{"id":13,"date":"1997-11-15T13:20:58","date_gmt":"1997-11-15T13:20:58","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/1997\/11\/15\/mondialisation-et-initiatives-citoyennes-par-dan-gallin-1997\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:07","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:07","slug":"mondialisation-et-initiatives-citoyennes-par-dan-gallin-1997","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/1997\/11\/15\/mondialisation-et-initiatives-citoyennes-par-dan-gallin-1997\/","title":{"rendered":"Mondialisation et Initiatives Citoyennes (Dan Gallin, 1997)"},"content":{"rendered":"<p>Intervention au Forum National de R\u00e9seau Solidarit\u00e9<br \/>\nTours, 15 Novembre 1997<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nChers Camarades,<br \/>\nChers Amis,<\/p>\n<p>Je vous remercie de l\u2019invitation de participer \u00e0 ce d\u00e9bat par lequel, je l\u2019esp\u00e8re, nous pourrons d\u00e9gager quelques id\u00e9es sur comment construire un contre-pouvoir social dans le contexte de la mondialisation.<\/p>\n<p>Nous avons \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un certain nombre de questions: un contre-pouvoir face \u00e0 qui et \u00e0 quoi? dans quelles conditions doit-il se construire, c\u2019est \u00e0 dire que repr\u00e9sente pour nous le contexte de la mondialisation? qui doit le construire? et comment? et, bien s\u00fbr, dans quel but?<\/p>\n<p>L\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes que recouvre le concept de mondialisation a chang\u00e9 notre paysage \u00e9conomique, social et politique \u00e0 un tel point, et si vite, que nous avons de la peine \u00e0 int\u00e9grer ces changements dans notre r\u00e9flexion. Cela conduit certains\u2014aussi bien \u00e0 droite qu\u2019\u00e0 gauche\u2014\u00e0 repousser l\u2019id\u00e9e que quelquechose d\u2019important est en train de se passer. On fait valoir, par exemple, que le capital a toujours \u00e9t\u00e9 international et qu\u2019une \u00e9conomie mondiale existe depuis le si\u00e8cle pass\u00e9, comme Marx et Engels d\u2019ailleurs le montrent dans le Manifeste Communiste, dans des passages d\u2019une modernit\u00e9 saisissante.<\/p>\n<p>On fait valoir aussi que de vastes domaines de l\u2019\u00e9conomie ne sont pas touch\u00e9s par la<\/p>\n<p>mondialisation, du moins pas directement, que la plus grande partie des \u00e9changes commerciaux se passent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de blocs r\u00e9gionaux, tels que l\u2019Union europ\u00e9enne, que l\u2019ouverture des march\u00e9s n\u2019est pas plus grande aujourd\u2019hui qu\u2019avant 1914.<\/p>\n<p>C\u2019est vrai: le capitalisme a toujours \u00e9t\u00e9 international. Mais une \u00e9conomie internationale reste un assemblage d\u2019\u00e9conomies nationales, reli\u00e9es entre elles par des r\u00e9seaux de commerce, d\u2019investissement et de cr\u00e9dit. Ce qui prend forme aujourd\u2019hui, c\u2019est autre chose. Nous entrons dans une \u00e9conomie globale sans cloisonnements ou, si cloisonnements il y a, ils ne correspondent plus aux fronti\u00e8res des \u00e9tats nationaux.<br \/>\nIl faut bien comprendre le r\u00f4le d\u00e9terminant de l\u2019\u00e9volution technologique dans l\u2019essor de cette \u00e9conomie globale, notamment dans le domaine de l\u2019\u00e9lectronique, des communications et des transports. Un organisme sp\u00e9cialis\u00e9 des Nations Unies, dans son rapport pour le Sommet social mondial r\u00e9uni l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re \u00e0 Copenhague, explique les cons\u00e9quences de cette \u00e9volution. L\u2019une, \u00e0 titre d\u2019exemple, est la baisse vertigineuse du prix des t\u00e9l\u00e9communications (trois minutes de t\u00e9l\u00e9phone de Londres \u00e0 New York co\u00fbtaient 31 dollars en 1970 et 3 dollars en 1990). Non seulement le co\u00fbt des communications, mais aussi leur vitesse et leur nature a chang\u00e9, par la t\u00e9l\u00e9copie et le courrier \u00e9lectronique.<\/p>\n<p>L\u2019informatisation a amen\u00e9 des changements comparables dans l\u2019industrie: entre 1982 et 1992 le nombre de robots industriels a d\u00e9cupl\u00e9. Les transports ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s, notamment le transport a\u00e9rien: dans les trente ans entre 1960 et 1990 les co\u00fbts du transport a\u00e9rien ont baiss\u00e9 de 60 pourcent et aujourd\u2019hui, chaque ann\u00e9e, 1,25 milliards et personnes et 22 millions de tonnes de fr\u00eat voyagent par avion. En termes de valeur, presque le quart des produits d\u2019exportations est transport\u00e9 par air.<\/p>\n<p>Le rapport des Nations Unies remarque que cette \u00e9volution a \u201cun impact social et \u00e9conomique \u00e9norme, transformant les relations de travail, d\u00e9truisant des emplois et en cr\u00e9ant d\u2019autres.\u201d<\/p>\n<p>Prenons l\u2019exemple de la transnationale suisse et su\u00e9doise Asea Brown Boveri (ABB). Il y a d\u00e9j\u00e0 cinq ans son chef Percy Barnevik pr\u00e9dit dans une interview \u201cun d\u00e9placement massif de l\u2019emploi du monde occidental. Nous (ABB) avons d\u00e9j\u00e0 25,000 employ\u00e9s dans les anciens pays communistes. Ils font le travail qui a \u00e9t\u00e9 fait avant en Europe occidentale.\u201d Dans le m\u00eame interview, Barnevik, visionnaire, laissait pr\u00e9voir une baisse brutal et permanent de l\u2019emploi dans les pays industrialis\u00e9s: \u201cEn Europe occidentale et en Am\u00e9rique, l\u2019emploi industriel ne cessera de r\u00e9tr\u00e9cir d\u2019une fa\u00e7on continue. Exactement comme l\u2019agriculture au d\u00e9but du si\u00e8cle.\u201d<\/p>\n<p>Entre 1990 et 1996, ABB a \u00e9limin\u00e9 59,000 emplois en Europe et en Am\u00e9rique du Nord, et en a cr\u00e9\u00e9 56,000 en Europe de l\u2019Est et en Asie, avec un effectif plus ou moins constant autour des 215,000. En Thailande, par exemple, ABB avait 100 employ\u00e9s en 1980; il y a cinq ans, ils \u00e9taient 2,000, et il est pr\u00e9vu qu\u2019ils seront 7,000 dans deux ou trois ans.<\/p>\n<p>Il y a un mois, elle annon\u00e7ait la suppression de 10,000 postes de travail de plus en Europe occidentale et aux Etats-Unis. Le m\u00eame mois, Adtranz, une filiale de ABB et de Daimler-Benz, annon\u00e7ait la suppression de 3,600 postes et SKF, la soci\u00e9t\u00e9 su\u00e9doise de roulement \u00e0 billes, 2,000 postes de moins, soit 5 pourcent de son effectif. Cette ann\u00e9e, ces pertes d\u2019emplois viennent s\u2019ajouter \u00e0 celles d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9es chez Siemens, Electrolux, Ericsson, Peugeot, Renault et Michelin. Il ne passe pas un mois o\u00f9 une transnationale n\u2019annonce pas des suppressions d\u2019emplois dans les pays industrialis\u00e9s, dans la plupart des cas accompagn\u00e9es de d\u00e9localisations.<\/p>\n<p>Le secteur des services est \u00e9galement touch\u00e9. Les lignes a\u00e9riennes et les compagnies d\u2019assurance notamment, sous-traitent leur comptabilit\u00e9 et d\u2019autres travaux sur ordinateur dans des pays \u00e0 bas salaires. Aux Philippines il existe des douzaines de soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 des femmes, pour \u00e0 peu pr\u00e8s FRF860 par mois, frappent 10,000 signes par heure, instantan\u00e9ment retransmis aux Etats-Unis ou en Europe. De telles op\u00e9rations, de plus en plus nombreuses, se font aussi en Inde, en Chine,\u00e0 la Jama\u00efque, en Irlande et dans d\u2019autres pays.<\/p>\n<p>Il faut encore ajouter que pr\u00e8s de 1,5 milliards de dollars sont transf\u00e9r\u00e9s chaque jour \u00e0 travers le monde par courrier \u00e9lectronique, enti\u00e8rement hors contr\u00f4le des gouvernements ou \u00e9tats.<\/p>\n<p>Quand on minimise l\u2019importance de la globalisation sous pr\u00e9texte que l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie mondiale n\u2019est pas, ou pas encore, globalis\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire unifi\u00e9, cela ressemble \u00e0 une discussion pour savoir si un verre d\u2019eau est \u00e0 moiti\u00e9 vide ou \u00e0 moiti\u00e9 plein. Ce qui compte, c\u2019est d\u2019une part la tendance et, d\u2019autre part, le poids sp\u00e9cifique des secteurs globalis\u00e9s dans les rapports de pouvoir entre \u00e9tats et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00e9tats.<\/p>\n<p>Pour certains, reconna\u00eetre le fait de la globalisation repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 une capitulation id\u00e9ologique. Mais il ne faut pas confondre les \u00e9tats de fait et les conclusions politiques que l\u2019on peut en tirer. Nier la r\u00e9alit\u00e9 de la globalisation ou dire que l\u2019on est contre, n\u2019a aucun sens. Pas plus que de poser la question si on est pour ou contre la lutte des classes. La lutte des classes est un fait de notre soci\u00e9t\u00e9 fond\u00e9 sur des conflits d\u2019int\u00e9r\u00eat qui existent dans la r\u00e9alit\u00e9. La question ne se pose donc pas de savoir si l\u2019on est \u201cpour ou contre\u201d mais quelles conclusions politiques on tire de cet \u00e9tat de fait, c\u2019est \u00e0 dire comment on g\u00e8re cette r\u00e9alit\u00e9. Il en est de m\u00eame pour la globalisation. Elle est un fait, une r\u00e9alit\u00e9, et une r\u00e9alit\u00e9 incontournable et irr\u00e9versible. Ce qui, par contre, est mati\u00e8re \u00e0 discussion, ce sont les cons\u00e9quences politiques qu\u2019on en tire. L\u00e0, il n\u2019y a rien qui soit in\u00e9vitable ou irr\u00e9versible. L\u00e0, la question est de savoir comment on organise le rapport de force entre les int\u00e9r\u00eats repr\u00e9sent\u00e9s dans cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 globale.<\/p>\n<p>Quels ont \u00e9t\u00e9 les effets de la globalisation sur ces rapports de force? Je voudrais m\u2019arr\u00eater sur trois aspects qui nous concernent particuli\u00e8rement: l\u2019essor des soci\u00e9t\u00e9s transnationales, le d\u00e9p\u00e9rissement des \u00e9tats et la formation d\u2019un march\u00e9 global du travail.<\/p>\n<p>Les soci\u00e9t\u00e9s transnationales (STN) sont le fer de lance et en m\u00eame temps les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des transformations technologiques de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie. Il y en a \u00e0 peu pr\u00e8s 40,000 et, avec leurs 200,000 filiales, elles contr\u00f4lent 75 pourcent du commerce mondial en mati\u00e8res premi\u00e8res, produits manufactur\u00e9s et services &#8211; en fait, probablement plus, si l\u2019on tient compte de leurs sous-traitants. Un tiers de ces \u00e9changes commerciaux ont lieu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9, entre ses diff\u00e9rentes unit\u00e9s, et \u00e9chappent donc dans une large mesure au contr\u00f4le des gouvernements et des instances supranationales. Selon la CNUCED (Commission des Nations Unies pour le Commerce et le D\u00e9veloppement), \u201cla production internationale est devenue une caract\u00e9ristique structurelle centrale de l\u2019\u00e9conomie mondiale\u201d.<\/p>\n<p>Le m\u00eame rapport indique en outre que \u201cla division traditionelle entre int\u00e9gration au niveau de l\u2019entreprise et de la nation tend \u00e0 dispara\u00eetre. Les STN empi\u00e8tent sur des domaines o\u00f9 la souveraient\u00e9 et les responsabilit\u00e9s \u00e9taient traditionnellement le domaine r\u00e9serv\u00e9 des gouvernements nationaux.\u201d<\/p>\n<p>Depuis l\u2019effondrement du bloc sovi\u00e9tique il y a six ou sept ans, dont l\u2019une des causes \u00e9tait justement l\u2019incapacit\u00e9 du syst\u00e8me du collectivisme bureaucratique \u00e0 s\u2019adapter aux nouvelles technologies et \u00e0 leurs cons\u00e9quences sociales et politiques, le pouvoir des soci\u00e9t\u00e9s transnationales est devenu v\u00e9ritablement global, par la colonisation \u00e9conomique et politique des \u00e9tats de l\u2019ancien bloc sovi\u00e9tique et des \u00e9tats successeurs de l\u2019URSS.<\/p>\n<p>Ces \u201cnouveaux pays capitalistes\u201d, auxquels il faut ajouter une grande partie des pays dits en d\u00e9veloppement, y compris les futurs pays ex-communistes tels que la Chine, qui ne faisaient pas partie du monde capitaliste, ont ajout\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un milliard de travailleurs au march\u00e9 global du travail contr\u00f4l\u00e9 par le capital transnational.<br \/>\nEn bref, nous sommes dans une situation o\u00f9 le pouvoir des STN s\u2019est \u00e9norm\u00e9ment accru, y compris leur influence id\u00e9ologique, dans \u00e0 peine deux d\u00e9cennies, et o\u00f9 la mobilit\u00e9 du capital est pratiquement incontr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n<p>Une cons\u00e9quence politique, avec des r\u00e9percussions tr\u00e8s importantes sur le plan social, a \u00e9t\u00e9 le r\u00f4le changeant de l\u2019\u00e9tat: d\u2019une part, le d\u00e9p\u00e9rissement de son pouvoir et de son autorit\u00e9, \u00e9videmment pas de la mani\u00e8re que l\u2019avaient esp\u00e9r\u00e9 les socialistes du d\u00e9but du si\u00e8cle, c\u2019est \u00e0 dire au profit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 civile d\u00e9mocratique, mais au profit du capital transnational, et c\u2019est dans la mesure o\u00f9 il sert les int\u00e9r\u00eats de ce dernier, on constate m\u00eame que l\u2019\u00e9tat se renforce.<\/p>\n<p>Le pouvoir de l\u2019\u00e9tat national s\u2019est affaibli \u00e0 plusieurs niveaux: en premier lieu, en tant qu\u2019acteur \u00e9conomique et, par voie de cons\u00e9quence, dans son r\u00f4le d\u2019employeur, de r\u00e9gulateur de l\u2019\u00e9conomie et de m\u00e9canisme de redistribution du produit social \u00e0 travers la fiscalit\u00e9.<\/p>\n<p>Le nombre de privatisations \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale a quintupl\u00e9 entre 1985 et 1990 et continue \u00e0 cro\u00eetre au fur et \u00e0 mesure que des \u00e9conomies autrefois prot\u00e9g\u00e9es, telles que celle de l\u2019Inde, ou les \u00e9conomies du collectivisme bureaucratique \u00e9voluant vers une forme de Stalinisme de march\u00e9, telles que celles de la Chine, du Vietnam ou de Cuba, et \u00e9videmment les pays de l\u2019ancien bloc sovi\u00e9tique, s\u2019ouvrent aux investissements transnationaux. Mais aussi dans les pays industrialis\u00e9s du groupe de l\u2019OCDE les parties les plus profitables du secteur public sont en train d\u2019\u00eatre privatis\u00e9es.<br \/>\nLes privatisations non seulement \u00e9largissent le champ d\u2019action et renforcent le pouvoir des STN, mais privent l\u2019Etat d\u2019une partie de ses moyens d\u2019action sur le plan \u00e9conomique et r\u00e9duisent sa capacit\u00e9 d\u2019influencer la politique \u00e9conomique ainsi que, dans son r\u00f4le d\u2019employeur, la politique sociale.<\/p>\n<p>Les accords commerciaux internationaux r\u00e9cents, par exemple dans le cadre de l\u2019Organisation Mondiale du Commerce (OMC), ou ceux qui sont en pr\u00e9paration dans le cadre de l\u2019OCDE (l\u2019accord multilat\u00e9ral sur les investissements) punissent les gouvernements qui cherchent \u00e0 exercer un contr\u00f4le sur les STN. Ils les obligent \u00e0 renoncer aux mesures l\u00e9gislatives ou politiques qui limitent la libert\u00e9 d\u2019action des STN, notamment dans le domaine des investissements (achats ou ventes de soci\u00e9t\u00e9s, fermetures d\u2019entreprises, etc.). Ces accords affaiblissent ainsi le contr\u00f4le d\u00e9mocratique sur les politiques sociales et \u00e9conomiques, et transf\u00e8rent une autorit\u00e9 qui appartenait \u00e0 des gouvernements responsables devant leurs \u00e9lecteurs \u00e0 des STN qui sont responsables devant personne si ce n\u2019est leurs actionnaires.<br \/>\nL\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de contr\u00f4ler les flux internationaux de capital (ou, lorsque le capital se met en gr\u00e8ve contre l\u2019\u00e9tat, la fuite des capitaux) r\u00e9duit sa capacit\u00e9 de taxer le capital et diminue ainsi, dans certains cas de fa\u00e7on draconienne, les rentr\u00e9es fiscales qui financent les services publics et la politique sociale. Cela veut dire que l\u2019\u00e9tat n\u2019arrive plus \u00e0 financer le consensus social, qui d\u00e9pend de sa capacit\u00e9 de prot\u00e9ger les plus faibles par la r\u00e9distribution du produit social.<\/p>\n<p>Ce qui est le plus grave, c\u2019est que l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019\u00e9tat de contr\u00f4ler le capital dans le cadre de ses fronti\u00e8res par des mesures l\u00e9gislatives ou d\u2019autres mesures politiques conduit non seulement \u00e0 l\u2019affaiblissment de l\u2019\u00e9tat lui-m\u00eame, mais \u00e0 l\u2019affaiblissment de toutes les structures qui agissent dans son cadre: les parlements nationaux, les partis politiques, les centrales syndicales: en d\u2019autres termes, tous les instruments d\u2019un contr\u00f4le d\u00e9mocratique potentiel ou r\u00e9el.<\/p>\n<p>Il s\u2019en suit que les partis politiques, quelle que soient leur origine historique, leur base sociale, leur programme politique, leurs intentions ou promesses \u00e9lectorales ont de plus en plus de peine de pr\u00e9senter des options claires et, \u00e0 plus forte raison, de les r\u00e9aliser une fois qu\u2019ils sont au gouvernement. C\u2019est ainsi que tous les gouvernements finissent par faire \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose. Leur marge de manoeuvre est r\u00e9duite. Les citoyens, indiff\u00e9rents ou cyniques, se d\u00e9tournent d\u2019institutions qui n\u2019arrivent plus \u00e0 r\u00e9soudre leurs probl\u00e8mes. Nous assistons \u00e0 une crise de la d\u00e9mocratie qui vient du fait que ses institutions repr\u00e9sentatives n\u2019ont plus prise sur la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique dans le cadre de l\u2019\u00e9tat national.<\/p>\n<p>Je ne vous raconte pas tout ceci pour vous inciter \u00e0 abandonner la lutte politique dans le cadre de l\u2019\u00e9tat national, pas plus que je vous dirais qu\u2019il faut abandonner la lutte politique au niveau des municipalit\u00e9s ou des r\u00e9gions sous pr\u00e9texte que ces institutions ont un pouvoir limit\u00e9. Ce que je veux dire, c\u2019est que nous ne pouvons plus nous attendre \u00e0 ce que l\u2019\u00e9tat vienne \u00e0 notre rescousse, m\u00eame quand nos alli\u00e9s traditionnels d\u00e9tiennent le gouvernement. C\u2019est en tout cas l\u2019exp\u00e9rience des syndicats, \u00e0 des degr\u00e9s variables, en Espagne, an Italie, aux Etats-Unis, en Su\u00e8de, en France aussi, je crois, et au Royaume-Uni avec le \u201cNew Labour\u201d.<\/p>\n<p>Faut-il \u201cd\u00e9fendre l\u2019\u00e9tat\u201d? Cette bataille, je le crains, est perdue depuis longtemps. Il faut \u00eatre conscient que le pouvoir de l\u2019\u00e9tat ne d\u00e9p\u00e9rit pas dans tous les domaines. Il ne d\u00e9p\u00e9rit que dans les domaines o\u00f9 il est cens\u00e9 d\u00e9fendre l\u2019int\u00e9r\u00eat public de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019\u00e9tat reste tr\u00e8s pr\u00e9sent et se renforce partout o\u00f9 il d\u00e9fend les int\u00e9r\u00eats du capital, notamment transnational: l\u00e0 o\u00f9 il s\u2019agit par exemple de prot\u00e9ger les int\u00e9r\u00eats des soci\u00e9t\u00e9s p\u00e9troli\u00e8res \u201cnationales\u201d, ou de l\u2019industrie et du commerce des armements. La \u201cguerre des bananes\u201d, des droits d\u2019aterrissage des lignes a\u00e9riennes ou des parts de march\u00e9 dans l\u2019a\u00e9rospatial sont des guerres que se livrent des STN par \u00e9tats interpos\u00e9s. Les subsides agricoles, les garanties \u00e0 l\u2019exportation, les infrastructures construites au frais du contribuable pour attirer les investissements \u00e9trangers, repr\u00e9sentent autant d\u2019interventions de l\u2019\u00e9tat qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la d\u00e9fense de l\u2019int\u00e9r\u00eat public. Aucun chef d\u2019\u00e9tat ne se d\u00e9place plus \u00e0 l\u2019\u00e9tranger sans \u00eatre accompagn\u00e9 d\u2019une meute de chefs d\u2019entreprise et, comme nous l\u2019avons encore vu lors de la visite r\u00e9cente du pr\u00e9sident chinois Jiang aux Etats-Unis, c\u2019est le lobby du capital transnational am\u00e9ricain, et pas le D\u00e9partement d\u2019Etat, ni m\u00eame le Pr\u00e9sident, qui d\u00e9termine la politique des Etats-Unis en Chine. Qui fait la politique fran\u00e7aise au Moyen-Orient, Chirac et Jospin ou ELF-Aquitaine? Qui fait la politique britannique en Indon\u00e9sie, Blair ou Vickers? Qui fait la politique am\u00e9ricaine en Chine, Clinton ou Boeing? Poser la question c\u2019est y r\u00e9pondre.<\/p>\n<p>L\u2019intervention de l\u2019\u00e9tat n\u2019est nulle part aussi lourde que sur le march\u00e9 du travail. La principale cons\u00e9quence sociale de la mondialisation a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un march\u00e9 global du travail. Cela veut dire qu\u2019\u00e0 cause de la fluidit\u00e9 des communications et de la mobilit\u00e9 du capital les travailleurs de tous les pays, quel que soit leur degr\u00e9 de d\u00e9veloppement industriel ou leur syst\u00e8me social, sont d\u00e9sormais en concurrence, dans tous les domaines de l\u2019\u00e9conomie, avec un \u00e9ventail de salaires de un \u00e0 ci<br \/>\nCette concurrence \u00e0 la baisse, accompagn\u00e9e de la sous-ench\u00e8re des \u00e9tats dans le domaine des co\u00fbts sociaux, de la fiscalit\u00e9 et des autres avantages offerts aux investisseurs \u00e9trangers, a mis en mouvement une spirale descendante implacable qui se traduit par une d\u00e9t\u00e9rioration des salaires et des conditions sociales, par la mont\u00e9e du ch\u00f4mage, de la pr\u00e9carisation du travail et la croissance du secteur informel. Cette spirale descendante n\u2019a pas de fond, si ce n\u2019est le travail d\u2019esclave.<\/p>\n<p>Or, ce march\u00e9 global du travail n\u2019est pas du tout un \u201cmarch\u00e9\u201d dans le sens habituel du terme, r\u00e9gi par des lois \u00e9conomiques. Il est r\u00e9gi par des lois politiques, par des interventions massives de l\u2019\u00e9tat, sous la forme de r\u00e9pression militaire et polici\u00e8re, et c\u2019est cette r\u00e9pression qui, en d\u00e9finitive, fait que le syst\u00e8me tient en place.<\/p>\n<p>Arr\u00eatons-nous un moment sur le r\u00f4le \u00e9conomique de la r\u00e9pression. Comment est-ce que les pays \u00e0 bas salaires en sont-ils arriv\u00e9s l\u00e0? Aucun peuple n\u2019a choisi d\u00eatre pauvre. Si les peuples pauvres sont pauvres, c\u2019est que la pauvret\u00e9 leur a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e par la violence et la terreur. Les pays qui jouent un r\u00f4le important sur le march\u00e9 du travail mondial, et qui d\u00e9terminent les conditions au bas de l\u2019\u00e9chelle, sont des pays o\u00f9 les peuples sont s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9s (par exemple la Chine, le Vietnam ou l\u2019Indon\u00e9sie) o\u00f9 subissent les cons\u00e9quences d\u2019une r\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re dans leur pass\u00e9 historique r\u00e9cent (Russie, Br\u00e9sil, Am\u00e9rique centrale). Ou encore s\u2019agit-il de \u201cd\u00e9mocratures\u201d, de pays o\u00f9 les formes d\u00e9mocratiques sont observ\u00e9es mais o\u00f9 les rapports de force sociaux s\u2019\u00e9tablissent selon des r\u00e8gles qui n\u2019ont rien de d\u00e9mocratique, tels que l\u2019Inde, ou le Mexique.<\/p>\n<p>A cela s\u2019ajoute le probl\u00e8me des zones franches d\u2019exportation. Il y en a plus de 700 partout dans le monde et leur nombre ne cesse de cro\u00eetre. Ce sont des zones que les \u00e9tats ont r\u00e9serv\u00e9 au capital transnational o\u00f9 les investisseurs \u00e9trangers b\u00e9n\u00e9ficient pratiquement de privil\u00e8ges d\u2019exterritorialit\u00e9, notamment pour supprimer les droits syndicaux. Ils sont quelquefois entour\u00e9s de barri\u00e8res de barbel\u00e9s et leur acc\u00e8s est contr\u00f4l\u00e9 par la police.<\/p>\n<p>L\u00e0, nous aussi, nous pourrions dire: moins d\u2019\u00e9tat, s\u2019il vous pla\u00eet! Que veut dire concurrence, que veut dire capacit\u00e9 concurrentielle, quand les r\u00e8gles de la concurrence sont d\u00e9termin\u00e9es en derni\u00e8re analyse par la r\u00e9pression? Est-ce que cela veut dire que nous ferons tous de la sous-ench\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 atteindre ensemble le bas de l\u2019\u00e9chelle? Est-ce que les pays doivent continuer \u00e0 faire de la sous-ench\u00e8re sur la vitesse avec ils liquident les acquis sociaux? C\u2019est en effet ce que cela veut dire toutes choses restant \u00e9gales, c\u2019est \u00e0 dire si nous laissons faire.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019extrapoler beaucoup, et de faire de la politique-fiction, pour voir o\u00f9 cela nous m\u00e8ne. La forme n\u00e9o-lib\u00e9rale de la globalisation nous conduit \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de cauchemar, dans laquelle quelques \u00eelots de prosp\u00e9rit\u00e9 hautement technifi\u00e9s subsisteront sous protection militaire et polici\u00e8re. Ce ne seront pas des d\u00e9mocraties, mais des \u00e9tats-garnison, sans doute avec un ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9 et subsidi\u00e9. Ils seront entour\u00e9s d\u2019un oc\u00e9an de mis\u00e8re, avec des millions d\u2019hommes et de femmes en r\u00e9volte perp\u00e9tuelle contenue par la r\u00e9pression. Au si\u00e8cle dernier, Marx disait que l\u2019humanit\u00e9 avait le choix entre le socialisme et la barbarie. Nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi le socialisme, et c\u2019est bien \u00e0 la barbarie que nous devons maintenant faire face.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la lutte pour les droits humains et d\u00e9mocratiques est un \u00e9lement absolument essentiel dans la construction d\u2019un contre-pouvoir. En ce qui concerne le mouvement ouvrier, les droits d\u00e9mocratiques ne sont pas une question de pr\u00e9f\u00e9rence culturelle, une question de go\u00fbt ou une question acad\u00e9mique: il s\u2019agit d\u2019un int\u00e9ret de classe fondamental, car c\u2019est seulement dans la mesure o\u00f9 ces droits sont garantis que les travailleurs peuvent s\u2019organiser pour d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats et pour faire avancer un projet de soci\u00e9t\u00e9 alternatif.<\/p>\n<p>Cette lutte pour les droits d\u00e9mocratiques est d\u2019ailleurs un des points de rencontre unificateurs des int\u00e9r\u00eats communs des travailleurs du Nord et du Sud, entre ceux qui cherchent \u00e0 se lib\u00e9rer de conditions proches de l\u2019esclavage et ceux qui luttent pour ne pas sombrer dans ces conditions.<\/p>\n<p>Aucun travailleur d\u2019Asie vous dira qu\u2019il accepte volontairement de travailler sans droits, pour des salaires de mis\u00e8re et dans des conditions \u00e9pouvantables, au nom de pr\u00e9tendues \u201cvaleurs asiatiques\u201d, qu\u2019il renonce \u00e0 la d\u00e9mocratie parce que c\u2019est soi-disant une importation occidentale, et qu\u2019il renonce aux syndicats d\u00e9mocratiques et libres pour ne pas g\u00eaner la capacit\u00e9 concurrentielle de son patron. Les travailleurs cor\u00e9ens en tout cas, et pas seulement eux, ont donn\u00e9, il y a une ann\u00e9e d\u00e9j\u00e0, la r\u00e9ponse qu\u2019il convient \u00e0 ces b\u00eatises v\u00e9hicul\u00e9es par des \u00e9lites autoritaires et corrompues qui s\u2019enrichissent en vendant leur pays au capital transnational.<\/p>\n<p>Les droits humains sont universels et indivisibles; leur universalit\u00e9 se fonde sur le fait que le corps humain est partout fait de la m\u00eame fa\u00e7on, et sur le caract\u00e8re universel de l\u2019exp\u00e9rience de la douleur.<\/p>\n<p>Que faire? Si un retour en arri\u00e8re n\u2019est pas possible, si la \u201cd\u00e9fense de l\u2019\u00e9tat\u201d est d\u00e9sormais une voie sans issue parce que nous n\u2019avons plus les moyens de modifier les rapports de force en notre faveur en nous battant dans le cadre de l\u2019\u00e9tat national, est-il imaginable de nous en sortir par en haut, en nous globalisant aussi, en globalisant notre lutte? Je pense que c\u2019est la seule issue, et que nous n\u2019avons pas le choix. Voyons ce que cela implique.<\/p>\n<p>Il est \u00e9videmment possible d\u2019imaginer un nouvel ordre mondial diff\u00e9rent du mod\u00e8le n\u00e9o-lib\u00e9ral aujourd\u2019hui dominant. La mondialisation que nous vivons n\u2019est qu\u2019une mondialisation partielle: ce qui est mondialis\u00e9, c\u2019est le capital, et le r\u00e9seau politique \u00e0 son service. On peut m\u00eame dire qu\u2019il existe une sorte de gouvernement mondial virtuel, dont les \u00e9l\u00e9ment sont des institutions supranationales telles que le Fonds Mon\u00e9taire International, la Banque Mondiale, l\u2019Organisation Mondiale du Commerce et d\u2019autres, et bien \u00e9videmment ce \u201cgouvernement mondial\u201d \u00e9chappe compl\u00e8tement \u00e0 tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique. Sa politique et ses d\u00e9cisions sont fa\u00e7onn\u00e9s par les lobbies du capital transnational, les m\u00eames d\u2019ailleurs qui d\u00e9terminent la politique des principaux gouvernements qui contr\u00f4lent ces instances internationales.<br \/>\nCe qui n\u2019est pas mondialis\u00e9, c\u2019est l\u2019\u00e9tat de droit, les droits d\u00e9mocratiques et les droits de la personne, les droits syndicaux. Nous pouvons dire: mondialisons, mais alors mondialisons tout.<\/p>\n<p>En portant la lutte du mouvement syndical, et plus g\u00e9n\u00e9ralement du mouvement social, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle globale o\u00f9 elle devrait \u00eatre, il n\u2019est pas difficile d\u2019imaginer la construction d\u2019un nouvel ordre mondial qui r\u00e9pondrait aux int\u00e9r\u00eats de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019absence d\u2019un gouvernement mondial formel, d\u2019un \u201cEtat mondial\u201d\u2014d\u2019ailleurs pas du tout souhaitable dans les circonstances actuelles\u2014n\u2019emp\u00eache pas des accords contraignants entre \u00e9tats qui, par exemple, imposeraient des r\u00e8gles de fonctionnement aux STN conformes aux int\u00e9r\u00eats des populations et de la soci\u00e9t\u00e9 civile mondiale, y compris une l\u00e9gislation du travail internationale contraignante, ou bien la taxation des flux financiers comme l\u2019imaginait James Tobin aux Etats-Unis d\u00e9j\u00e0 en 1974.<\/p>\n<p>Notre difficult\u00e9, c\u2019est que nous ne sommes pas dans un concours d\u2019id\u00e9es sur la fa\u00e7on d\u2019organiser le monde d\u2019aujourd\u2019hui et de demain. Sur ce sujet, nous avons toujours eu les meilleures id\u00e9es. Nous sommes dans une lutte pour le pouvoir o\u00f9 jusqu\u2019ici nous n\u2019avons fait que perdre. Nous sommes dans une guerre o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats des puissants sont d\u00e9fendus par tous les moyens et o\u00f9 la valeur des id\u00e9es est d\u00e9termin\u00e9e par la capacit\u00e9 de leurs partisans de les imposer.<\/p>\n<p>Nous avons donc un probl\u00e8me d\u2019organisation. La source de la puissance de nos adversaires est l\u2019argent: de tr\u00e8s grandes quantit\u00e9s d\u2019argent. La source de notre puissance, c\u2019est l\u2019organisation. L\u2019organisation, c\u2019est ce que nous savons faire. La raison pour laquelle cet outil sert si peu ou si mal en ce moment, c\u2019est que nous restons dans nos esprits prisonniers du cloisonnement impos\u00e9 par les fronti\u00e8res des \u00e9tats, alors que les centres de d\u00e9cision et de pouvoir d\u00e9passent ces fronti\u00e8res depuis longtemps.<\/p>\n<p>Si nous prenons le mouvement syndical comme exemple, nous constatons que pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire les conditions mat\u00e9rielles et techniques existent pour faire fonctionner efficacement une v\u00e9ritable organisation internationale mondiale. Quand il fallait plusieurs semaines pour aller d\u2019Europe au Japon ou en Chine, et autant de temps pour le courrier, quand le prix des t\u00e9l\u00e9communications \u00e9tait exorbitant, il \u00e9tait difficile de faire une Internationale autre que symbolique et, de fait, les deux premi\u00e8res Internationales ouvri\u00e8res \u00e9taient pratiquement des organisations europ\u00e9ennes, c\u2019est \u00e0 dire fonctionnant dans un espace tr\u00e8s restreint et \u00e0 peuplement tr\u00e8s dense, avec des contacts faciles et permanents.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, avec les transports a\u00e9riens modernes, et les moyens que nous donnent la t\u00e9l\u00e9copie ou le courrier \u00e9lectronique, c\u2019est \u00e0 dire les moyens m\u00eame qui ont contribu\u00e9 de fa\u00e7on si d\u00e9terminante \u00e0 globaliser le capital, nous avons les moyens de globaliser le mouvement social.<\/p>\n<p>Mais les esprits n\u2019ont pas suivi. Le mouvement syndical international reste en effet au stade d\u2019un ensemble de r\u00e9seaux assez rel\u00e2ch\u00e9s d\u2019organisations nationales, qui continuent \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 partir de r\u00e9flexes nationaux. Devant la crise, beaucoup se replient sur eux-m\u00eames, exactement le contraire de ce qu\u2019il faut faire \u00e0 un moment o\u00f9 il faut \u00e9videmment chercher \u00e0 renforcer les liens internationaux, et de les rendre plus efficaces. C\u2019est un r\u00e9flexe naturel, mais faux, de la m\u00eame fa\u00e7on que freiner sur du verglas est un r\u00e9flexe naturel, mais faux.<\/p>\n<p>M\u00eame une id\u00e9e aussi simple que de former des syndicats internationaux qui d\u00e9passeraient les fronti\u00e8res appara\u00eet comme utopique alors qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 en retard sur la r\u00e9alit\u00e9. Comme nous le disions \u00e0 l\u2019\u00e9cole, les conditions objectives existent, les conditions subjectives font d\u00e9faut.<\/p>\n<p>En attendant, dans le contexte actuel, notre t\u00e2che est devenue encore plus vaste et complexe. Ce n\u2019est pas seulement le mouvement syndical international qu\u2019il s\u2019agit de mettre en forme, d\u2019en faire des organisations de combat efficaces sur le plan international, mais c\u2019est le mouvement social au sens le plus large du terme qu\u2019il s\u2019agit d\u2019unifier dans l\u2019action et d\u2019organiser pour ensemble former un contre-poids cr\u00e9dible. Je parle des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans toute sa complexit\u00e9: les mouvements de d\u00e9fense des droits humains, les organisations de solidarit\u00e9, les mouvements de femmes, de la d\u00e9fense de l\u2019environnement, des minorit\u00e9s, du secteur informel et aussi des partis politiques qui nous sont proches, pour autant qu\u2019ils nous restent proches et qu\u2019ils continuent \u00e0 nous accompagner.<\/p>\n<p>Il faut que nous prenions tous conscience que nous repr\u00e9sentons des int\u00e9r\u00eats convergeants, que nous avons un combat commun \u00e0 mener et que l\u2019enjeu de ce combat c\u2019est dans quel monde nous vivrons demain: dans 10 ans, dans 20 ans. Nous devons ensemble reconstituer le mouvement social sur le plan mondial, et nous battre avec les moyens que la globalisation, et la technologie qui la sous-tend, nous donnent. Nous devons nous consid\u00e9rer comme le mouvement de lib\u00e9ration de l\u2019humanit\u00e9 dont les armes principales sont le t\u00e9l\u00e9copieur et l\u2019ordinateur.<\/p>\n<p>Je pense que le mouvement syndical a un r\u00f4le de premier plan \u00e0 jouer dans la constitution d\u2019un contre-pouvoir social sur le plan mondial. Je sais que je le dis apr\u00e8s avoir relev\u00e9 ses faiblesses sur le plan international, et que je le dis dans un pays o\u00f9 le mouvement syndical a le taux d\u2019organisation le plus bas de tous les pays industrialis\u00e9s, avec moins d\u2019un travailleur sur dix membre d\u2019un syndicat, divis\u00e9 en cinq centrales ou plus, et avec l\u2019une d\u2019entre elles, repr\u00e9sentant encore un tiers des membres et historiquement longtemps dominante, politiquement st\u00e9rilis\u00e9e et en marge du mouvement international et de son exp\u00e9rience.<\/p>\n<p>Il n\u2019en reste pas moins que le mouvement syndical, sur le plan mondial, reste le seul mouvement universel et d\u00e9mocratiquement organis\u00e9, avec une capacit\u00e9 de r\u00e9sistance remarquable: aucun mouvement ou institution, \u00e0 part les \u00e9glises, n\u2019a surv\u00e9cu \u00e0 deux guerres mondiales, et \u00e0 deux r\u00e9gimes totalitaires d\u2019une capacit\u00e9 de destruction sociale sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire moderne.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un miracle: il est seul \u00e0 donner du pouvoir par l\u2019organisation \u00e0 des millions de travailleurs qui m\u00e8nent tous les jours des milliers de luttes dans le monde entier, grandes ou petites, parce qu\u2019ils n\u2019ont pas le choix et nulle part ailleurs o\u00f9 aller. Ils n\u2019ont que le choix de r\u00e9sister ou de se soumettre, et en g\u00e9n\u00e9ral ils ne se soumettent pas, parce que le combat syndical est en premier lieu un combat pour la dignit\u00e9 humaine, c\u2019est \u00e0 dire un combat o\u00f9 aucun compromis n\u2019est possible sur le fond, pour un bien qui est plus pr\u00e9cieux que la vie elle-m\u00eame puisque les gens meurent pour la d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical n\u2019est pas un \u201cgroupe de pression\u201d comme un autre et contrairement \u00e0 ce que certains pr\u00e9tendent, la fiche de paie de ses membres ne saurait \u00eatre sa pr\u00e9occupation exclusive. Il n\u2019a pas d\u2019int\u00e9r\u00eats s\u00e9par\u00e9s de ceux de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans son ensemble. Cela non plus n\u2019est pas \u00e9tonnant puisque la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 de la population mondiale sont des travailleurs d\u00e9pendants et, lorsqu\u2019il prend en charge leurs pr\u00e9occupations et leurs int\u00e9r\u00eats, ce sont les pr\u00e9occupations et les int\u00e9r\u00eats de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 civile qu\u2019il prend en charge.<br \/>\nEt enfin, le mouvement syndical est constitu\u00e9 de structures et de r\u00e9seaux qui, malgr\u00e9 leurs faiblesses et leur rel\u00e2chement, recouvrent le monde entier et sont autant de noyaux potentiels ou r\u00e9els de r\u00e9sistance. Ceci est d\u2019une importance capitale, car si nous voulons constituer un contre-pouvoir cr\u00e9dible, il faut \u00eatre conscient que notre cr\u00e9dibilit\u00e9 d\u00e9pend de notre capacit\u00e9 de nuisance, c\u2019est \u00e0 dire de notre capacit\u00e9 de cr\u00e9er des inconv\u00e9nients majeurs aux patrons et aux gouvernements qui ne nous \u00e9coutent pas. Cela suppose des structures, une organisation permanente capable d\u2019agir de fa\u00e7on coh\u00e9rente sur le long terme.<\/p>\n<p>Ce sont ces structures qu\u2019il s\u2019agit en premier lieu de renforcer et de densifier, notamment en faisant de l\u2019organisation syndicale au niveau des STN une priorit\u00e9. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 l\u2019importance capitale des droits humains et des droits d\u00e9mocratiques comme th\u00e8me d\u2019organisation et de lutte. Surtout dans un contexte politique difficile, quand nous avons \u00e0 faire face \u00e0 une r\u00e9pression, le mouvement social doit pouvoir s\u2019appuyer sur une alliance large bas\u00e9e sur ce combat.<\/p>\n<p>A titre d\u2019exemple, le combat de l\u2019UITA, l\u2019Internationale des travailleurs de l\u2019alimentation, pour d\u00e9fendre les droits syndicaux des travailleurs de Coca-Cola au Guatemala dans les ann\u00e9es 1980, qui a eu des r\u00e9percussions consid\u00e9rables, aussi bien sur la situation syndicale en Am\u00e9rique centrale que sur les rapports du mouvement syndical international avec les STN, a d\u00fb son succ\u00e8s au fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 par une alliance qui comprenait aussi bien les syndicats que des organisations de d\u00e9fense des droits humains et des organisations de solidarit\u00e9.<\/p>\n<p>Plus pr\u00e8s de nous dans le temps, c\u2019est une alliance semblable qui a fini par obliger les brasseries Heineken et Carlsberg, ainsi que Pepsico, \u00e0 se retirer de Birmanie. Des cas semblables existent dans l\u2019industrie de l\u2019habillement.<\/p>\n<p>Le choix strat\u00e9gique des priorit\u00e9s va devenir de plus en plus important. Etant donn\u00e9 que nous disponsons tous de moyens limit\u00e9s, nous ne pouvons pas nous permettre de nous \u00e9parpiller et de perdre de vue l\u2019objectif prioritaire, qui est celui de changer les rapports de force au niveau global. Ceci veut dire que nous devons privil\u00e9gier les projets et les actions qui renforcent les organisations internationales, ceux qui permettent de relier les combats locaux de fa\u00e7on durable et qui permettent de constituer et de renforcer des r\u00e9seaux permanents de soutien mutuel.<\/p>\n<p>Il s\u2019agit donc de nous globaliser nous-m\u00eames, de globaliser nos esprits. Nous n\u2019avons pas gagn\u00e9 grand\u2019chose si nous avons r\u00e9ussi \u00e0 cr\u00e9er quelques noyaux de r\u00e9sistance locaux qui restent isol\u00e9s. Cr\u00e9er des phalanst\u00e8res ou des villages d\u2019Ast\u00e9rix, c\u2019est du gaspillage, car il n\u2019y en aura jamais assez et, tant qu\u2019ils ne sont pas reli\u00e9s \u00e0 des structures mondiales de r\u00e9sistance, ils ne g\u00e8nent personne et ne portent pas \u00e0 cons\u00e9quence dans le rapport de force global.<\/p>\n<p>Choisir les priorit\u00e9s, cela veut dire choisir les endroits o\u00f9 une action peut porter \u00e0 cons\u00e9quence et souvent cela ne veut pas forc\u00e9ment dire aider ceux qui sont le plus dans le besoin. C\u2019est dur \u00e0 dire, mais nous n\u2019avons ni la capacit\u00e9 ni la vocation de soulager toute la mis\u00e8re du monde de fa\u00e7on indiscrimin\u00e9e. Notre devoir en priorit\u00e9 c\u2019est de combattre la mis\u00e8re du monde en combattant les structures qui la cr\u00e9ent et la perp\u00e9tuent, en attendant de pouvoir les changer, non pas en traitant les sympt\u00f4mes.<br \/>\nEnfin, ne perdons jamais de vue qu\u2019un contre-pouvoir, pour \u00eatre efficace et durable, se construit en construisant des rapport de solidarit\u00e9 entre ceux qui sont en mesure d\u2019aider et ceux qui, \u00e0 un moment donn\u00e9, re\u00e7oivent cette aide. A la diff\u00e9rence de la charit\u00e9, qui est une relation autoritaire et unilat\u00e9rale, la solidarit\u00e9 est une relation qui implique la r\u00e9ciprocit\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire des droits et des devoirs r\u00e9ciproques. Dans les relations de solidarit\u00e9, il n\u2019y a pas de place pour la culpabilit\u00e9 &#8211; tr\u00e8s mauvaise conseill\u00e8re en politique &#8211; ni pour la manipulation de la culpabilit\u00e9. Alors que la solidarit\u00e9 renforce, la charit\u00e9 affaiblit.<\/p>\n<p>Dans cet ordre d\u2019id\u00e9es, veillons aussi \u00e0 ne pas \u00e9craser les gens sous le poids de notre bienveillance. Lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019aider des organisations, une aide, pour \u00eatre solidaire, doit rester proportionnelle \u00e0 la capacit\u00e9 des organisations en question \u00e0 l\u2019assimiler sans dommage. Nous savons tous, par exp\u00e9rience, que l\u2019on peut tuer des organisations par une aide disproportionn\u00e9e, de la m\u00eame fa\u00e7on que l\u2019on peut tuer un affam\u00e9 en lui offrant un repas trop riche.<\/p>\n<p>Chers Camarades et Amis: J\u2019esp\u00e8re avoir \u00e9puis\u00e9 le sujet, et non pas les auditeurs. J\u2019esp\u00e8re aussi que la discussion sera vive et qu\u2019elle nous permettra d\u2019avancer. Je vous remercie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Intervention au Forum National de R\u00e9seau Solidarit\u00e9 Tours, 15 Novembre 1997<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":632,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13\/revisions\/632"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}