en marge des villes ou des grands chantiers, le 1er objectif a consist\u00e9 dans la lutte pour am\u00e9liorer leurs conditions de logements. Discrimin\u00e9s sur le plan salarial, le syndicat les a mobilis\u00e9s lors des renouvellements conventionnels pour la parit\u00e9 salariale. Sur le plan politique, on s\u2019est attaqu\u00e9s aux visites sanitaires \u00e0 la fronti\u00e8re lors de leur entr\u00e9e en d\u00e9but de saison; puis au fait que m\u00eame apr\u00e8s plusieurs saisons ils ne pouvaient pas avoir droit \u00e0 un permis annuel, leur permettant d\u2019amener leur famille en Suisse ; ou encore au fait qu\u2019ils ne pouvaient pas changer d\u2019emploi, ce qui les rendait totalement d\u00e9pendants du bien vouloir patronal. Ces batailles ont amen\u00e9 le syndicat d\u00e8s la fin des ann\u00e9es \u201970 \u00e0 exiger l\u2019abolition du statut de saisonnier, \u00e0 organiser une premi\u00e8re manifestation nationale en 1980 et \u00e0 soutenir une initiative populaire \u00e0 ce sujet, qui dans la votation de 1981 a \u00e9t\u00e9 toutefois refus\u00e9e par le peuple. La propagande patronale peignant la catastrophe \u00e9conomique sur la muraille suite \u00e0 l\u2019abolition vis\u00e9e du statut de saisonnier avait eu son effet. Ce n\u2019est finalement qu\u2019\u00e0 la fin des ann\u00e9es \u201980, qu\u2019une nouvelle offensive syndicale men\u00e9e \u00e0 l\u2019occasion du d\u00e9bat politique sur la mani\u00e8re de r\u00e9gler les rapports bilat\u00e9raux entre la Suisse et l\u2019UE a permis de parvenir au but. Cette offensive a consist\u00e9<\/p>\n<p>&#8211; \u00e0 d\u00e9velopper une argumentation se fondant certes sur les droits humains, mais aussi sur un discours \u00e9conomique pouvant r\u00e9pondre aux craintes qui avaient amen\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chec 10 ans auparavant<br \/>\n&#8211; \u00e0 persuader les gouvernements des pays d\u2019origine des migrants, tout particuli\u00e8rement l\u2019Italie, l\u2019Espagne et le Portugal, pour qu\u2019ils exercent leur pression politique sur la Suisse<br \/>\n&#8211; \u00e0 mobiliser les salari\u00e9-e-s en Suisse dans une logique d\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits et d\u2019unit\u00e9, en leur faisant comprendre que l\u2019une ne va pas sans l\u2019autre.<\/p>\n<p>En septembre 1990, le syndicat du b\u00e2timent a organis\u00e9 une manifestation nationale pour l\u2019abolition du statut de saisonnier, qui est entr\u00e9e dans l\u2019histoire syndicale du pays non seulement par son ampleur (20&#8217;000 manifestants), mais aussi car elle a marqu\u00e9 le d\u00e9but d\u2019une r\u00e9orientation vers un syndicalisme combatif ax\u00e9 \u00e0 nouveau sur les mobilisations des salari\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette campagne, qui aurait d\u00e9j\u00e0 abouti en 1992 si le peuple suisse n\u2019avait pas de justesse refus\u00e9 l\u2019accord d\u2019Espace \u00e9conomique europ\u00e9en avec l\u2019UE, a finalement permis d\u2019\u00e9liminer le statut de saisonnier avec l\u2019entr\u00e9e en vigueur en l\u2019an 2000 des accords bilat\u00e9raux CH-UE. Cette campagne a servi de r\u00e9f\u00e9rence pour toutes celles que les syndicats ont dans de multiples domaines conduites au cours des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es :<\/p>\n<p>&#8211; Pour r\u00e9pondre aux exigences de l\u2019une ou l\u2019autre des nationalit\u00e9s : \u00e0 titre d\u2019exemple, dans les ann\u00e9es \u201990 la parit\u00e9 des droits pour les travailleurs de l\u2019ex-Yougoslavie par rapport au traitement r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux de l\u2019UE; un nouveau r\u00e8glement des droits \u00e0 l\u2019assurance-ch\u00f4mage au Portugal pendant la \u00ab saison morte \u00bb pour les saisonniers ; ou encore les droits en mati\u00e8re de caisse de pension pour les citoyens UE ; dans les ann\u00e9es 2000, la longue bataille r\u00e9ussie en vue de supprimer l\u2019obligation de visas dans l\u2019Espace de Schengen\/Dublin (assurant la libre circulation au sein de l\u2019UE, mais imposant un \u00ab rideau de fer \u00bb \u00e0 ses bords) pour les immigr\u00e9s de l\u2019ex-Yougoslavie non membres de l\u2019UE ; ou encore la lutte encore en cours pour la r\u00e9introduction d\u2019un accord bilat\u00e9ral en mati\u00e8re d\u2019assurances sociales avec le Kosovo.<br \/>\n&#8211; Pour r\u00e9pondre aux exigences sp\u00e9cifiques des travailleurs migrants dans le cadre des batailles conventionnelles dans les branches, mais aussi dans les processus l\u00e9gislatifs. A ce sujet, il y a lieu de relever les deux campagnes, d\u00e8s les ann\u00e9es 2000, pour un salaire minimum de 3&#8217;000 francs et, d\u00e8s les ann\u00e9es 2010, pour un salaire minimum de 4&#8217;000 francs. Celles-ci ont permis de relever sensiblement les bas salaires \u2013 au profit surtout d\u2019immigr\u00e9s ; et cela ind\u00e9pendamment du refus populaire en mai 2014 d\u2019un salaire minimum l\u00e9gal. \u00c0 signaler encore les deux campagnes politiques des ann\u00e9es \u201990 et des ann\u00e9es 2010 pour la r\u00e9gularisation des \u00absans papiers\u00bb, qui n\u2019ont connu que des succ\u00e8s partiels ( comme le droit \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour les \u00abenfants clandestins\u00bb des saisonniers et des \u00absans papiers\u00bb, ou le droit \u00e0 l\u2019assurance-maladie pour tous, y compris les \u00absans papiers\u00bb) ; et enfin celles \u2013 malheureusement sans succ\u00e8s &#8211; pour obtenir le droit de vote au moins au niveau communal et cantonal ou encore un droit de naturalisation facilit\u00e9e (avec comme succ\u00e8s partiels, l\u2019introduction de la possibilit\u00e9 de la double nationalit\u00e9 et l\u2019abolition d\u2019une taxe tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e pour la naturalisation).<\/p>\n<p>Ces campagnes sont men\u00e9es en recourant aux instruments de p\u00e9titions, de r\u00e9f\u00e9rendums (comme contre le durcissement du droit d\u2019asile) et d\u2019initiatives populaires (comme pour le droit de vote), d\u2019actions symboliques ou de manifestations qui accompagnent des interventions politiques aupr\u00e8s des autorit\u00e9s suisses et de celles des pays d\u2019origine. Bref, pour reprendre les paroles de Vania Alleva, Co-Pr\u00e9sidente du syndicat Unia : \u00ab Egalit\u00e9 des chances, participation et s\u00e9curit\u00e9 du permis de s\u00e9jour constituent les leviers de toute int\u00e9gration. Leur promotion doit d\u00e9passer le monde du travail et saisir tous les domaines, y compris au niveau politique. Ce faisant, il revient aux syndicats en Suisse un r\u00f4le central \u2026 Les syndicats d\u2019industrie sont parmi les seuls mondialement qui organisent dans leurs rangs d\u2019un tiers \u00e0 trois tiers de travailleurs sans droit de vote politique. Les syndicats sont de fait le seul endroit, o\u00f9 les travailleurs migrants \u2013 au moins indirectement \u2013 peuvent faire valoir une influence politique \u00bb (<a href=\"http:\/\/www.Widerspruch.ch\">www.Widerspruch.ch<\/a> \u2013 41\/2001, p. 105).<\/p>\n<p><strong>\u2026 et pour assurer l\u2019unit\u00e9 indig\u00e8nes-immigr\u00e9s <\/strong><br \/>\nUne logique d\u2019unit\u00e9 entre indig\u00e8nes et immigr\u00e9s n\u2019est jamais acquise, m\u00eame dans un pays o\u00f9 le combat pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits a une longue tradition. Elle n\u2019est m\u00eame pas acquise entre les r\u00e9sidents immigr\u00e9s de longue date et les nouveaux migrants. Ce combat est marqu\u00e9 sans cesse par des hauts et des bas.<\/p>\n<p>Les tensions peuvent \u00eatre tr\u00e8s fortes au sein m\u00eame des syndicats, surtout dans les phases de r\u00e9orientation de la politique syndicale. A titre d\u2019illustration, le choix de se battre pour l\u2019abolition du statut de saisonnier a \u00e9t\u00e9 contest\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque par le courant conservateur des syndicalistes suisses, qui voyaient les avantages mat\u00e9riels pour le syndicat acquis au fur des ann\u00e9es avec le syst\u00e8me des contingents remis en cause. A vrai dire, le syst\u00e8me forfaitaire de contributions pay\u00e9es au syndicat par le entreprises pour les saisonniers dans le cadre du syst\u00e8me de fonds paritaire pr\u00e9vu par la convention du secteur de la construction rapportait effectivement pas mal d\u2019argent. Celui-ci servait certes \u00e0 assurer les services pour cette cat\u00e9gorie d\u2019immigr\u00e9s, mais il permettait en outre de contribuer au financement de l\u2019appareil syndical.<\/p>\n<p>Ces tensions sont revenues r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la surface notamment lors des nombreux votes sur des initiatives populaires, d\u00e8s 1970 anti-immigr\u00e9s, et puis, surtout depuis le milieu des ann\u00e9es \u201990, aussi anti-requ\u00e9rants d\u2019asile, qui ont marqu\u00e9 l\u2019agenda politique. \u00c0 chaque fois, la droite x\u00e9nophobe a cherch\u00e9 \u00e0 contester la l\u00e9gitimit\u00e9 des syndicats dans leur r\u00f4le de d\u00e9fense des travailleurs indig\u00e8nes. Au-del\u00e0 du travail de persuasion par l\u2019information et les campagnes, le meilleur antidote contre le venin x\u00e9nophobe reste toutefois la lutte dans l\u2019unit\u00e9 pour des objectifs communs. Les ann\u00e9es \u201990 et 2000 ont \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9es par de nombreuses luttes politiques et gr\u00e8ves d\u2019entreprises et de branches dans lesquelles cette unit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 visiblement la cl\u00e9 des succ\u00e8s obtenus. Dans le cycle de luttes qui a commenc\u00e9 en 1992 avec la gr\u00e8ve d\u2019une semaine dans la branche du marbre et du granit contre le d\u00e9mant\u00e8lement de la convention collective de travail et qui s\u2019est poursuivi depuis lors par de multiples gr\u00e8ves d\u2019entreprises dans diff\u00e9rentes autres branches, le point le plus haut a \u00e9t\u00e9 atteint en 2001\/2002 avec le 1er mouvement de gr\u00e8ve national de la branche de la construction depuis 50 ans. Alors que dans le d\u00e9bat politique, il \u00e9tait question d\u2019un rel\u00e8vement de l\u2019\u00e2ge de la retraite, gr\u00e2ce \u00e0 une action de mobilisation et d\u2019unit\u00e9 fort d\u00e9termin\u00e9e, dans laquelle les travailleurs immigr\u00e9s ont jou\u00e9 un grand r\u00f4le, il a \u00e9t\u00e9 possible de conqu\u00e9rir un mod\u00e8le de pr\u00e9-retraite faisant passer rapidement l\u2019\u00e2ge de la retraite pour les ouvriers du b\u00e2timent de 65 \u00e0 60 ans, avec une rente de 90% du salaire !<\/p>\n<p>L\u2019int\u00e9gration des migrants dans les structures syndicales n\u2019est pas une \u00ab promenade du dimanche \u00bb. En effet, il ne suffit pas de leur donner de l\u2019espace dans des structures propres, comme les \u00ab Groupes d\u2019int\u00e9r\u00eats \u00bb. Le d\u00e9fi le plus grand consiste dans leur int\u00e9gration dans les structures ordinaires et surtout dans les comit\u00e9s et organes de direction aux diff\u00e9rents niveaux. Il n\u2019y a pas que l\u2019obstacle de la langue, les diff\u00e9rences culturelles et les avantages de position des indig\u00e8nes jouent aussi leur r\u00f4le. C\u2019est un processus long, qui va bien au-del\u00e0 de quelques ann\u00e9es pour vraiment parvenir \u00e0 un niveau de repr\u00e9sentation \u00e9quilibr\u00e9. Et comme dans le combat pour l\u2019\u00e9galit\u00e9 hommes-femmes, sans mesures promotionnelles durables, le renversement de tendance guette en permanence au contour, d\u2019autant plus que la rotation des ph\u00e9nom\u00e8nes migratoires pose sans cesse de nouveaux d\u00e9fis en mati\u00e8re d\u2019int\u00e9gration. Le fait qu\u2019aujourd\u2019hui 5 des 9 membres du Comit\u00e9 directeur d\u2019Unia sont des \u00absecondos\u00bb, souvent fils d\u2019anciens saisonniers, et qu\u2019environ la moiti\u00e9 des secr\u00e9taires syndicaux sont d\u2019origine immigr\u00e9s ou des doubles nationaux repr\u00e9sente quand-m\u00eame un acquis, dont le syndicat a le droit d\u2019\u00eatre fier!<\/p>\n<p>Les syndicats sont d\u00e9sormais l\u2019organisation de la soci\u00e9t\u00e9 qui joue le plus grand r\u00f4le dans l\u2019int\u00e9gration des immigr\u00e9s et dans la pr\u00e9vention des tensions entre nationalit\u00e9s. D\u2019ailleurs, cela vaut aussi en ce qui concerne les immigr\u00e9s entre eux. Le cas le plus p\u00e9nible a \u00e9t\u00e9 celui de la guerre dans les Balkans au cours des ann\u00e9es \u201990. Le syndicat du b\u00e2timent et de l\u2019industrie organisait \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00e0 lui seul plus de 15&#8217;000 travailleurs serbes, croates, albanais du Kosovo. Les tensions furent tr\u00e8s fortes entre ces nationalit\u00e9s au sein m\u00eame de nos rangs. Chaque nationalit\u00e9 se sentait tout d\u2019un coup pr\u00e9t\u00e9rit\u00e9e. Des lettres et p\u00e9titions de protestation circulaient et des menaces de d\u00e9mission collective pleuvaient assez r\u00e9guli\u00e8rement. Il nous est m\u00eames arriv\u00e9s d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 confront\u00e9s avec des menaces de mort lors d\u2019un engagement d\u2019un secr\u00e9taire syndical ne correspondant pas \u00e0 la nationalit\u00e9 souhait\u00e9e. Dans un tel contexte, pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 est un exercice d\u2019\u00e9quilibre extraordinairement difficile. Mais il a r\u00e9ussi sans pertes gr\u00e2ce aux choix suivants :<\/p>\n<p>&#8211; L\u2019orientation exclusive sur la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats des travailleurs en Suisse ind\u00e9pendamment de leur ethnie<br \/>\n&#8211; Le refus de se laisser impliquer dans le conflit en ex-Yougoslavie par une stricte neutralit\u00e9 politique n\u2019emp\u00eachant pas le soutien humanitaire. C\u2019est ainsi que nous nous sommes engag\u00e9s avec succ\u00e8s pour que les saisonniers kosovo-albanais \u2013 au moment le plus terrible de la guerre \u2013 puissent apporter leur famille en Suisse<br \/>\n&#8211; La suspension de toute mesure qui pourrait donner lieu \u00e0 des conflits interethniques, comme le refus de c\u00e9der \u00e0 toute pression de type mafieux pouvant gangr\u00e9ner l\u2019organisation.<br \/>\nLes critiques d\u2019opportunisme contre ces choix n\u2019ont pas manqu\u00e9, mais ceux-ci ont permis de pr\u00e9server l\u2019unit\u00e9 au sein du mouvement et ont sensiblement contribu\u00e9 \u00e0 ce que les conflits arm\u00e9s dans les Balkans ne d\u00e9bordent pas en Suisse en actes de violence. Cette contribution des syndicats \u00e0 la vie communautaire, leur r\u00f4le de force d\u2019int\u00e9gration des immigr\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 du pays d\u2019accueil sont encore aujourd\u2019hui largement sous-estim\u00e9s.<\/p>\n<p>Impact de l\u2019int\u00e9gration des travailleurs migrants sur l\u2019orientation de la politique syndicale<br \/>\nL\u2019int\u00e9gration d\u2019un grand nombre de travailleurs migrants dans nos rangs n\u2019a pas uniquement permis d\u2019\u00e9viter un recul des effectifs syndicaux comme l\u2019ont connu d\u2019autres syndicats en Europe ayant loup\u00e9 le coche. Il a aussi au cours du temps chang\u00e9 la culture syndicale dans le sens de l\u2019 \u00abunit\u00e9 dans la diversit\u00e9\u00bb et il a surtout contribu\u00e9 \u00e0 accro\u00eetre sa combativit\u00e9.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical suisse a eu longtemps la r\u00e9putation sur la sc\u00e8ne internationale d\u2019\u00eatre plut\u00f4t conservateur dans un pays \u00e9conomiquement privil\u00e9gi\u00e9. Aujourd\u2019hui, si la Suisse reste un pays \u00e0 haut niveau de vie, ses syndicats \u2013 notamment le syndicat interprofessionnel Unia et l\u2019Union syndicale suisse \u2013 sont consid\u00e9r\u00e9s parmi les forces innovantes et combatives du mouvement syndical europ\u00e9en. Le m\u00e9rite en revient pour une bonne part aux syndiqu\u00e9s immigr\u00e9s. Comment l\u2019expliquer? En ouvrant les portes \u00e0 des militants et en engageant des secr\u00e9taires syndicaux d\u2019origine immigr\u00e9e en provenance d\u2019horizons politiques divers d\u00e8s la 2\u00e8me moiti\u00e9 des ann\u00e9es \u201960, le syndicat du b\u00e2timent de l\u2019\u00e9poque a jet\u00e9 \u00e0 temps les bases de la construction syndicale dans la phase de la plus forte pouss\u00e9e migratoire.<\/p>\n<p>Cette 1\u00e8re ouverture a facilit\u00e9 l\u2019int\u00e9gration d\u00e8s les ann\u00e9es \u201980 &#8211; dans un syndicalisme longtemps contr\u00f4l\u00e9 fermement par des socio-d\u00e9mocrates conservateurs &#8211; d\u2019une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de militants issue des mouvements de la gauche extra-parlementaire de \u201968. La coalition des ces deux nouvelles forces avec ce qui restait de la tradition de combativit\u00e9 chez les syndicalistes indig\u00e8nes form\u00e9s aux luttes du d\u00e9but de l\u2019apr\u00e8s-guerre a permis d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es \u201990, \u00e0 partir du syndicat du b\u00e2timent, de mettre en marche un mouvement g\u00e9n\u00e9ral de r\u00e9orientation de la politique syndicale vers un syndicalisme de mouvement combatif et de parvenir enfin \u00e0 faire les premiers pas vers une r\u00e9organisation profonde des structures syndicales vers un syndicalisme interprofessionnel \u00e0 m\u00eame de rendre viable la nouvelle orientation politique vis\u00e9e. Il \u00e9tait temps, car les d\u00e9cennies de croissance de l\u2019apr\u00e8s-guerre et une politique syndicale se limitant de plus en plus \u00e0 la n\u00e9gociation \u00abau tapis vert\u00bb avec les employeurs (\u00e0 savoir sans pression par la lutte collective) avaient affaibli terriblement les r\u00e9seaux syndicaux sur les lieux de travail et ainsi la capacit\u00e9 de mobilisation syndicale tant sur le terrain conventionnel que sur le plan politique. Or, la longue crise des ann\u00e9es \u201990 ainsi que la perc\u00e9e du n\u00e9olib\u00e9ralisme antisyndical avaient mis \u00e0 nu ces faiblesses de mani\u00e8re dramatique. Une course contre la montre s\u2019est d\u00e8s lors engag\u00e9e : retrouver la capacit\u00e9 de gr\u00e8ve sur le terrain social et gagner une nouvelle capacit\u00e9 r\u00e9f\u00e9rendaire sur le plan politique \u00e9taient devenus une question de vie ou de mort. Finalement, le pari a pu \u00eatre gagn\u00e9. Gr\u00e2ce \u00e0 des fusions successives d\u00e8s 1992 &#8211; d\u2019abord dans le secteur priv\u00e9, puis dans le secteur public &#8211; au sein des deux principales conf\u00e9d\u00e9rations syndicales, et gr\u00e2ce \u00e0 une politique d\u2019ouverture au niveau conf\u00e9d\u00e9ral \u00e0 des organisations originairement \u00e0 caract\u00e8re professionnel, et gr\u00e2ce enfin \u00e0 la red\u00e9couverte progressive de l\u2019instrument de la gr\u00e8ve \u2013 avec l\u2019ancrage du droit de gr\u00e8ve dans la Constitution f\u00e9d\u00e9rale en l\u2019an 2000 \u2013 il a \u00e9t\u00e9 possible de redonner un nouveau souffle \u00e0 un mouvement qui a failli chuter dans l\u2019insignifiance politique. Il est \u00e0 peu pr\u00e8s certain que sans l\u2019apport de la base et des cadres immigr\u00e9s des syndicats, cela n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible. Encore aujourd\u2019hui et malgr\u00e9 le fait que les nouvelles g\u00e9n\u00e9rations d\u2019immigr\u00e9s n\u2019ont plus l\u2019h\u00e9ritage des militants des partis issus de la lutte antifasciste, cette composante constitue toujours encore une force de progr\u00e8s et de dynamisation dans la vie syndicale.<\/p>\n<p><strong>Crise en Europe, dumping social, mont\u00e9e de la x\u00e9nophobie : une nouvelle grande \u00e9preuve pour l\u2019unit\u00e9 de la classe ouvri\u00e8re<\/strong><br \/>\nLe 9 f\u00e9vrier 2014 le peuple suisse a dit OUI \u2013 avec un vote tr\u00e8s serr\u00e9 \u2013 \u00e0 une initiative populaire du parti de la droite populiste et x\u00e9nophobe exigeant de supprimer la libre circulation des personnes entre la Suisse et l\u2019UE par la r\u00e9introduction d\u2019un syst\u00e8me des contingents. Cela repr\u00e9sente une c\u00e9sure aux graves implications pour l\u2019\u00e9conomie et le march\u00e9 du travail suisses, mais aussi pour les syndicats et leur politique. Une nouvelle forte pouss\u00e9e migratoire depuis 10 ans li\u00e9e tant \u00e0 la bonne sant\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie suisse qu\u2019\u00e0 la crise en Europe y a jou\u00e9 un r\u00f4le. Mais il y a d\u2019autres raisons pour expliquer ce r\u00e9sultat, qui tiennent e.a. au refus des employeurs et des autorit\u00e9s politiques d\u2019accepter un ult\u00e9rieur renforcement des mesures sociales d\u2019accompagnement \u00e0 la libre circulation des personnes. La perte d\u2019attractivit\u00e9 de l\u2019UE comme projet de paix et de progr\u00e8s social, apr\u00e8s 5 ans de politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 brutales, s\u2019est charg\u00e9e du reste. Or, si le nouvel article constitutionnel est mis en \u0153uvre tel quel, il aura pour effet :<\/p>\n<p>&#8211; de remettre en cause fondamentalement tous les accords et rapports entre la Suisse et l\u2019UE, qui avec 58% d\u2019exportations et 75% d\u2019importations est le principal partenaire de la Suisse<br \/>\n&#8211; de r\u00e9introduire avec les contingents, un syst\u00e8me de statuts discriminatoires pour les immigr\u00e9s qui \u00e9limine t\u00f4t ou tard la plupart de nos conqu\u00eates en mati\u00e8re d\u2019\u00e9galit\u00e9 des droits et sur le plan salarial et social de trois d\u00e9cennies.<\/p>\n<p>Pour les syndicats, il est hors de question d\u2019accepter de telles cons\u00e9quences. C\u2019est pourquoi, en vue des n\u00e9gociations qui se sont rendues in\u00e9vitables entre la Suisse et l\u2019UE, nous avons d\u00e9fini 3 principes qui doivent guider toute solution au conflit qui s\u2019est cr\u00e9\u00e9 :<\/p>\n<p>&#8211; Le principe de la non-discrimination, qui est \u00e0 la base de la libre circulation des personnes avec l\u2019UE doit \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9 aussi \u00e0 l\u2019avenir. Comme il n\u2019y a pas de syst\u00e8me de contingents sans discriminations, cela revient \u00e0 s\u2019opposer \u00e0 toute r\u00e9introduction d\u2019un tel syst\u00e8me<br \/>\n&#8211; Il faut plus et non pas moins de protection des salaires et des conditions de travail. Ceux qui travaillent en Suisse, qu\u2019ils soient indig\u00e8nes ou immigr\u00e9s, doivent recevoir des salaires suisses et non pas par exemple polonais. Toute pratique de dumping salarial et social doit \u00eatre combattue. Les instruments l\u00e9gaux pour faire valoir le principe \u00ab A travail de valeur \u00e9gale, salaire \u00e9gal au m\u00eame endroit \u00bb, \u00e0 savoir au pays de destination, doivent \u00eatre renforc\u00e9s<br \/>\n&#8211; Les accords bilat\u00e9raux CH-UE doivent \u00eatre pr\u00e9serv\u00e9s.<\/p>\n<p>En \u00e9change de la libre circulation des personnes avec l\u2019UE et en vue de votes populaires en mati\u00e8re de relations CH-UE, les syndicats avaient r\u00e9ussi ces 15 derni\u00e8res ann\u00e9es \u00e0 arracher un dispositif de mesures d\u2019accompagnement sociales prot\u00e9geant les salaires et les conditions de travail parmi les meilleurs en Europe. Les n\u00e9olib\u00e9raux et les n\u00e9oconservateurs du camp patronal et en politique oeuvrent en direction d\u2019une suppression de ce dispositif et en m\u00eame temps de l\u2019isolement du pays dans la logique nationaliste de tous les forces de droite et d\u2019extr\u00eame-droite populiste et x\u00e9nophobe. Pour leur barrer la route, nous puiserons dans la riche exp\u00e9rience accumul\u00e9e lors des luttes pass\u00e9es en jouant sur les claviers de la mobilisation et des alliances.<\/p>\n<p>Sur le plan de la mobilisation, nous mettrons l\u2019accent sur :<\/p>\n<p>&#8211; la poursuite de la campagne de d\u00e9nonciation et de l\u2019\u00e9limination des cas d\u2019abus en mati\u00e8re de dumping salarial et social, que nous conduisons d\u00e9sormais depuis plusieurs ann\u00e9es. Celle-ci nous permet de montrer \u2013 notamment par des gr\u00e8ves et interruptions de travail \u2013 que l\u2019unit\u00e9 paye et d\u2019accro\u00eetre la pression en vue de renforcer les mesures l\u00e9gales et conventionnelles anti-dumping<br \/>\n&#8211; une campagne de sensibilisation large sur les cons\u00e9quences n\u00e9gatives de l\u2019ancien syst\u00e8me de contingents et de son statut le plus discriminatoire, celui de saisonnier. C\u2019est aussi un message de solidarit\u00e9 envers des immigr\u00e9s d\u00e9moralis\u00e9s par un vote populaire choquant.<\/p>\n<p><strong>Gr\u00e8ves et interruptions de travail contre le dumping salarial et social<\/strong><br \/>\nLa 1\u00e8re de ces gr\u00e8ves a eu lieu en 1994 sur un des grands chantiers des nouvelles transversales ferroviaires alpines. Des mineurs sud-africains avaient \u00e9t\u00e9 engag\u00e9s \u00e0 un salaire nettement inf\u00e9rieur \u00e0 celui pr\u00e9vu dans la convention collective de travail. Les cas de ce type se sont multipli\u00e9s depuis les ann\u00e9es 2000, suite \u00e0 l\u2019augmentation du nombre d\u2019entreprises \u00e9trang\u00e8res d\u00e9tachant en Suisse leurs travailleurs pour quelques semaines ou mois. Dans la plupart des cas, celles-ci agissent en tant que sous-traitantes, ce qui facilite les abus. Deux exemples r\u00e9cents concernent :<\/p>\n<p>&#8211; Le chantier de la boutique de la multinationale de l\u2019habillement Zara \u00e0 Zurich en mars 2014. Une cha\u00eene de sous-traitants occupaient des travailleurs d\u00e9tach\u00e9s espagnols avec un horaire allant jusqu\u2019\u00e0 60 heures (horaire admis 42 heures), pour des salaires d\u2019un tiers \u00e0 la moiti\u00e9 de ceux pr\u00e9vus conventionnellement. Apr\u00e8s 3 semaines d\u2019interruption de travail impos\u00e9e par le syndicat, les travailleurs concern\u00e9s ont obtenu le paiement r\u00e9troactif des montants manquants. L\u2019entreprise principale a m\u00eame accept\u00e9 de payer 150&#8217;000 francs \u00e0 l\u2019organisation d\u2019entraide \u00ab Solidar Suisse ; cela \u00ab pour t\u00e9moigner de sa responsabilit\u00e9 sociale \u00bb comme le pr\u00e9cise l\u2019accord !<br \/>\n&#8211; Sur un grand chantier de la multinationale pharmaceutique Roche \u00e0 B\u00e2le, une trentaine de travailleurs d\u00e9tach\u00e9s polonais ont \u00e9t\u00e9 pay\u00e9s le tiers de ce que pr\u00e9voyait la convention collective depuis ao\u00fbt 2013. Apr\u00e8s une semaine d\u2019interruption de travail en juillet 2014, ils ont \u00e9t\u00e9 indemnis\u00e9s pour un montant d\u00e9passant 500&#8217;000 francs.<\/p>\n<p>Sur le plan des alliances, nous concentrerons nos efforts sur l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une coalition avec les dirigeants d\u2019entreprises, des associations patronales et les forces de la soci\u00e9t\u00e9 civile de bonne volont\u00e9, qui sont persuad\u00e9s que la Suisse et ses habitants \u2013 avec ou sans passeport suisse \u2013 ne peuvent avoir un avenir prometteur que si l\u2019on soigne des relations r\u00e9glement\u00e9es avec l\u2019UE, dont une libre circulation des personnes socialement bien encadr\u00e9e. Face \u00e0 des politiques d\u2019aust\u00e9rit\u00e9 brutales, il faut aussi enfin que nous donnions notre contribution \u00e0 la lutte syndicale pour un changement de cap social et politique en Europe. Ce n\u2019est que comme cela que la Suisse pourra sortir de la voie sans issue dans laquelle elle s\u2019est emp\u00eatr\u00e9e et que le projet d\u2019int\u00e9gration de l\u2019UE pourra redevenir une source d\u2019espoir ; ceci dans le sens d\u2019une Suisse solidaire et d\u2019une Europe sociale !<\/p>\n<p><em>Vasco Pedrina etait le Secr\u00e9taire central, puis pr\u00e9sident du syndicat du b\u00e2timent et du bois de 1988 \u00e0 1992 ; pr\u00e9sident du syndicat du b\u00e2timent &amp; industrie de 1992 \u00e0 2004, co-pr\u00e9sident du syndicat Unia de 2004 \u00e0 2006. De 1994 \u00e0 1998, il a \u00e9t\u00e9 aussi co-pr\u00e9sident de l\u2019Union syndicale suisse et, de 2006 \u00e0 2013, vice-pr\u00e9sident de la F\u00e9d\u00e9ration internationale du b\u00e2timent et du bois. Il est actuellement membre du conseil de fondation du Global Labour Institute.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u201eJust Work? 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