{"id":153,"date":"2017-04-15T11:24:24","date_gmt":"2017-04-15T11:24:24","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2017\/04\/15\/syndicats-francais-un-ancrae-societal-de-longue-duree-un-luralisme-enracine-une-refondation-necessaire-jean-marie-pernot-2015\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:03","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:03","slug":"syndicats-francais-un-ancrae-societal-de-longue-duree-un-luralisme-enracine-une-refondation-necessaire-jean-marie-pernot-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2017\/04\/15\/syndicats-francais-un-ancrae-societal-de-longue-duree-un-luralisme-enracine-une-refondation-necessaire-jean-marie-pernot-2015\/","title":{"rendered":"Syndicats fran\u00e7ais, un ancrage soci\u00e9tal de longue dur\u00e9e, un luralisme enracin\u00e9, une refondation n\u00e9cessaire (Jean-Marie Pernot, 2015)"},"content":{"rendered":"<p>Il est agr\u00e9able &#8211; et \u00e0 tout le moins inhabituel \u2013 d\u2019assister \u00e0 une conf\u00e9rence syndicale marqu\u00e9e par l\u2019esprit de conqu\u00eate. Celui-ci a d\u00e9sert\u00e9 les ar\u00e8nes des syndicats europ\u00e9ens voire de tous ceux du monde d\u00e9velopp\u00e9, un monde qui, en r\u00e9alit\u00e9, ne d\u00e9veloppe plus que les revenus des actionnaires et du petit nombre tandis qu\u2019une partie croissante des populations ne conna\u00eet qu\u2019une pr\u00e9carit\u00e9 grandissante et un recul des droits sociaux sans \u00e9quivalent depuis la fin de la seconde guerre mondiale.<!--more--><\/p>\n<p>Ce chaos rampant impos\u00e9 par les mutations du capital ne trouve face \u00e0 lui que des syndicats d\u00e9sempar\u00e9s, affaiblis par un recul g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 de la syndicalisation et un affaiblissement consid\u00e9rable des croyances dans les b\u00e9n\u00e9fices de l\u2019action collective. Dans notre pays, mais aussi dans bien d\u2019autres de l\u2019Union europ\u00e9enne, montent des partis d\u2019extr\u00eame droite dont l\u2019audience cro\u00eet \u00e0 mesure de la popularit\u00e9 des id\u00e9es d\u2019exclusion, exclusion de l\u2019autre, de l\u2019\u00e9tranger, de l\u2019immigr\u00e9, \u00e9ternel bouc \u00e9missaire des p\u00e9riodes de crise.<\/p>\n<p>Ce sentiment de mont\u00e9e du racisme dans les urnes comme dans les relations sociales ne doit pas toutefois \u00eatre exag\u00e9r\u00e9 : en France, les enqu\u00eates ou les sondages montrent que ces logiques progressent certes, mais restent minoritaires dans l\u2019opinion publique, du moins lorsque les questions pos\u00e9es ne visent pas \u00e0 d\u00e9montrer le contraire. L\u2019influence \u00e9lectorale de l\u2019extr\u00eame droite et en particulier du Front national est d\u2019abord l\u2019envers de la mont\u00e9e de l\u2019abstention \u00e9lectorale des milieux populaires, abstention qui s\u2019\u00e9tend aujourd\u2019hui \u00e0 une partie de ce qu\u2019on appellera, pour faire vite, les classes moyennes.<\/p>\n<p>La d\u00e9saffiliation sociale et \u00e9lectorale des ouvriers en France \u2013 pour reprendre un concept de Robert Castel &#8211; est contemporaine de cette mont\u00e9e du Front national, elle l\u2019accompagne et elle l\u2019explique en partie. Une autre explication est la faillite de la social-d\u00e9mocratie, en France comme ailleurs en Europe. Cette gauche s\u2019est dilu\u00e9e dans le n\u00e9olib\u00e9ralisme, elle n\u2019offre plus aucune digue contre la r\u00e9signation \u00e0 l\u2019ordre capitaliste du monde, \u00e0 un capitalisme redevenu sauvage et sans limite.<\/p>\n<p>Ce pr\u00e9ambule est n\u00e9cessaire \u00e0 la compr\u00e9hension de ce qu\u2019il est advenu du syndicalisme fran\u00e7ais en trois d\u00e9cennies. Plus que ses voisins europ\u00e9ens, il tirait nombre de ses ressources d\u2019autres champs que celui de ce qu\u2019on appelle les \u00ab relations professionnelles \u00bb. Nous sommes dot\u00e9s historiquement d\u2019un patronat de combat qui ignore la notion de compromis social ; cette ignorance lui est permise par un \u00c9tat fort, interventionniste dans l\u2019\u00e9conomique comme dans le social. Cette longue tradition \u00e9tatiste a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e par les conditions de la reconstruction du pays apr\u00e8s la deuxi\u00e8me guerre mondiale, une reconstruction qui s\u2019est faite par et \u00e0 travers le r\u00f4le moteur de l\u2019\u00c9tat.<\/p>\n<p>La n\u00e9gociation collective a une histoire heurt\u00e9e en France. Les chiffres produits chaque ann\u00e9e par le minist\u00e8re du travail donnent le sentiment d\u2019une intense activit\u00e9 de n\u00e9gociation, dans les entreprises, les branches et aussi au niveau national interprofessionnel ; si l\u2019on examine ce que tout cela produit en termes de compromis sociaux, le regard est diff\u00e9rent. Les relations sociales en France sont de mauvaise qualit\u00e9, elles sont tendues dans la plupart des entreprises, de nombreux \u00e9conomistes y voient m\u00eame un facteur handicapant de l\u2019\u00e9conomie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Historiquement, les syndicats de travailleurs et les organisations patronales ne se parlent pas beaucoup, elles parlent \u00e0 l\u2019\u00c9tat qui tranche, qui arbitre et, jusqu\u2019\u00e0 la crise des ann\u00e9es 70, il a souvent arbitr\u00e9 dans le sens de la protection des travailleurs en raison de la pression que les syndicats et le mouvement social dans son ensemble parvenaient \u00e0 exercer sur les gouvernements. Cette relation positive s\u2019est rompue dans les ann\u00e9es 80, paradoxal moment d\u2019une gestion gouvernementale socialiste sans hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard des syndicats mais qui a mis en \u0153uvre une politique ax\u00e9e sur la modernisation des entreprises dans une veine typiquement lib\u00e9rale.<\/p>\n<p>Cette d\u00e9cennie 80 a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement difficile pour les syndicats fran\u00e7ais. Cette d\u00e9saffiliation sociale d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e a particuli\u00e8rement marqu\u00e9 le monde ouvrier, il s\u2019est traduit par un recul de la participation \u00e9lectorale \u2013 dont l\u2019effondrement du parti communiste a \u00e9t\u00e9 une des facettes \u2013 mais aussi par un retrait massif du mouvement syndical : les syndicats ont perdu entre 50 et 70 % de leurs membres en une dizaine d\u2019ann\u00e9es, la CGT a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement touch\u00e9e par le ph\u00e9nom\u00e8ne ; sans \u00e9quivalent en Europe par sa brutalit\u00e9 et sa pr\u00e9cocit\u00e9, la d\u00e9syndicalisation a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 celle des ouvriers qui n\u2019ont toujours pas retrouv\u00e9, si ce n\u2019est en nombre restreint, le chemin de la syndicalisation.<\/p>\n<p>Sans entrer trop dans le d\u00e9tail, je dirai simplement qu\u2019en une d\u00e9cennie se sont accumul\u00e9s et se sont nourris de nombreux facteurs, politiques, \u00e9conomiques sociologiques qui ont distendu \u00e0 l\u2019extr\u00eame les relations entre syndicats et salari\u00e9s en France. La situation est devenue critique, elle se traduit par un taux de syndicalisation extr\u00eamement bas, autour de 8 % et qui ne bouge pas depuis le d\u00e9but de ce si\u00e8cle. Le pays perd beaucoup d\u2019emplois industriels, le secteur public se contracte, les lieux historiques de la plus grande puissance des syndicats se sont affaiss\u00e9s tandis qu\u2019ils peinent \u00e0 s\u2019implanter dans les activit\u00e9s du commerce et des services.<\/p>\n<p>Les syndicats en France b\u00e9n\u00e9ficient \u00e9galement d\u2019une autre ressource qui est la relative disposition de la population \u00e0 se mobiliser face \u00e0 un enjeu largement per\u00e7u. C\u2019est une tradition de longue dur\u00e9e et cela a \u00e9t\u00e9 encore visible en janvier 2015 lors des attentats de Paris.<\/p>\n<p>Entre 1995 et 2010, nous avons travers\u00e9 un cycle de mobilisations importantes mettant dans la rue des millions de salari\u00e9s luttant contre le d\u00e9mant\u00e8lement des services publics, les r\u00e9formes de la s\u00e9curit\u00e9 sociale ou des retraites. La plupart du temps, ces mobilisations ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9faites donnant le sentiment d\u2019une inutilit\u00e9 de l\u2019action collective. Elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 inutiles, qui sait ce que nos gouvernants auraient fait de plus si elles n\u2019avaient pas montr\u00e9 que les travailleurs gardaient une certaine combativit\u00e9 ? Mais la perception a \u00e9t\u00e9 celle d\u2019une d\u00e9faite. Le mouvement syndical ne s\u2019est pas renforc\u00e9, les travailleurs lui font confiance le temps de la lutte mais retournent \u00e0 leurs affaires une fois la lutte termin\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette ext\u00e9riorit\u00e9 entre salari\u00e9s et syndicats est difficile \u00e0 r\u00e9duire, les syndicats ont une difficult\u00e9 \u00e0 retrouver une assise sociale dans le salariat d\u2019aujourd\u2019hui : cette difficult\u00e9 a de nombreuses raisons, s\u2019il fallait n\u2019en garder qu\u2019une, je dirai que les syndicats restent organis\u00e9s sur la base de l\u2019entreprise ou de l\u2019\u00e9tablissement l\u00e0 o\u00f9 la communaut\u00e9 de travail a profond\u00e9ment chang\u00e9 en une trentaine d\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Jadis, l\u2019entreprise \u00e9tait plus ou moins ajust\u00e9e aux fronti\u00e8res du travailleur collectif, chacun participant et \u0153uvrant \u00e0 la production d\u2019un bien ou d\u2019un service : le syndicat cristallisait une identit\u00e9 collective, identit\u00e9 sociale ou professionnelle, autour de la communaut\u00e9 de travail constitu\u00e9e autour du partage de la tache; il parvenait \u00e0 rassembler pour promouvoir un devenir collectif au sein de celle-ci mais aussi en lien avec un devenir global du monde du travail.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise aujourd\u2019hui, c\u2019est un n\u0153ud de contrats commerciaux, le travailleur collectif est \u00e9clat\u00e9 le long d\u2019une chaine de sous-traitance, de travail externalis\u00e9, m\u00ealant des travailleurs d\u2019entreprises diff\u00e9rentes entre donneurs d\u2019ordre et sous-traitants, entre grandes entreprises et PME peupl\u00e9es de pr\u00e9caires de toute nature travaillant sous des contrats diff\u00e9rents, selon des temporalit\u00e9s diff\u00e9rentes, dans le m\u00eame lieu ou sur un bassin d\u2019emploi plus ou moins \u00e9tendu. Le syndicat lui, est rest\u00e9 arrim\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement au mieux \u00e0 l\u2019entreprise, aspir\u00e9 par le fonctionnement des institutions repr\u00e9sentatives du personnel. Les comit\u00e9s d\u2019entreprise ou les comit\u00e9s d\u2019hygi\u00e8ne et de s\u00e9curit\u00e9 sont des lieux essentiels pour la vie des syndicats : mais, affaiblis par la d\u00e9syndicalisation, l\u2019activit\u00e9 des militants a \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu absorb\u00e9e par les institutions. La r\u00e9ponse \u00e0 cette situation ne consiste pas \u00e0 abandonner la pr\u00e9sence dans ces institutions, ils sont aujourd\u2019hui un objet de lutte car le patronat tente d\u2019en limiter les moyens afin de r\u00e9duire la possibilit\u00e9 d\u2019agir des \u00e9quipes syndicales ; le durcissement des conditions de travail a m\u00eame donn\u00e9 une importance particuli\u00e8re \u00e0 l\u2019action \u00e0 travers les CHS-CT que les organisations d\u2019employeurs ont r\u00e9cemment cherch\u00e9 \u00e0 \u00e9touffer.<\/p>\n<p>Partout ou presque, l\u2019activit\u00e9 syndicale, lorsqu\u2019elle existe, est devenue tr\u00e8s d\u00e9fensive, contre les r\u00e9ductions d\u2019emploi ou la pr\u00e9carisation de l\u2019emploi, elle s\u2019est aussi enferm\u00e9e dans l\u2019entreprise et ne parvient plus \u00e0 promouvoir la solidarit\u00e9 entre travailleurs.<\/p>\n<p>C\u2019est pourquoi je disais en introduction \u00e0 quel point il \u00e9tait devenu rare d\u2019entendre revendiquer de nouveaux droits et l\u2019am\u00e9lioration des conditions de vie et de travail des salari\u00e9s. La d\u00e9fense des acquis sociaux est montr\u00e9e du doigt par les dominants comme du conservatisme et la possibilit\u00e9 de droits nouveaux susceptibles de permettre un regain de la puissance d\u2019agir des travailleurs appara\u00eet comme une id\u00e9e d\u2019un autre temps.<\/p>\n<p>Un tel contexte rejaillit sur l\u2019image des syndicats parmi les salari\u00e9s : leur efficacit\u00e9 est mise en doute, ce doute est confort\u00e9 par l\u2019id\u00e9ologie manag\u00e9riale qui insiste sur la seule valeur de l\u2019individu ; mais l\u2019action syndicale est mise en doute \u00e9galement par un gouvernement voulu par des \u00e9lecteurs de gauche et qui pratique une politique tr\u00e8s proche et parfois au-del\u00e0 de celle de la droite. La pr\u00e9sidence de Fran\u00e7ois Hollande se d\u00e9roule depuis bient\u00f4t trois ans sous le signe du renoncement impos\u00e9 par des r\u00e8gles europ\u00e9ennes et une politique \u00e9conomique jug\u00e9es stupides par le reste du monde mais qui continuent de constituer l\u2019horizon ind\u00e9passable de nos \u00e9lites pour le plus grand profit des partis anti syst\u00e8me. Les syndicats avaient \u0153uvr\u00e9 \u00e0 des titres divers \u00e0 l\u2019\u00e9viction de Sarkozy lors de l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle de 2012, la d\u00e9ception et le doute des travailleurs \u00e0 leur endroit n\u2019en sont que renforc\u00e9s comme sont renforc\u00e9es les m\u00e9fiances \u00e0 l\u2019\u00e9gard de gouvernements dits de gauche mais dont la politique n\u2019a pas grand-chose \u00e0 voir avec la r\u00e9f\u00e9rence historique \u00e0 la politique social-d\u00e9mocrate.<\/p>\n<p>Ce discr\u00e9dit du politique a des effets importants sur la perception du syndicalisme qui, en France, a toujours emprunt\u00e9 nombre de ressources id\u00e9ologiques au champ politique.<\/p>\n<p>Mais il faut reconna\u00eetre \u00e9galement que l\u2019affaiblissement des syndicats fran\u00e7ais n\u2019a pas que des causes exog\u00e8nes ; ils portent aussi tous une part de responsabilit\u00e9 dans leur propre d\u00e9clin. La bureaucratisation, les routines, un \u00ab certain \u00bb affaiblissement de la d\u00e9mocratie interne et une \u00e9trange irresponsabilit\u00e9 au regard des enjeux de la p\u00e9riode peuvent leur \u00eatre reproch\u00e9s. Un facteur positif doit \u00eatre mentionn\u00e9 car il est important et il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9battu ici, celui de la place des femmes. Elles constituent en France plus de 45 % des travailleurs salari\u00e9s, un tiers d\u2019entre elles travaille \u00e0 temps partiel, dont une grande partie de fa\u00e7on non choisie. Si la place des femmes dans le syst\u00e8me politique et les institutions restent encore concern\u00e9s par le plafond de verre, si les salaires masculins et f\u00e9minins restent encore en d\u00e9faveur des femmes, la situation a nettement progress\u00e9 dans le syndicalisme. Elles sont \u00e0 peu pr\u00e8s dans les syndicats en m\u00eame proportion que sur le march\u00e9 du travail mais surtout on les voit en grand nombre acc\u00e9der aux responsabilit\u00e9s syndicales, au moins \u00e0 la CGT et \u00e0 la CFDT mais aussi ailleurs.<\/p>\n<p>Pour le reste et pour illustrer ce que j\u2019appelle de l\u2019irresponsabilit\u00e9, je n\u2019insisterai que sur un point, celui de la division entre les syndicats.<\/p>\n<p>Comme vous le savez, le champ syndical fran\u00e7ais est pluraliste, oh combien pluraliste. Il a longtemps \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par la pr\u00e9dominance d\u2019une organisation, la CGT, la plus ancienne conf\u00e9d\u00e9ration qui f\u00eate cette ann\u00e9e ses 120 ans d\u2019existence. F\u00eater est un bien grand mot parce qu\u2019elle est au m\u00eame moment d\u00e9stabilis\u00e9e par une crise de direction qui met \u00e0 jour des dysfonctionnements internes li\u00e9es \u00e0 son incapacit\u00e9 \u00e0 mettre en \u0153uvre ses propres d\u00e9cisions. En tout \u00e9tat de cause, cette pr\u00e9\u00e9minence est aujourd\u2019hui r\u00e9duite, elle fait d\u00e9sormais jeu \u00e9gal avec la CFDT aussi bien en nombre d\u2019adh\u00e9rents qu\u2019en nombre d\u2019\u00e9lecteurs puisque vous savez que les syndicats fran\u00e7ais connaissent r\u00e9guli\u00e8rement l\u2019\u00e9preuve des \u00e9lections \u00e0 l\u2019occasion des renouvellements des comit\u00e9s d\u2019entreprise.<\/p>\n<p>La CGT recule dans presque toutes ces \u00e9lections, en particulier dans le secteur public qui constituait ses derniers bastions. Affaiblie par la scission de Force ouvri\u00e8re au moment de la guerre froide, le rassemblement n\u2019a pas eu lieu avec la fin de celle-ci et avec la quasi disparition du communisme en termes d\u2019influence politique en France.<\/p>\n<p>La CGT reste marqu\u00e9e par son ancrage dans cette histoire. FO reste marqu\u00e9e de son c\u00f4t\u00e9 par son anticommunisme et aussi ses accointances historiques avec certaines franges du patronat dans l\u2019industrie notamment. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, la CFDT, issue de la tradition catholique, avait adopt\u00e9 dans les ann\u00e9es 60 une orientation la\u00efque et plut\u00f4t r\u00e9formiste de gauche ; elle avait m\u00eame emprunt\u00e9 une voie radicale apr\u00e8s mai 68, mais elle a totalement chang\u00e9 d\u2019orientation au cours des ann\u00e9es 80 pour devenir un partenaire social \u00e0 temps plein, d\u00e9laissant l\u2019action collective au profit d\u2019un principe syndical \u00e9trange consistant \u00e0 signer tous les accords possibles avec le patronat ou le gouvernement au pr\u00e9texte que la France manque d\u2019une r\u00e9gulation n\u00e9goci\u00e9e. De cette pr\u00e9misse qui est juste, elle tire une conclusion qui pose de s\u00e9rieux probl\u00e8mes \u00e0 ses partenaires syndicaux, qu\u2019elle ne consid\u00e8re d\u2019ailleurs plus comme des partenaires mais comme des adversaires.<\/p>\n<p>Il existe enfin d\u2019autres organisations comme la CFTC, vieil h\u00e9ritage d\u2019un syndicalisme chr\u00e9tien qui ne voulait pas mourir, qui reste r\u00e9siduelle mais qui est toujours dans le paysage; il y a aussi une centrale repr\u00e9sentant une partie minoritaire de l\u2019encadrement, la CFE-CGC, elle aussi un peu anachronique mais qui demeure ; deux autres organisations de moindre importance ont \u00e9merg\u00e9 depuis quinze ans: un regroupement de syndicats radicaux sous la banni\u00e8re \u00ab Solidaires \u00bb et, du c\u00f4t\u00e9 des r\u00e9formistes, une Union de syndicats autonomes qui gagne en importance m\u00eame si elle est loin de se voir reconna\u00eetre une repr\u00e9sentativit\u00e9 interprofessionnelle.<\/p>\n<p>Cette floraison illustre la fragmentation croissante du mouvement syndical. Certaines de ces nouvelles organisations pr\u00e9tendent incarner une r\u00e9ponse \u00e0 la crise des grands mod\u00e8les conf\u00e9d\u00e9raux dont elles ne sont en r\u00e9alit\u00e9 que des sympt\u00f4mes suppl\u00e9mentaires. Et tout cela ne vit que dans une guerre de tous contre tous, du moins au niveau national, ce qui ach\u00e8ve de d\u00e9sorienter les salari\u00e9s et nuit un peu plus \u00e0 l\u2019image du syndicalisme. C\u2019est en cela, en tout premier lieu, que je pensais en parlant d\u2019une certaine irresponsabilit\u00e9 : jamais le syndicalisme fran\u00e7ais n\u2019a \u00e9tal\u00e9 avec autant de complaisance ses divergences, comme s\u2019il n\u2019y avait pas cinq millions de ch\u00f4meurs sur le carreau, comme s\u2019il n\u2019y avait pas dans le monde du travail lui-m\u00eame la mont\u00e9e d\u2019id\u00e9es n\u00e9fastes, comme s\u2019il n\u2019y avait pas un Front national frappant \u00e0 la porte des institutions politiques.<\/p>\n<p>Vous \u00e9voquez, je l\u2019ai lu, \u00e0 juste raison la n\u00e9cessit\u00e9 de combiner le pluralisme et l\u2019unit\u00e9 d\u2019action dans une reconnaissance respectueuse de la diversit\u00e9 syndicale, laquelle au fond peut se justifier par les diversit\u00e9s m\u00eame du salariat. Mais vous voyez comment il peut \u00eatre difficile de concilier les deux. Nos voisins italiens ont longtemps montr\u00e9 la possibilit\u00e9 de tenir ensemble ces deux r\u00e9alit\u00e9s. Eux aussi connaissent aujourd\u2019hui cette tension mais ils trouvent encore les ressorts pour limiter l\u2019effet de leurs d\u00e9saccords. Ce souci n\u2019existe pas chez nous. La crise, les crises, ne font en g\u00e9n\u00e9ral qu\u2019amplifier les divergences, ce qui est le cas en Italie aujourd\u2019hui et ce qui affaiblit un peu plus en cons\u00e9quence le camp des travailleurs.<br \/>\nCe portrait semble pessimiste et il l\u2019est \u00e0 bien des \u00e9gards. Il n\u2019emp\u00eache pas de conserver de l\u2019espoir car la nature sociale a horreur du vide : les jeunes g\u00e9n\u00e9rations ne se reconnaissent pas dans les syndicats actuels, elles sont en train de se construire une exp\u00e9rience sociale diff\u00e9rente de celle de leurs ain\u00e9s et dans bien des domaines plus difficile que celle de leurs ain\u00e9s, en particulier en mati\u00e8re de pr\u00e9carit\u00e9 de l\u2019emploi. Le capitalisme s\u00e9parateur qui les atteint particuli\u00e8rement conna\u00eet des tensions et des contradictions que des crises politiques peuvent accro\u00eetre. Ils sauront, t\u00f4t ou tard, traduire cette exp\u00e9rience en forme de r\u00e9sistance et celle-ci trouvera ses formes d\u2019organisation collective.<\/p>\n<p>A ce moment-l\u00e0, il y aura des syndicats capables d\u2019\u00eatre des r\u00e9ceptacles de ces engagements et ceux-l\u00e0 conna\u00eetront cette n\u00e9cessaire refondation, et il y en aura d\u2019autres qui ne sauront pas et qui dispara\u00eetront de la sc\u00e8ne. C\u2019est la grande loi de l\u2019\u00e9volution et il y a des moments o\u00f9 il tarde qu\u2019elle advienne.<\/p>\n<p>En attendant, la situation du syndicalisme en Europe et tout particuli\u00e8rement en France est dans un \u00e9tat critique qui fait regarder avec un peu d\u2019envie le dynamisme que vous manifestez dans vos actions et dans vos d\u00e9bats.<\/p>\n<hr style=\"height: 1px;background-color: gray\" \/>\n<p><em>Cet papier si-dessus etait un Intervention par Jean-Marie Pernot, Politologue, Conf\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale tunisienne du travail (CGTT), \u00e0 la Conf\u00e9rence sur la refondation du mouvement syndical tunisien, 30 avril 2015, Tunis.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est agr\u00e9able &#8211; et \u00e0 tout le moins inhabituel \u2013 d\u2019assister \u00e0 une conf\u00e9rence syndicale marqu\u00e9e par l\u2019esprit de conqu\u00eate. Celui-ci a d\u00e9sert\u00e9 les ar\u00e8nes des syndicats europ\u00e9ens voire de tous ceux du monde d\u00e9velopp\u00e9, un monde qui, en r\u00e9alit\u00e9, ne d\u00e9veloppe plus que les revenus des actionnaires et du petit nombre tandis qu\u2019une [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[45,5],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=153"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":467,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/153\/revisions\/467"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=153"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=153"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=153"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}