{"id":143,"date":"2015-09-10T14:06:31","date_gmt":"2015-09-10T14:06:31","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2015\/09\/10\/pour-se-ressaisir-du-debat-sur-la-question-europeenne-vincent-presumey-2015\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:03","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:03","slug":"pour-se-ressaisir-du-debat-sur-la-question-europeenne-vincent-presumey-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2015\/09\/10\/pour-se-ressaisir-du-debat-sur-la-question-europeenne-vincent-presumey-2015\/","title":{"rendered":"Pour se ressaisir du d\u00e9bat sur la question europ\u00e9enne (Vincent Pr\u00e9sumey, 27 ao\u00fbt 2015)"},"content":{"rendered":"<p>On l\u2019entend de plus en plus, \u00e0 juste titre : \u00abcette Europe l\u00e0\u00bb, elle n\u2019est pas redressable. Cette \u00abEurope\u00bb, c\u2019est celle de l\u2019Union Europ\u00e9enne et, en son sein, la zone ayant l\u2019euro pour monnaie. De tels propos sont maintenant tenus par des gens qui pendant longtemps esp\u00e9raient arranger les choses ou pensaient que mieux valait une forme institutionnalis\u00e9e d\u2019association entre les Etats europ\u00e9ens que rien du tout, et qui maintenant changent d\u2019avis. Trois faits concourent \u00e0 ce changement, \u00e0 ce tournant.<\/p>\n<p><!--more--><strong>Gr\u00e8ce<\/strong><br \/>\nLe premier est bien entendu la Gr\u00e8ce. La dette \u00abpublique\u00bb grecque, tout le monde sait qu\u2019elle ne sera jamais \u00abrembours\u00e9e\u00bb (d\u2019autant qu\u2019elle l\u2019a \u00e9t\u00e9 compte tenu des int\u00e9r\u00eats pay\u00e9s, et que les cr\u00e9anciers priv\u00e9s en ont depuis longtemps bien profit\u00e9) \u00ad quand on parle de dette \u00abpublique\u00bb dans les Etats capitalistes, on devrait toujours mettre des guillemets \u00e0 \u00abpublique\u00bb.<\/p>\n<p>Donc, la Gr\u00e8ce : tout le monde a pu constater la violence d\u00e9vastatrice du plan que le gouvernement Tsipras a choisi d\u2019accepter et de mettre en \u0153uvre, s\u2019ajoutant \u00e0 des ann\u00e9es de ravages qui ont d\u00e9j\u00e0 bris\u00e9 tout avenir pour les jeunes et mis une large partie de la population au seuil de la famine : TVA \u00e0 23%, retraite \u00e0 67 ans, privatisation de tout ce qui reste et s\u00e9questration des gains ainsi r\u00e9alis\u00e9s dans une caisse sp\u00e9ciale sous administration \u00abeurop\u00e9enne\u00bb.<\/p>\n<p>S\u2019ajoute \u00e0 cela le d\u00e9sastre politique : la transformation rapide d\u2019un gouvernement que le peuple grec avait \u00e9lu pour mettre fin \u00e0 l\u2019exploitation par la dette et \u00e0 la corruption int\u00e9rieure, en une sorte de croupion n\u00e9ocolonial (ces lignes sont \u00e9crites alors que Tsipras vient de d\u00e9missionner pour provoquer de nouvelles \u00e9lections, qui semblent avoir pour fonction principale d\u2019\u00e9viter que se reconstitue, contre lui, un mouvement s\u2019appuyant sur la majorit\u00e9 des Grecs qui avaient vot\u00e9 Non aux mesures qu\u2019il a ensuite, imm\u00e9diatement, mises en \u0153uvres).<\/p>\n<p>Ce d\u00e9sastre est continental puisque, \u00e0 tort ou \u00e0 raison, bien des espoirs avaient \u00e9t\u00e9 mis en Europe par divers secteurs militants dans le gouvernement de Syriza ( \u2026 et de la droite souverainiste, partie prenante de sa politique de soumission ! ), et la formation de gouvernements ou de mouvements dits de \u00abgauche radicale\u00bb.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9fugi\u00e9s<\/strong><br \/>\nLe second fait, tout aussi important, est l\u2019effroyable crise dite des r\u00e9fugi\u00e9s.<\/p>\n<p>Des centaines de milliers de Syriens, Irakiens, Erythr\u00e9ens, Soudanais \u2026 fuient les massacres et, quand ils ont franchi les pires obstacles, arrivent en Europe. L\u00e0, on a vu la police grecque, puisque la Gr\u00e8ce est l\u00e0 aussi en premi\u00e8re ligne, les gazer, les matraquer dans l\u2019\u00eele de Kos, voire tenter de couler leurs rafiots, et un peu plus loin l\u2019arm\u00e9e mac\u00e9donienne tenter \u00ad vainement &#8211; de les emp\u00eacher de passer, le gouvernement d\u2019ultra-droite poutinophile hongrois entreprendre de reconstruire un mur sur l\u2019emplacement de l\u2019ancien rideau de fer, celui de Slovaquie expliquer qu\u2019il faudrait n\u2019accueillir que \u00ab les chr\u00e9tiens \u00bb, tandis que le gouvernement \u00abde gauche\u00bb de la France persiste dans une politique d\u2019asile minima, inhumaine et qui plus est absurde et impraticable.<\/p>\n<p>C\u2019est une crise majeure, \u00e0 la fois structurelle et conjoncturelle.<\/p>\n<p>Structurelle car il est logique que de tels transferts de population interviennent au XXI\u00b0 si\u00e8cle.<br \/>\nConjoncturelle, mais ce terme ne veut surtout pas dire que ceci serait de moindre importance, car les tentatives d\u2019endiguer les r\u00e9volutions d\u00e9mocratiques dans les pays arabes par des interventions militaires les court-circuitant, comme en Libye, par le maintien des dictatures comme en Syrie, leur retour comme en Egypte, ou l\u2019intervention des pires courants islamistes, se solde par la mise \u00e0 feu et \u00e0 sang de territoires consid\u00e9rables, d\u00e9j\u00e0 stress\u00e9s par le r\u00e9chauffement et la crise de l\u2019eau.<\/p>\n<p><strong>Allemagne<br \/>\n<\/strong>Le troisi\u00e8me fait est mis en valeur par les deux premiers : cette \u00abEurope l\u00e0\u00bb est plac\u00e9e sous l\u2019h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique et par cons\u00e9quent politique de la puissance capitaliste o\u00f9 se d\u00e9gagent les plus gros profits dans la production industrielle, l\u2019Allemagne. Plus exactement : cette puissance s\u2019est fond\u00e9e sur ces diff\u00e9rentiels de productivit\u00e9, mais elle est maintenant entretenue par les m\u00e9canisme du parasitisme financier et de la domination politique via la Banque Centrale de l\u2019eurozone et les institutions dites \u00abeurop\u00e9ennes\u00bb de l\u2019UE.<\/p>\n<p>Les transferts financiers r\u00e9els ces derni\u00e8res ann\u00e9es sont en effet all\u00e9s de la Gr\u00e8ce, et en g\u00e9n\u00e9ral des PIIGS comme disent les fonctionnaires bruxellois (Portugal, Italie, Irlande, Gr\u00e8ce, Spain pour Espagne), vers l\u2019Allemagne, et accessoirement et jusqu\u2019\u00e0 la crise \u00abgrecque\u00bb, vers la France.<\/p>\n<p>S\u2019y ajoute un transfert migratoire : \u00e0 la diff\u00e9rence par exemple de la France et de l\u2019Italie, le gouvernement d\u2019A. Merkel entend \u00abaccueillir\u00bb 800 000 migrants et r\u00e9fugi\u00e9s l\u2019an prochain, non par g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 mais pour alimenter son march\u00e9 du travail et contrer la tendance \u00e0 la remont\u00e9e relative des salaires cons\u00e9cutive aux nombreuses gr\u00e8ves de ce printemps.<\/p>\n<p>Cette position h\u00e9g\u00e9monique est symbolis\u00e9e dans la conscience et l\u2019inconscient des autres peuples par les visages ferm\u00e9s et peu am\u00e8nes des dirigeants allemands, une Merkel, un Sigmar Gabriel repr\u00e9sentant la participation du SPD \u00e0 cette froide brutalit\u00e9 s\u00fbre d\u2019incarner la moralit\u00e9 et la vertu, et bien entendu celui qui passe pour le plus \u00abm\u00e9chant\u00bb, le ministre des Finances Wolfgang Sch\u00e4uble.<\/p>\n<p>Mais la cassure ainsi consomm\u00e9e est tr\u00e8s dangereuse, et comme l\u2019a soulign\u00e9 le principal et plus profond des id\u00e9ologues germano-europ\u00e9istes, J\u00fcrgen Habermas, s\u2019exprimant sur \u00abl\u2019accord\u00bb impos\u00e9 \u00e0 la Gr\u00e8ce et du m\u00eame coup \u00e0 la France et aux autres, il est \u00e0 craindre que \u00ab\u2026 le gouvernement allemand, y compris sa composante social-d\u00e9mocrate, ait dilapid\u00e9 en une nuit tout le capital politique qu\u2019une Allemagne meilleure avait accumul\u00e9 en un demi-si\u00e8cle \u2026\u00bb<\/p>\n<p><strong>France et Allemagne<\/strong><br \/>\nLes pr\u00e9sidents fran\u00e7ais Sarkozy puis Hollande ont fait le maximum pour maintenir l\u2019arrimage de l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019\u00e9conomie allemande, ce que l\u2019on appelle le \u00abcouple franco-allemand\u00bb. La dette \u00abpublique\u00bb fran\u00e7aise n\u2019a cependant fait que cro\u00eetre. Quand le ministre grec d\u00e9missionnaire des Finances Varoufakis explique sur les t\u00e9l\u00e9visions fran\u00e7aises que la vraie cible de M. Sch\u00e4uble, c\u2019est la France et son \u00abmod\u00e8le social\u00bb (pourtant bien \u00e9corn\u00e9), m\u00eame s\u2019il dit l\u00e0 ce que ses interlocuteurs souhaitent entendre de sa part, il ne dit pas faux.<\/p>\n<p>Le spectre d\u2019un d\u00e9litement de l\u2019eurozone est bien pr\u00e9sent, et, parmi nos \u00ab\u00e9lites\u00bb de droite et de gauche, la discussion sous-jacente sur que faire au cas o\u00f9 \u2026, affleure de plus en plus. Particuli\u00e8rement en France, le mythe du retour \u00e0 une \u00abind\u00e9pendance\u00bb \u00e0 la gaullienne (qui en r\u00e9alit\u00e9 n\u2019a jamais exist\u00e9) nourrit fantasmes et sp\u00e9culations \u00absouverainistes\u00bb tandis que la politique du pouvoir en place garde les yeux riv\u00e9s sur le spread sur le mode \u00aby penser toujours, n\u2019en parler jamais\u00bb.<\/p>\n<p>Le spread ? Il s\u2019agit du diff\u00e9rentiel des taux \u00e0 10 ans des titres de dette \u00abpublique\u00bb allemands et fran\u00e7ais que Sarkozy puis Hollande ont r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9duire, par leurs mesures de compression des salaires et des d\u00e9penses d\u2019int\u00e9r\u00eat public.<\/p>\n<p>S\u2019il venait \u00e0 s\u2019\u00e9largir \u00e0 nouveau, faisant bondir les int\u00e9r\u00eats de la dette \u00abpublique\u00bb d\u00e9j\u00e0 inexorablement gonfl\u00e9e \u2026 alors, bien des id\u00e9ologues anticipent sur ce qu\u2019ill faudrait faire pour \u00abrestaurer l\u2019ind\u00e9pendance de la France\u00bb tout en sauvegardant son caract\u00e8re capitaliste. Le dernier en date est Jacques Sapir, notoirement li\u00e9 au r\u00e9gime russe, qui pose la question, logique dans ce cadre, d\u2019une alliance entre \u00abla gauche\u00bb plus ou moins \u00abradicale\u00bb et le Front National \u2026<\/p>\n<p><strong>Le souverainisme contre la souverainet\u00e9 d\u00e9mocratique<\/strong><br \/>\nLe cas, par ailleurs anecdotique, de Jacques Sapir, doit au moins servir \u00e0 attirer notre attention sur le fait que les poutinophiles (ne disons pas les russophiles, ce serait insulter le peuple russe ! ) dans toute l\u2019Union Europ\u00e9enne font campagne sur une ligne de restauration des \u00absouverainet\u00e9s\u00bb, contre \u00abl\u2019Allemagne\u00bb, le tout bien entendu dans le cadre du capitalisme, et que les plus importants courants politiques sur cette ligne l\u00e0 se situent \u00e0 l\u2019extr\u00eame-droite, mais ils ne sont pas les seuls. En somme, la porosit\u00e9 entre gauche social-lib\u00e9rale, d\u00e9mocratie-chr\u00e9tienne et n\u00e9olib\u00e9ralisme dans les sommets du pouvoir \u00e0 Berlin ou \u00e0 Paris, se trouve compl\u00e9t\u00e9e de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0 par une croissante porosit\u00e9, potentielle ou d\u00e9j\u00e0 av\u00e9r\u00e9e, en tout cas explor\u00e9e ouvertement ou secr\u00e8tement par certains responsables, entre gauche dite radicale et extr\u00eame-droite.<\/p>\n<p>Notons en passant cette autre le\u00e7on de la Gr\u00e8ce : la dite droite souverainiste participe au gouvernement Tsipras, mise au poste clef de l\u2019Arm\u00e9e en janvier, \u00e0 travers le parti ANEL, et elle continue \u00e0 y participer, ayant cautionn\u00e9 le retournement et les abandons de souverainet\u00e9.<\/p>\n<p>Exp\u00e9rience int\u00e9ressante, car qu\u2019est-ce que la souverainet\u00e9 si ce n\u2019est la d\u00e9mocratie, et qu\u2019est-ce que la d\u00e9mocratie si ce n\u2019est le pouvoir effectif de la majorit\u00e9 formellement libre (\u00ablibres mais pauvres\u00bb, disait Aristote du d\u00e9mos), mais oblig\u00e9e pour vivre de vendre sa force de travail, autrement dit les prol\u00e9taires ?<br \/>\nOr les \u00absouverainistes\u00bb d\u00e9fendent les Etats en place, dont les institutions dites europ\u00e9ennes, pour despotiques qu\u2019elles s\u2019av\u00e8rent, sont des \u00e9manations. Et ces Etats en place n\u2019ont, par leur structure fondamentale, o\u00f9 l\u2019ex\u00e9cutif, l\u2019appareil d\u2019Etat bureaucratique et militaire, est toujours ind\u00e9pendant de fait, et est de plus en plus surplomb\u00e9 par des institutions financi\u00e8res \u00e9galement ind\u00e9pendantes, rien de d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p>Ainsi de l\u2019ordolib\u00e9ralisme allemand, d\u2019une part, ainsi aussi de la V\u00b0 R\u00e9publique fran\u00e7aise, d\u2019autre part. V\u00b0 R\u00e9publique dont le FN est une vieille institution : Le Pen p\u00e8re manifestait sur les Champs Elys\u00e9e, le 13 mai 1958, en soutien aux P\u00e8res fondateurs de cette R\u00e9publique l\u00e0, les putschistes d\u2019Alger.<\/p>\n<p><strong>Russie et Ukraine<\/strong><br \/>\nRevenons, ceci dit, \u00e0 la Russie, car elle fait partie de l\u2019Europe et parce qu\u2019il serait temps, il serait urgent, que la r\u00e9flexion sur l\u2019Europe l\u2019englobe \u00e0 nouveau. Cette urgence est soulign\u00e9e par le soutien du FN, d\u2019Aube dor\u00e9e en Gr\u00e8ce, du Jobbick hongrois, \u00e0 son r\u00e9gime, qui les finance, et par la fascination malsaine que son chef d\u2019Etat, un petit policier qui passe pour un grand homme, exerce dans une \u00abgauche radicale\u00bb dont la pens\u00e9e internationale n\u2019est jamais arriv\u00e9 \u00e0 devenir internationaliste.<\/p>\n<p>Or, c\u2019est aussi la crise de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0. Le pouvoir poutinien confront\u00e9 \u00e0 la crise financi\u00e8re et \u00e9conomique globale du capitalisme, a entrepris depuis 2011-2012 de former une zone \u00e9conomique dont il serait la t\u00eate, dite \u00ab eurasienne \u00bb. L\u2019inspiration, non sans une forte ironie de l\u2019histoire (l\u2019histoire n\u2019est pas seulement rus\u00e9e, elle est \u00e9galement ironique ! ), c\u2019est un peu l\u2019URSS et un peu l\u2019Union Europ\u00e9enne, puisqu\u2019il s\u2019agirait d\u2019une union \u00e9conomique englobant la majeure partie de l\u2019espace post-sovi\u00e9tique. Les deux pays adjoints sont le Kazakhstan (et dans son sillage le Kirghizistan) et la Bi\u00e9lorussie, et la composante indispensable pour assurer l\u2019ouverture vers l\u2019Europe, et pour des raisons id\u00e9ologiques fortes, \u00e9tait l\u2019Ukraine. De plus, l\u2019Arm\u00e9nie a \u00e9t\u00e9 contrainte, par la pression militaire indirecte au Karabakh et la peur des Turcs, de s\u2019int\u00e9grer \u00e0 ce syst\u00e8me \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2013.<\/p>\n<p>L\u2019Ukraine devait l\u2019\u00eatre aussi, mais c\u2019est un mouvement populaire et national \u00e0 caract\u00e8re r\u00e9volutionnaire par sa puissance et ses formes de mobilisation qui, en chassant le pr\u00e9sident autocrate et corrompu, en a d\u00e9cid\u00e9 autrement. Directement \u00e9branl\u00e9 par la crise d\u2019un Etat dans lequel il avait encore une pr\u00e9sence directe et par le risque de contagion, le pouvoir russe a r\u00e9agi en annexant la Crim\u00e9e et en entretenant ce que l\u2019on appelle une \u00abguerre hybride\u00bb en Ukraine orientale (Donbass et Louhansk). La Crim\u00e9e, contrairement \u00e0 ce que s\u2019imagine l\u2019ignorance coutumi\u00e8re chez nous, n\u2019est pas \u00abrusse\u00bb, ni ukrainienne d\u2019ailleurs, mais composite (elle est aussi, notamment, tatare) ; son annexion unilat\u00e9rale introduit une cassure diplomatique majeure car la garantie des fronti\u00e8res, datant de d\u00e9cembre 1994, sign\u00e9e par la Russie, avait en son temps \u00e9t\u00e9 la contrepartie du retrait des armes nucl\u00e9aires d\u2019Ukraine.<\/p>\n<p>Cette situation impr\u00e9vue, nullement caus\u00e9e, en l\u2019occurrence, par une agression de l\u2019OTAN ou l\u2019invasion de fantasmatiques \u00ab mercenaires chicanos \u00bb comme semble se l\u2019imaginer par exemple un J.L. M\u00e9lenchon, a plac\u00e9 les puissances europ\u00e9ennes et les Etats-Unis dans le plus grand embarras. Ils sont les mentors du nouveau pouvoir ukrainien, mais ils ne tiennent pas \u00e0 soutenir le peuple ukrainien dans ce qui est ressenti par celui-ci comme une guerre larv\u00e9e de lib\u00e9ration nationale. Les \u00absanctions\u00bb prises contre la Russie ont en fait accompagn\u00e9 un retournement \u00e9conomique qui aurait eu lieu m\u00eame sans elles, les flux de capitaux au niveau mondial s\u2019\u00e9tant depuis 2013 retourn\u00e9s des \u00abpays \u00e9mergents\u00bb vers les Etats-Unis, mais ceci permet, pour l\u2019instant, au r\u00e9gime Poutine de pr\u00e9senter la brutale aggravation des conditions de vie comme le r\u00e9sultat d\u2019un complot de l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p>La Russie, de fait, appara\u00eet aujourd\u2019hui comme \u00able maillon faible de la cha\u00eene imp\u00e9rialiste\u00bb, plus encore aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019auteur de cette formule, L\u00e9nine, l\u2019avait employ\u00e9e pour caract\u00e9riser la Russie des Tsars (l\u2019histoire est ironique, r\u00e9p\u00e9tons-le !).<\/p>\n<p>Tout autant que les rapports de domination r\u00e9galienne au niveau militaire et d\u2019ouverture croissante aux transferts de capitaux avec les Etats-Unis, la pr\u00e9sence d\u2019un Etat \u00e0 la fois fort militairement et \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie imp\u00e9riale, et faible par ses assises sociales et \u00e9conomiques, \u00e0 l\u2019Est de l\u2019Europe, est une question essentielle.<\/p>\n<p><strong>Le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d\u2019Irlande du Nord<\/strong><br \/>\nCe tableau serait gravement incomplet si l\u2019on n\u2019y faisait pas figurer un Etat capitaliste ancien et puissant, aujourd&#8217;hui c\u0153ur des flux financiers mondiaux, ayant un pied dans l\u2019UE et un pied dehors et dont la construction constitue par elle-m\u00eame une forme d\u2019association sur un pied th\u00e9orique d\u2019\u00e9galit\u00e9 entre des nations \u00e9troitement associ\u00e9es au point d\u2019avoir sembl\u00e9 parfois n\u2019en former qu\u2019une. Le Royaume-Uni est lui aussi en crise.<\/p>\n<p>Coup sur coup en cette ann\u00e9e 2015, les \u00e9lections aux Communes ont vu, sans grand transfert de voix \u00e0 la base, un effondrement du Labour qui a perdu pratiquement toute l\u2019Ecosse, son berceau, au profit d\u2019un parti ind\u00e9pendantiste bourgeois, apparaissant comme oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019aust\u00e9rit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale ; une lourde d\u00e9faite de l\u2019Eglise catholique au r\u00e9f\u00e9rendum irlandais sur le mariage ; et l\u2019irruption d\u2019un mouvement de masse, englobant d\u2019ailleurs une partie des Ecossais qui avaient vot\u00e9 ind\u00e9pendantiste, pour mettre \u00e0 la t\u00eate du Labour party un repr\u00e9sentant du socialisme r\u00e9formiste proposant de reconstituer un grand secteur public, ce qui n\u2019est pas forc\u00e9ment tr\u00e8s \u00abr\u00e9volutionnaire\u00bb en soi mais l\u2019est dans les faits, par la rupture que cela repr\u00e9sente et la surprise qui l\u2019accompagne : \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 sont \u00e9crites ces lignes Jeremy Corbyn semble en mesure de l\u2019emporter. La r\u00e9cente r\u00e9forme des statuts visant \u00e0 briser les liens entre le parti et les syndicats en instaurant un syst\u00e8me de type \u00abprimaires\u00bb s\u2019est retourn\u00e9e en son contraire, des centaines de milliers de syndiqu\u00e9s et de jeunes payant leurs 3 livres Sterling pour voter Corbyn.<\/p>\n<p>Cette extr\u00eame volatilit\u00e9 de la situation britannique donne son arri\u00e8re-plan \u00e0 la tentative du gouvernement Cameron de ren\u00e9gocier ses rapports avec l\u2019UE puis de soumettre le r\u00e9sultat \u00e0 un r\u00e9f\u00e9rendum dont la date annonc\u00e9e n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre avanc\u00e9e ces derniers mois, et aurait maintenant lieu l\u2019an prochain. Cameron voudrait que ce r\u00e9f\u00e9rendum se solde par un vote \u00abOui\u00bb mais il a \u00e9videmment, en tentant de la refermer, ouvert une boite de Pandore.<\/p>\n<p>Le mouvement ouvrier est dans l\u2019expectative : hostile \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans la CEE dans les ann\u00e9es 1970, il avait fini par la consid\u00e9rer comme un possible bouclier contre la violence n\u00e9olib\u00e9rale de Thatcher reconduite par Blair, mais la crise de l\u2019eurozone et de l\u2019UE cristallis\u00e9e dans la crise grecque le fait naturellement h\u00e9siter. Corbyn est assez prudent sur le sujet, favorable \u00e0 une \u00abEurope sociale\u00bb et expliquant que le monde du travail ne doit pas laisser cette question aux financiers de la City et aux x\u00e9nophobes de l\u2019UKIP. Certes.<\/p>\n<p>Certes, et plus encore, car la s\u00e9cession \u00e9cossaise est annonc\u00e9e en cas de victoire du Non, et les dominos se mettent implicitement en rang : la d\u00e9sunion britannique reposerait la question du Pays de Galles et surtout celle de l\u2019unit\u00e9 irlandaise \u2026 et si on peut d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 le dire au conditionnel, c\u2019est qu\u2019on y pense au pr\u00e9sent !<\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9v\u00e8nement Corbyn, r\u00e9v\u00e9lateur europ\u00e9en<br \/>\n<\/strong>Ces d\u00e9veloppements passionnants d\u2019outre-Manche ont d\u00e9j\u00e0 l\u2019immense m\u00e9rite de montrer deux choses :<\/p>\n<ul>\n<li>la place toujours centrale des \u00abvieux mouvements ouvriers\u00bb dans les vieux pays : l\u2019esp\u00e8ce de \u00abr\u00e9veil\u00bb qui porte Corbyn rejoint en cela la remont\u00e9e des gr\u00e8ves en Allemagne et le sourd refus qui monte en profondeur, en France, d\u2019un mauvais sc\u00e9nario \u00e9crit d\u2019avance o\u00f9 Hollande et Valls nous ram\u00e8neraient Sarkozy flanqu\u00e9 de Marine Le Pen.<\/li>\n<li>l\u2019urgence d\u2019une position, d\u2019une expression, et pour cela d\u2019une r\u00e9flexion laquelle passe forc\u00e9ment par une discussion, du cot\u00e9 du monde du travail, du syndicalisme, et des h\u00e9ritiers des traditions r\u00e9volutionnaires du XX\u00b0 si\u00e8cle, sur la question europ\u00e9enne prise dans toute sa dimension.<\/li>\n<\/ul>\n<p><strong>Question europ\u00e9enne et r\u00e9volution prol\u00e9tarienne<br \/>\n<\/strong>\u00abPrise dans toute sa dimension\u00bb.<\/p>\n<p>Je veux dire par l\u00e0 qu\u2019on ne peut pas la r\u00e9duire \u00e0 la question de l\u2019euro \u00ad m\u00eame si la rupture avec l\u2019euro et la BCE n\u2019a non seulement pas \u00e0 \u00eatre un tabou, mais semble une condition n\u00e9cessaire pour tout gouvernement qui tenterait sinc\u00e8rement et r\u00e9ellement d\u2019\u00eatre d\u00e9mocratique et donc souverain.<br \/>\nOn ne peut pas la r\u00e9duire \u00e0 la question de l\u2019UE \u00ad m\u00eame si la rupture avec l\u2019UE et ses institutions technocratiques et despotiques est elle aussi une condition n\u00e9cessaire de toute d\u00e9mocratie, mais non suffisante.<\/p>\n<p>\u00abDans toute sa dimension\u00bb, cela veut dire dans toute sa dimension g\u00e9ographique, incluant notamment l\u2019Ukraine et la Russie en en finissant avec le rideau de fer qui s\u2019est referm\u00e9, malgr\u00e9 la libert\u00e9 de voyager et malgr\u00e9 Internet, dans les t\u00eates de la majorit\u00e9 des militants \u00abde gauche\u00bb en Occident apr\u00e8s 1991, et incluant aussi nos amis du Commonwealth monarchique d\u2019outre-Manche !<\/p>\n<p>\u00abDans toute sa dimension\u00bb, cela veut surtout dire dans toute sa profondeur sociale : la rupture \u00e0 la Sapir, \u00e0 la Le Pen, \u00e0 la Poutine, avec l\u2019eurozone et l\u2019UE, en conservant capitalisme et Etat non d\u00e9mocratique, ne serait pas un progr\u00e8s mais le fruit de la d\u00e9faite finale de toutes les luttes \u00e9mancipatrices.<\/p>\n<p>La question europ\u00e9enne, c\u2019est la question de la r\u00e9volution prol\u00e9tarienne, c\u2019est son affaire, et revenir \u00e0 une approche concr\u00e8te, r\u00e9aliste, de la r\u00e9volution, n\u00e9cessite de discuter de strat\u00e9gie, et de g\u00e9opolitique, continentale.<\/p>\n<p><strong>Qu\u2019est-ce que l\u2019Europe?<br \/>\n<\/strong>Une objection possible ici serait la suivante : mais pourquoi se limiter \u00e0 l\u2019Europe ? Le Sud de la M\u00e9diterran\u00e9e, apr\u00e8s tout, vu de France, est bien plus proche que la Russie ou m\u00eame que l\u2019Ecosse.<\/p>\n<p>En mati\u00e8re d\u2019\u00e9mancipation, il n\u2019est \u00e9videmment pas question de se limiter \u00e0 l\u2019Europe : la question n\u2019est pas l\u00e0. Et assur\u00e9ment, s\u2019il faut arriver un jour \u00e0 faire de toute fronti\u00e8re un lieu de passage, de rencontre, d\u2019\u00e9change et d\u2019enrichissement au vrai sens du mot, alors sera r\u00e9invent\u00e9e ce qui fut le berceau de l\u2019Europe, mais pas seulement : la M\u00e9diterran\u00e9e. M\u00eame chose pour les Balkans, l\u2019Anatolie, le Caucase et la Crim\u00e9e comme zones de mariage et de contact. Ceci \u00e9tant, l\u2019Europe est une r\u00e9alit\u00e9 humaine, historique et politique, et on ne peut pas ne pas en tenir compte si l\u2019on veut agir dans le r\u00e9el.<\/p>\n<p>Mais de quoi s\u2019agit-il exactement? La mauvaise habitude des journalistes, pass\u00e9e dans le langage courant, d\u2019appeler \u00abEurope\u00bb l\u2019Union Europ\u00e9enne, comme si la Suisse n\u2019\u00e9tait pas europ\u00e9enne, et de nous annoncer par exemple des \u00e9normit\u00e9s telles que \u00abla Croatie est entr\u00e9e dans l\u2019Europe\u00bb alors qu\u2019elle en a toujours fait partie, peut masquer la vraie question.<\/p>\n<p>L\u2019Europe, ce n\u2019est pas l\u2019Union Europ\u00e9enne. Sa profondeur historique est tout autre.<\/p>\n<p>On ne refera pas ici l\u2019histoire du continent, aussi vais-je donner directement cette conclusion, qui peut faire discussion : l\u2019Europe est un concert de nations, qui se sont construites \u00e0 la fois dans des affrontements mutuels et dans des combats communs. S\u2019il y a une r\u00e9alit\u00e9 europ\u00e9enne, c\u2019est que les combats communs ont tout de m\u00eame pris, dans le temps long, la premi\u00e8re place.<\/p>\n<p>Quelles nations ? La liste n\u2019est pas limit\u00e9e par avance et ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 : une nation est un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019identit\u00e9 collective qui se construit justement dans des combats communs, r\u00e9sultant des contradictions et des luttes sociales.<\/p>\n<p>Mais des combats communs contre qui? Contre des ensembles, que l\u2019on peut appeler \u00abimp\u00e9riaux\u00bb, exer\u00e7ant une oppression contre laquelle des forces sociales ont r\u00e9agi. L\u2019h\u00e9ritage initial \u00e9tait imp\u00e9rial : de Rome et son empire sont issus la chr\u00e9tient\u00e9, le Saint Empire Romain Germanique, et, via Byzance, la Sainte Russie, et du XV\u00b0 au XVIII\u00b0 si\u00e8cles la monarchie des Habsbourg puis celle des Bourbons ont tendu \u00e0 une domination \u00ab imp\u00e9riale \u00bb de tout ou partie de l\u2019Europe, et du monde. L\u2019\u00e9chec relatif des empires en Europe a d\u2019ailleurs un temps trouv\u00e9 sa compensation dans la formation des empires coloniaux.<\/p>\n<p>Le th\u00e8me de \u00abl\u2019\u00e9mancipation des nations\u00bb s\u2019est impos\u00e9 suite aux r\u00e9volutions nord-am\u00e9ricaine et, surtout, fran\u00e7aise (le fait qu\u2019il y a eu alors une troisi\u00e8me grande r\u00e9volution, mais censur\u00e9e et occult\u00e9e, montre, avec celle d\u2019Am\u00e9rique du Nord, que ce processus de gen\u00e8se du ph\u00e9nom\u00e8ne \u00abEurope\u00bb faisait partie d\u2019un processus mondial : il s\u2019agit de la r\u00e9volution ha\u00eftienne). La r\u00e9volution fran\u00e7aise marque un point de d\u00e9part dans les formes de la lutte des classes, et elle gagne toute l\u2019Europe sous la forme contradictoire de la tentative imp\u00e9riale de Napol\u00e9on, suscitant contre elles les r\u00e9actions nationales allemande, italienne, russe, espagnole.<\/p>\n<p>Les jeunes r\u00e9volutionnaires allemands des ann\u00e9es 1840, comme Karl Marx et son a\u00een\u00e9 Heinrich Heine, misent sur le \u00ab chant du coq gaulois \u00bb qui sonnera l\u2019heure de la \u00abr\u00e9surrection allemande\u00bb. Cela se produira, en 1848. 48 est l\u2019apog\u00e9e de la lutte commune des nations europ\u00e9ennes pour leur \u00e9mancipation mutuelle et fraternelle, et c\u2019est aussi l\u00e0 que se fracasse cet espoir, sur les fusils de la bourgeoisie de juin \u00e0 Paris, qui craint que cette \u00e9mancipation ne l\u2019emporte l\u00e0 o\u00f9 elle ne voulait pas aller.<\/p>\n<p>A travers cette histoire, se forgent une th\u00e9matique, une conscience collective et un inconscient collectif que portera le mot \u00abinternationalisme\u00bb, qui prend la suite des th\u00e9ories du XVIII\u00b0 si\u00e8cle sur le droit des gens et le cosmopolitisme : dans \u00abinternationalisme\u00bb, on ne s\u2019en rend souvent pas compte, il y a \u00abnationalisme\u00bb : \u00abinter-nationalisme\u00bb, union des nations, et non pas n\u00e9gation de celles-ci, mais leur accomplissement, par le combat commun contre l\u2019oppression, et par la formation de nations \u00e9mancip\u00e9es li\u00e9es par des liens fraternels, voie vers le d\u00e9passement des fronti\u00e8res, non par la formation de super-Etats et d\u2019Empires, mais par la constitution des petits Etats nationaux associ\u00e9s.<\/p>\n<p>Comme on le sait, ce sens d\u2019 \u00abinternationalisme\u00bb se combinera avec l\u2019emploi du mot issu de l\u2019affirmation, \u00e0 partir de 1864, de l\u2019Association Internationale des Travailleurs, que l\u2019on appellera apr\u00e8s la Commune \u00abl\u2019Internationale\u00bb, et qui s\u2019\u00e9panouira v\u00e9ritablement un peu plus tard, sous la forme de partis ou de mouvements nationaux, aux formes nationales bien sp\u00e9cifiques : social-d\u00e9mocratie allemande, travaillisme britannique, couple conflictuel socialisme-syndicalisme (celui-ci f\u00e9cond\u00e9 par l\u2019anarchisme) en France, notamment \u2026<\/p>\n<p><strong>Quand le mouvement ouvrier et socialiste \u00e9tait l\u2019avant-garde europ\u00e9enne<br \/>\n<\/strong>Avant 1914 ce qui est r\u00e9ellement uni, sans \u00eatre homog\u00e8ne et sur la base de la diversit\u00e9 nationale, en Europe, c\u2019est l\u2019Internationale, que l\u2019on n\u2019appellera la \u00ab seconde \u00bb qu\u2019apr\u00e8s 1914. Pour les classes dominantes par contre, c\u2019est la combinaison de la paix arm\u00e9e et de l\u2019\u00e9talon-or.<\/p>\n<p>Les positions et l\u2019existence m\u00eame du mouvement ouvrier et socialiste international constituaient ce qui, avant 1914, allait le plus dans le sens d\u2019une v\u00e9ritable union europ\u00e9enne, comme d\u2019une v\u00e9ritable union des peuples du monde entier.<\/p>\n<p><strong>1914 et apr\u00e8s<\/strong><br \/>\nPourtant, au moment o\u00f9 cela redevient n\u00e9cessaire, l\u2019Internationale n\u2019avance que tr\u00e8s lentement dans l\u2019\u00e9laboration d\u2019un programme europ\u00e9en, autrement dit : d\u2019une strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire, combinant la r\u00e9volution qui approche en Russie avec la r\u00e9alisation de la R\u00e9publique d\u00e9mocratique en Allemagne, l\u2019\u00e9mancipation des nationalit\u00e9s d\u2019Autriche-Hongrie, de Russie et de l\u2019empire Ottoman, l\u2019affrontement social avec l\u2019Etat en France, la mont\u00e9e du Labour britannique et l\u2019ind\u00e9pendance irlandaise \u2026<br \/>\nA l\u2019exception des programmes sur la F\u00e9d\u00e9ration balkanique qui apparaissent \u00e0 partir des ann\u00e9es 1907-1910, l\u2019Internationale fait preuve de carence sur ces questions. Le plongeon dans la guerre en 1914 en montre soudain l\u2019importance \u2026<\/p>\n<p>S\u2019il y a eu quelques d\u00e9bats entre 1914 et 1917, assez obscurs d\u2019ailleurs, notamment entre L\u00e9nine et Trotsky, autour des mots-d\u2019ordre d\u2019Etats-Unis d\u2019Europe, d\u2019Etats-Unis r\u00e9publicains d\u2019Europe (impliquant le renversement des couronnes imp\u00e9riales : tsar, Habsbourg, Reich, sultan, Vatican \u2026), et d\u2019Etats-Unis socialistess d\u2019Europe, d\u00e9bats dans lesquels L\u00e9nine fut significativement sceptique et r\u00e9ticent voire hostile, la victoire des bolcheviks en Russie, suivie de leur isolement tragique et de la guerre civile, ne voit pas se d\u00e9velopper, comme on aurait pu l\u2019esp\u00e9rer et comme on pourrait le penser, de grands d\u00e9bats concrets sur la strat\u00e9gie r\u00e9volutionnaire europ\u00e9enne. Car celle-ci, quand na\u00eet la \u00ab3\u00b0\u00bb Internationale, est presque r\u00e9duite \u00e0 la \u00abvictoire au bout du fusil\u00bb selon une formule beaucoup plus vieille que le pr\u00e9sident Mao qui se l\u2019est attribu\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>De L\u00e9on Trotsky \u00e0 Edo Fimmen<br \/>\n<\/strong>Quand les bolcheviks reviendront de ces illusions, il sera d\u00e9j\u00e0 tard, m\u00eame s\u2019il n\u2019est sans doute pas encore trop tard. C\u2019est alors (en 1921) que d\u00e9marre vraiment un grand d\u00e9bat strat\u00e9gique, autour de la formule du \u00abfront unique ouvrier\u00bb. De celle-ci on en arrive \u00ad p\u00e9niblement \u00ad \u00e0 mettre en avant la n\u00e9cessit\u00e9 de \u00abgouvernements ouvriers\u00bb (en Allemagne cela veut dire, m\u00eame si les communistes ont du mal \u00e0 le dire : des gouvernements d\u2019alliance avec la gauche social-d\u00e9mocrate) ou \u00abouvriers et paysans\u00bb (Bulgarie \u2026), et de l\u00e0, avec une lenteur qui contraste par rapport \u00e0 l\u2019urgence de la situation, c\u2019est finalement Trotsky qui essaie de relancer le d\u00e9bat sur les \u00abEtats-Unis socialistes d\u2019Europe\u00bb par un article paru dans la Pravda le 30 juin 1923.<\/p>\n<p>Il est d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s tard : le pouvoir r\u00e9el est en train de passer aux mains de Staline \u00e0 Moscou, et l\u2019espoir de la victoire r\u00e9volutionnaire allemande tombera en novembre, apr\u00e8s que le vrai moment opportun ait \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9 lors de la gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale d\u2019ao\u00fbt.<\/p>\n<p>En fait, la r\u00e9flexion la plus pouss\u00e9e sur une formulation de l\u2019union des pays et des nations d\u2019Europe en opposition \u00e0 l\u2019ordre capitaliste du trait\u00e9 de Versailles s\u2019est amorc\u00e9e, mais pas dans la III\u00b0 Internationale. Si un nom important m\u00e9rite d\u2019\u00eatre tir\u00e9 de l\u2019oubli, c\u2019est bien celui de Edo Fimmen, le dirigeant de l\u2019Internationale syndicale r\u00e9formiste dite \u00abd\u2019Amsterdam\u00bb et de l\u2019Union Internationale des Syndicats des Transports, partisan du front unique ouvrier avant que l\u2019Internationale communiste ne se prononce en sa faveur.<\/p>\n<p>En novembre 1921 il organise une conf\u00e9rence internationale des syndicats des Transports, des Mines et de la M\u00e9tallurgie pour discuter des mesures concr\u00e8tes pour emp\u00eacher une nouvelle guerre. Il propose bient\u00f4t de faire du combat pour les \u00abEtats-Unis d\u2019Europe\u00bb l\u2019objectif politique des syndicats, notamment des F\u00e9d\u00e9rations internationales de branches, opposant au trait\u00e9 de Versailles, au blocus de la Russie sovi\u00e9tique, au paiement des \u00abr\u00e9parations\u00bb allemandes, les objectifs suivants : d\u00e9sarmement, respect et essor des conventions collectives nationales puis internationales de branches, abolition des \u00abr\u00e9parations\u00bb et des dettes et r\u00e9attribution des sommes ainsi d\u00e9gag\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9radication de la famine en Russie, cr\u00e9dits pour l\u2019\u00e9ducation, la sant\u00e9, la recherche, arr\u00eat de l\u2019exploitation des colonies.<\/p>\n<p>Un programme r\u00e9formiste cons\u00e9quent, et par l\u00e0 r\u00e9volutionnaire sans qu\u2019il soit besoin de le crier : voir la r\u00e9\u00e9dition de sa brochure de 1923 par les bons soins de la revue La R\u00e9volution Prol\u00e9tarienne, Vers le front unique international, avec la pr\u00e9face que lui avait donn\u00e9e Pierre Monatte et les pr\u00e9sentations de Jean Moreau, Dan Gallin et Vincent Pr\u00e9sumey, et le site du Global Labour Institute.<\/p>\n<p><strong>D\u2019Hitler-Staline \u00e0 Washington-Moscou<\/strong><br \/>\nPar la suite, la th\u00e9matique des Etats-Unis d\u2019Europe, ou des Etats-Unis socialistes d\u2019Europe, sera surtout d\u00e9velopp\u00e9e soit par les socialistes de gauche comme Marceau Pivert ou Fenner Brockway, soit par L\u00e9on Trotsky et ses partisans, dont on remarquera que si elle est pour eux un th\u00e8me important, on ne la retrouve pourtant pas dans le texte programmatique qu\u2019ils consid\u00e8rent comme le plus important, le Programme de Transition de la IV\u00b0 Internationale (1938).<\/p>\n<p>Loin d\u2019avancer en ce sens, l\u2019Europe bient\u00f4t domin\u00e9e par Hitler et Staline s\u2019enfonce dans le cauchemar et lorsque celui-ci semble prendre fin, elle est domin\u00e9e par Washington, et, toujours et d\u2019autant plus, par Staline et ses successeurs.<\/p>\n<p><strong>Devant la CEE, puis l\u2019UE<\/strong><br \/>\nC\u2019est \u00e0 ce moment l\u00e0, et seulement \u00e0 ce moment l\u00e0 malgr\u00e9 les vell\u00e9it\u00e9s d\u2019Aristide Briand dans la seconde partie des ann\u00e9es 1920, les puissances imp\u00e9rialistes d\u2019Europe occidentale ayant perdu la possibilit\u00e9 de pr\u00e9tendre \u00e0 une domination mondiale, qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019Allemagne, du Royaume-Uni ou de la France, que se dessinera une forme sp\u00e9cifique d\u2019union entre les pays capitalistes d\u2019Europe, \u00e0 l\u2019origine de la CEE puis de l\u2019UE. Une partie des socialistes de gauche y verront un progr\u00e8s relatif ou un moindre mal, avant de s\u2019y opposer de plus en plus comme Marceau Pivert :<\/p>\n<p><em>\u00abVous croyez qu\u2019il est possible de \u00abfaire l\u2019Europe\u00bb sans tenir compte de son contenu. (\u2026) Mais en attendant, ce sont des forces soociales bien d\u00e9finies qui se pr\u00e9parent \u00e0 construire des institutions nouvelles : la r\u00e9action am\u00e9ricaine et la r\u00e9action allemande, en particulier, travaillent en accord \u00e9troit, mais pour elles, et non pour le socialisme. T\u00f4t ou tard, vous devrez vous rendre \u00e0 l\u2019\u00e9vidence.\u00bb (Lettre de d\u00e9mission de Marceau Pivert du Mouvement D\u00e9mocratique et Socialiste pour les Etats-Unis d\u2019Europe, qu\u2019il avait contribu\u00e9 \u00e0 fonder, 11 juin 1954, cit\u00e9 par Jacques Kergoat, Marceau Pivert, \u00absocialiste de gauche\u00bb, Paris, Editions de l\u2019Atelier\/Editions Ouvri\u00e8res, 1994).<\/em><\/p>\n<p>Bient\u00f4t, les \u00abinstitutions europ\u00e9ennes\u00bb se d\u00e9velopperont d\u2019une mani\u00e8re de plus en plus bureaucratique et viseront \u00e0 l\u2019encadrement des organisations syndicales :<\/p>\n<p><em>\u00abLe poids des institutions europ\u00e9ennes est l\u2019une de ces pressions, et l\u2019on ne doit pas sous-estimer le r\u00f4le croissant de ces institutions dans les questions syndicales. C\u2019est la cons\u00e9quence naturelle de la cr\u00e9ation de la CESL [Conf\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne des Syndicats Libres, anc\u00eatre de la CES], qui n\u2019est pas n\u00e9e de luttes qui auraient exig\u00e9 une solidarit\u00e9 pratique, mais comme un groupe de pression aupr\u00e8s des institutions communautaires, et en liaison \u00e9troite avec ces institutions. Les r\u00e9unions de la CESL se tiennent dans les locaux de la Communaut\u00e9, elles sont financ\u00e9es par la Communaut\u00e9 et sont constamment sujettes \u00e0 l\u2019influence des points de vue des fonctionnaires des Communaut\u00e9s, qui ne partagent pas toujours les pr\u00e9occupations syndicales.<\/em><\/p>\n<p><em>(\u2026) On peut croire qu&#8217;un nationalisme europ\u00e9en repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 un progr\u00e8s par rapport aux nationalismes fran\u00e7ais, allemand, belge ou britannique ; \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde actuel la diff\u00e9rence est mince en r\u00e9alit\u00e9, et la constatation n\u2019est pas \u00e9vidente. De toute mani\u00e8re cela ne concerne gu\u00e8re les int\u00e9r\u00eats et les projets essentiels du mouvement syndical.<\/em><\/p>\n<p><em>(..) Une \u00abEurope des travailleurs\u00bb n\u2019est pas seulement possible, elle est n\u00e9cessaire. Il s\u2019agit pour elle de se d\u00e9velopper comme une branche vitale d\u2019un mouvement international dynamique, \u00e0 partir des luttes et des vrais probl\u00e8mes -et non depuis les bureaux et les institutions -, en \u00e9troite solidarit\u00e9 avec tous les travailleurs de tous les pays qui sont confront\u00e9s aux m\u00eames probl\u00e8mes.\u00bb (Dan Gallin, L\u2019int\u00e9gration europ\u00e9enne : probl\u00e8me pour le mouvement syndical, UITA [Union Internationale des Travailleurs de l\u2019Alimentation] Informations n\u00b0 10, 1972, reproduit dans Fil rouge, Ed. Coll\u00e8ge du Travail, Gen\u00e8ve, 2009).<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">* * *<\/p>\n<p>Nous en sommes plus que jamais l\u00e0.<\/p>\n<p>Les divers courants h\u00e9ritiers du vieux mouvement ouvrier r\u00e9volutionnaire, trotskystes, anarchistes, syndicalistes \u2026, ont \u00e9t\u00e9 ou se sont r\u00e9duits au r\u00f4le de commentateurs et peinent, parfois carr\u00e9ment \u00e0 s\u2019int\u00e9resser, en tout cas \u00e0 trouver une position ind\u00e9pendante et construite qui ne rel\u00e8ve ni de l\u2019adh\u00e9sion plus ou moins critique ou plus ou moins b\u00e9ate, ni de l\u2019hostilit\u00e9 de principe sans alternative, \u00e0 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler la \u00abconstruction europ\u00e9enne\u00bb.<\/p>\n<p>Celle-ci, dans la dur\u00e9e, a donc pris le dessus, et ensuite, au XXI\u00b0 si\u00e8cle, c\u2019est sa crise qui prend le dessus.<\/p>\n<p>A pr\u00e9sent, il faut sortir du sommeil dogmatique. Face \u00e0 l\u2019UE, \u00e0 l\u2019OTAN, \u00e0 l\u2019Union eurasiatique \u2026 et \u00e0 leurs crises, il faut avoir un d\u00e9bat prenant la question dans toute sa dimension g\u00e9ographique et historique, plus large que la seule UE et encore plus que la seule eurozone, et dans toute sa dimension r\u00e9volutionnaire et sociale. La r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un tel d\u00e9bat serait le premier pas d\u2019une pratique renouvel\u00e9e dont le XXI\u00b0 si\u00e8cle entam\u00e9 a besoin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On l\u2019entend de plus en plus, \u00e0 juste titre : \u00abcette Europe l\u00e0\u00bb, elle n\u2019est pas redressable. Cette \u00abEurope\u00bb, c\u2019est celle de l\u2019Union Europ\u00e9enne et, en son sein, la zone ayant l\u2019euro pour monnaie. 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