{"id":20,"date":"2008-04-29T17:50:00","date_gmt":"2008-04-29T17:50:00","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/pour-un-mouvement-social-europeen-pierre-bourdieu-1999\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"pour-un-mouvement-social-europeen-pierre-bourdieu-1999","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/pour-un-mouvement-social-europeen-pierre-bourdieu-1999\/","title":{"rendered":"Pour un mouvement social europ\u00e9en &#8211; Pierre Bourdieu (1999)"},"content":{"rendered":"<p><!--more--><br \/>\n<em><strong>Un texte de Pierre Bourdieu paru dans <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/1999\/06\/BOURDIEU\/12158\">Le Monde diplomatique<\/a>, Archives, Juin 1999.<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Donner un sens \u00e0 l\u2019Union<\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Pour un mouvement social europ\u00e9en<\/strong><\/em><br \/>\n<em>Le 13 juin 1999, les citoyens des quinze Etats membres de l\u2019Union \u00e9lisent le Parlement europ\u00e9en. Les consid\u00e9rations de politique int\u00e9rieure, qui occupent naturellement une place centrale dans la campagne \u00e9lectorale, occultent les v\u00e9ritables enjeux. La construction europ\u00e9enne traverse une crise de l\u00e9gitimit\u00e9. Ce qui est en cause, c\u2019est l\u2019impuissance de l\u2019Europe. La guerre des Balkans souligne cruellement qu\u2019en l\u2019absence d\u2019une d\u00e9fense autonome, dont nul ne veut vraiment, ce sont les Etats-Unis qui dictent la marche \u00e0 suivre, en fonction de leurs seuls int\u00e9r\u00eats. Quant aux ch\u00f4meurs qui devaient converger les 3 et 4 juin vers Cologne, ils auront rappel\u00e9 aux chefs d\u2019Etat et de gouvernement, r\u00e9unis en conseil europ\u00e9en, combien leurs discours sur l\u2019\u00ab Europe sociale \u00bb sonnent creux, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019omnipotente Banque centrale tient tous les leviers. Mais, si ce scrutin offre aux citoyens une occasion de sanctionner cet \u00e9tat de choses, nul doute que, pour transformer celui-ci, un v\u00e9ritable mouvement social, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019Europe, demeure indispensable.<\/em><br \/>\nIl n\u2019est pas facile, quand on parle d\u2019Europe, d\u2019\u00eatre tout simplement entendu. Le champ journalistique, qui filtre, intercepte et interpr\u00e8te tous les propos publics selon sa logique la plus typique, celle du \u00ab pour \u00bb et du \u00ab contre \u00bb et du \u00ab tout ou rien \u00bb, tente d\u2019imposer \u00e0 tous le choix d\u00e9bile qui s\u2019impose \u00e0 lui : \u00eatre \u00ab pour \u00bb l\u2019Europe, c\u2019est-\u00e0-dire progressiste, ouvert, moderne, lib\u00e9ral ; ou ne pas l\u2019\u00eatre, et se condamner ainsi \u00e0 l\u2019archa\u00efsme, au pass\u00e9isme, au poujadisme, au lep\u00e9nisme, voire \u00e0 l\u2019antis\u00e9mitisme&#8230; Comme s\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019autre option l\u00e9gitime que l\u2019adh\u00e9sion inconditionnelle \u00e0 l\u2019Europe telle qu\u2019elle est et se pr\u00e9pare \u00e0 \u00eatre, c\u2019est-\u00e0-dire r\u00e9duite \u00e0 une banque et une monnaie unique, et soumise \u00e0 l\u2019empire de la concurrence sans limites&#8230; Mais il ne faudrait pas croire que, pour \u00e9chapper vraiment \u00e0 cette alternative, il suffise d\u2019invoquer une \u00ab Europe sociale \u00bb. Ceux qui, comme les socialistes fran\u00e7ais, ont recours \u00e0 ce leurre rh\u00e9torique ne font que porter \u00e0 un degr\u00e9 d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 sup\u00e9rieur les strat\u00e9gies d\u2019ambigu\u00efsation politique du \u00ab social-lib\u00e9ralisme \u00bb \u00e0 l\u2019anglaise, ce thatch\u00e9risme \u00e0 peine raval\u00e9 qui ne compte, pour se vendre, que sur l\u2019utilisation opportuniste de la symbolique, m\u00e9diatiquement recycl\u00e9e, du socialisme. C\u2019est ainsi que les sociaux-d\u00e9mocrates qui sont actuellement au pouvoir en Europe peuvent contribuer, au nom de la stabilit\u00e9 mon\u00e9taire et de la rigueur budg\u00e9taire, \u00e0 la liquidation des acquis les plus admirables des luttes sociales des deux derniers si\u00e8cles : universalisme, \u00e9galitarisme (avec les distinguos j\u00e9suitiques entre \u00e9galit\u00e9 et \u00e9quit\u00e9) ou internationalisme ; et \u00e0 la destruction de l\u2019essence m\u00eame de l\u2019id\u00e9e ou de l\u2019id\u00e9al socialiste, c\u2019est-\u00e0-dire, grosso modo, l\u2019ambition de sauvegarder par une action collective et organis\u00e9e les solidarit\u00e9s menac\u00e9es par les forces \u00e9conomiques.<br \/>\nPour ceux qui jugeraient cette mise en question excessive, quelques questions : n\u2019est-il pas significatif que, au moment m\u00eame o\u00f9 leur acc\u00e8s \u00e0 peu pr\u00e8s simultan\u00e9 \u00e0 la direction de plusieurs pays europ\u00e9ens ouvre aux sociaux-d\u00e9mocrates une chance r\u00e9elle de concevoir et de conduire en commun une v\u00e9ritable politique sociale, l\u2019id\u00e9e ne leur vienne m\u00eame pas d\u2019explorer les possibilit\u00e9s d\u2019action proprement politiques qui leur sont ainsi offertes en mati\u00e8re fiscale, mais aussi en mati\u00e8re d\u2019emploi, d\u2019\u00e9changes \u00e9conomiques, de droit du travail, de formation ou de logement social ? N\u2019est-il pas \u00e9tonnant, et r\u00e9v\u00e9lateur, qu\u2019ils n\u2019essaient m\u00eame pas de se donner les moyens de contrecarrer le processus, d\u00e9j\u00e0 fortement avanc\u00e9, de destruction des acquis sociaux du welfare, en instaurant par exemple, au sein de la zone europ\u00e9enne, des normes sociales communes en mati\u00e8re, notamment, de salaire minimum (rationnellement modul\u00e9), de temps de travail ou de formation professionnelle des jeunes &#8211; ce qui aurait pour effet d\u2019\u00e9viter de laisser aux Etats-Unis le statut de mod\u00e8le indiscut\u00e9 que lui conf\u00e8re la doxa m\u00e9diatique ?<br \/>\nN\u2019est-il pas choquant qu\u2019ils s\u2019empressent au contraire de se r\u00e9unir pour favoriser le fonctionnement des \u00ab march\u00e9s financiers \u00bb plut\u00f4t que pour le contr\u00f4ler par des mesures collectives telles que l\u2019instauration (autrefois inscrite dans leurs programmes \u00e9lectoraux) d\u2019une fiscalit\u00e9 sur le capital ou la reconstruction d\u2019un syst\u00e8me mon\u00e9taire capable de garantir la stabilit\u00e9 des rapports entre les \u00e9conomies ? Et n\u2019est-il pas particuli\u00e8rement difficile d\u2019accepter que le pouvoir exorbitant de censure des politiques sociales qui est accord\u00e9, en dehors de tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique, aux \u00ab gardiens de l\u2019euro \u00bb (tacitement identifi\u00e9s \u00e0 l\u2019Europe) interdise de financer un grand programme public de d\u00e9veloppement fond\u00e9 sur l\u2019instauration volontariste d\u2019un ensemble coh\u00e9rent de \u00ab lois de programmation \u00bb europ\u00e9ennes, notamment dans les domaines de l\u2019\u00e9ducation, de la sant\u00e9 et de la s\u00e9curit\u00e9 sociale &#8211; ce qui conduirait \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019institutions transnationales vou\u00e9es \u00e0 se substituer progressivement, au moins en partie, aux administrations nationales ou r\u00e9gionales, que la logique d\u2019une unification seulement mon\u00e9taire et marchande condamne \u00e0 entrer dans une concurrence perverse ?<br \/>\nEtant donn\u00e9 la part largement pr\u00e9pond\u00e9rante des \u00e9changes intra-europ\u00e9ens dans l\u2019ensemble des \u00e9changes \u00e9conomiques des diff\u00e9rents pays de l\u2019Europe, les gouvernements de ces pays pourraient mettre en \u0153uvre une politique commune visant au moins \u00e0 limiter les effets les plus nocifs de la concurrence intra-europ\u00e9enne (ceux du dumping social notamment) et \u00e0 opposer une r\u00e9sistance collective \u00e0 la concurrence des nations non-europ\u00e9ennes et, en particulier, aux injonctions am\u00e9ricaines, peu conformes le plus souvent aux r\u00e8gles de la concurrence pure et parfaite qu\u2019elles sont cens\u00e9es prot\u00e9ger. Cela au lieu d\u2019invoquer le spectre de la \u00ab mondialisation \u00bb pour faire passer, au nom de la comp\u00e9tition internationale, le programme r\u00e9gressif en mati\u00e8re sociale que le patronat n\u2019a cess\u00e9 de promouvoir, dans les discours comme dans les pratiques, depuis le milieu des ann\u00e9es 70 (r\u00e9duction de l\u2019intervention publique, mobilit\u00e9 et flexibilit\u00e9 des travailleurs &#8211; avec la d\u00e9multiplication et la pr\u00e9carisation des statuts, la r\u00e9vision des droits syndicaux et l\u2019assouplissement des conditions de licenciement -, aide publique \u00e0 l\u2019investissement priv\u00e9 \u00e0 travers une politique d\u2019aide fiscale, r\u00e9duction des charges patronales, etc.). Bref, en ne faisant \u00e0 peu pr\u00e8s rien en faveur de la politique qu\u2019ils professent, alors m\u00eame que toutes les conditions sont r\u00e9unies pour qu\u2019ils puissent la r\u00e9aliser, ils trahissent clairement qu\u2019ils ne veulent pas vraiment cette politique.<br \/>\nL\u2019histoire sociale enseigne qu\u2019il n\u2019y a pas de politique sociale sans un mouvement social capable de l\u2019imposer (et que ce n\u2019est pas le march\u00e9, comme on tente de le faire croire aujourd\u2019hui, mais le mouvement social qui a \u00ab civilis\u00e9 \u00bb l\u2019\u00e9conomie de march\u00e9, tout en contribuant grandement \u00e0 son efficacit\u00e9). En cons\u00e9quence, la question, pour tous ceux qui veulent r\u00e9ellement opposer une Europe sociale \u00e0 une Europe des banques et de la monnaie, flanqu\u00e9e d\u2019une Europe polici\u00e8re et p\u00e9nitentiaire (d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s avanc\u00e9e) et d\u2019une Europe militaire (cons\u00e9quence probable de l\u2019intervention au Kosovo), est de savoir comment mobiliser les forces capables de parvenir \u00e0 cette fin et \u00e0 quelles instances demander ce travail de mobilisation. On pense \u00e9videmment \u00e0 la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats (CES) qui vient seulement d\u2019accueillir la CGT fran\u00e7aise. Mais personne ne contredira les sp\u00e9cialistes qui, comme Corinne Gobin, montrent que le syndicalisme tel qu\u2019il se manifeste au niveau europ\u00e9en se comporte avant tout en \u00ab partenaire \u00bb soucieux de participer dans la biens\u00e9ance et la dignit\u00e9 \u00e0 la gestion des affaires en menant une action de lobbying bien temp\u00e9r\u00e9, conforme aux normes du \u00ab dialogue \u00bb cher \u00e0 M. Jacques Delors. Et on devra accorder qu\u2019il n\u2019a pas fait grand-chose pour se donner les moyens organisationnels de contrecarrer les volont\u00e9s du patronat (organis\u00e9, lui, en Union des conf\u00e9d\u00e9rations de l\u2019industrie et des employeurs d\u2019Europe (Unice), et dot\u00e9 d\u2019un groupe de pression puissant, capable de dicter ses volont\u00e9s \u00e0 Bruxelles) et de lui imposer, avec les armes ordinaires de la lutte sociale, gr\u00e8ves, manifestations, etc., de v\u00e9ritables conventions collectives \u00e0 l\u2019\u00e9chelle europ\u00e9enne.<br \/>\nNe pouvant donc attendre, au moins \u00e0 court terme, de la CES qu\u2019elle se rallie \u00e0 un syndicalisme militant, force est de se tourner d\u2019abord, et provisoirement, vers les syndicats nationaux. Sans toutefois ignorer les obstacles immenses \u00e0 la v\u00e9ritable conversion qu\u2019il leur faudrait op\u00e9rer pour \u00e9chapper, au niveau europ\u00e9en, \u00e0 la tentation technocratico-diplomatique, et au niveau national, aux routines et aux formes de pens\u00e9e qui tendent \u00e0 les enfermer dans les limites de la nation. Et cela \u00e0 un moment o\u00f9, sous l\u2019effet notamment de la politique n\u00e9olib\u00e9rale et des forces de l\u2019\u00e9conomie abandonn\u00e9es \u00e0 leur logique, avec, par exemple, la privatisation de nombre de grandes entreprises et la multiplication des \u00ab petits boulots \u00bb, cantonn\u00e9s le plus souvent dans les services, donc temporaires et \u00e0 temps partiel, int\u00e9rimaires et parfois \u00e0 domicile, les bases m\u00eames d\u2019un syndicalisme de militants sont menac\u00e9es, comme l\u2019attestent non seulement le d\u00e9clin de la syndicalisation, mais aussi la faible participation des jeunes, et surtout des jeunes issus de l\u2019immigration, qui suscitent tant d\u2019inqui\u00e9tudes, et que personne &#8211; ou \u00e0 peu pr\u00e8s &#8211; ne songe \u00e0 mobiliser sur ce front.<br \/>\nLe syndicalisme europ\u00e9en, qui pourrait \u00eatre le moteur d\u2019une Europe sociale, est donc \u00e0 inventer, et il ne peut l\u2019\u00eatre qu\u2019au prix de toute une s\u00e9rie de ruptures plus ou moins radicales : rupture avec les particularismes nationaux, voire nationalistes, des traditions syndicales, toujours enferm\u00e9es dans les limites des Etats, dont elles attendent une grande part des ressources indispensables \u00e0 leur existence et qui d\u00e9finissent et d\u00e9limitent les enjeux et les terrains de leurs revendications et de leurs actions ; rupture avec une pens\u00e9e concordataire qui tend \u00e0 discr\u00e9diter la pens\u00e9e et l\u2019action critiques, \u00e0 valoriser le consensus social au point d\u2019encourager les syndicats \u00e0 partager la responsabilit\u00e9 d\u2019une politique visant \u00e0 faire accepter aux domin\u00e9s leur subordination ; rupture avec le fatalisme \u00e9conomique, qu\u2019encouragent non seulement le discours m\u00e9diatico-politique sur les n\u00e9cessit\u00e9s in\u00e9luctables de la \u00ab mondialisation \u00bb et sur l\u2019empire des march\u00e9s financiers (derri\u00e8re lesquels les dirigeants politiques aiment \u00e0 dissimuler leur libert\u00e9 de choix), mais aussi la pratique des gouvernements sociaux-d\u00e9mocrates qui, en prolongeant ou en reconduisant, sur des points essentiels, la politique des gouvernements conservateurs, font appara\u00eetre cette politique comme la seule possible ; rupture avec un n\u00e9olib\u00e9ralisme habile \u00e0 pr\u00e9senter les exigences inflexibles de contrats de travail l\u00e9onins sous les dehors de la \u00ab flexibilit\u00e9 \u00bb (avec par exemple les n\u00e9gociations sur la r\u00e9duction du temps de travail et sur la loi des trente-cinq heures qui jouent de toutes les ambigu\u00eft\u00e9s objectives d\u2019un rapport de forces de plus en plus d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9 du fait de la g\u00e9n\u00e9ralisation de la pr\u00e9carit\u00e9 et de l\u2019inertie d\u2019un Etat plus inclin\u00e9 \u00e0 le ratifier qu\u2019\u00e0 aider \u00e0 le transformer) ; rupture avec le \u00ab social-lib\u00e9ralisme \u00bb de gouvernements enclins \u00e0 donner \u00e0 des mesures de d\u00e9r\u00e9gulation favorables \u00e0 un renforcement des exigences patronales les apparences de conqu\u00eates inestimables d\u2019une v\u00e9ritable politique sociale.<br \/>\nCe syndicalisme r\u00e9nov\u00e9 appellerait des agents mobilisateurs anim\u00e9s d\u2019un esprit profond\u00e9ment internationaliste et capables de surmonter les obstacles li\u00e9s aux traditions juridiques et administratives nationales et aussi aux barri\u00e8res sociales int\u00e9rieures \u00e0 la nation, celles qui s\u00e9parent les branches et les cat\u00e9gories professionnelles, et aussi de genre, d\u2019\u00e2ge et d\u2019origine ethnique. Il est paradoxal en effet que les jeunes, et tout sp\u00e9cialement ceux qui sont issus de l\u2019immigration, et qui sont si obsessionnellement pr\u00e9sents dans les fantasmes collectifs de la peur sociale, engendr\u00e9e et entretenue dans et par la dialectique infernale de la concurrence politique pour les voix x\u00e9nophobes et de la concurrence m\u00e9diatique pour l\u2019audience maximum, tiennent dans les pr\u00e9occupations des partis et des syndicats progressistes une place inversement proportionnelle \u00e0 celle que leur accorde, partout en Europe, le discours sur l\u2019\u00ab ins\u00e9curit\u00e9 \u00bb et la politique qu\u2019il encourage.<br \/>\nComment ne pas attendre ou esp\u00e9rer une sorte d\u2019internationale des \u00ab immigr\u00e9s \u00bb de tous les pays qui unirait Turcs, Kabyles et Surinamiens dans la lutte qu\u2019ils conduiraient, en association avec les travailleurs natifs des diff\u00e9rents pays europ\u00e9ens, contre les forces \u00e9conomiques qui, \u00e0 travers diff\u00e9rentes m\u00e9diations, sont aussi responsables de leur \u00e9migration ? Et peut- \u00eatre que les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes auraient aussi beaucoup \u00e0 gagner si, d\u2019objets passifs d\u2019une politique s\u00e9curitaire, ces jeunes que l\u2019on s\u2019obstine \u00e0 appeler \u00ab immigr\u00e9s \u00bb alors qu\u2019ils sont citoyens des nations de l\u2019Europe d\u2019aujourd\u2019hui, souvent d\u00e9racin\u00e9s et d\u00e9boussol\u00e9s, exclus m\u00eame des structures organis\u00e9es de contestation, et sans autres issues que la soumission r\u00e9sign\u00e9e, la petite ou la grande d\u00e9linquance, ou les formes modernes de la jacquerie que sont les \u00e9meutes de banlieue, se transformaient en agents actifs d\u2019un mouvement social novateur et constructif.<br \/>\nMais on peut songer aussi, pour d\u00e9velopper, en chaque citoyen, les dispositions internationalistes qui sont d\u00e9sormais la condition de toutes les strat\u00e9gies efficaces de r\u00e9sistance, \u00e0 tout un ensemble de mesures, sans doute dispers\u00e9es et disparates, telles que le renforcement, en chaque organisation syndicale, d\u2019instances am\u00e9nag\u00e9es en vue de traiter avec les organisations des autres nations et charg\u00e9es notamment de recueillir et de faire circuler l\u2019information internationale ; l\u2019\u00e9tablissement progressif de r\u00e8gles de coordination, en mati\u00e8re de salaires, de conditions de travail et d\u2019emploi ; l\u2019institution de \u00ab jumelages \u00bb entre syndicats de m\u00eames cat\u00e9gories professionnelles (soit, pour ne citer que celles d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9es dans des mouvements transnationaux, les routiers, les employ\u00e9s des transports a\u00e9riens, etc.) ou de r\u00e9gions frontali\u00e8res ; le renforcement, au sein des entreprises multinationales, des comit\u00e9s d\u2019entreprise internationaux ; l\u2019encouragement de politiques de recrutement en direction des immigr\u00e9s qui, d\u2019objets et d\u2019enjeux des strat\u00e9gies des partis et des syndicats, deviendraient ainsi des agents de r\u00e9sistance et de changement, cessant ainsi d\u2019\u00eatre utilis\u00e9s, au sein m\u00eame des organisations progressistes, comme des facteurs de division et d\u2019incitation \u00e0 la r\u00e9gression vers la pens\u00e9e nationaliste, voire raciste ; l\u2019institutionnalisation de nouvelles formes de mobilisation et d\u2019action, comme les coordinations, et l\u2019\u00e9tablissement de liens de coop\u00e9ration entre syndicats des secteurs public et priv\u00e9 qui ont des poids tr\u00e8s diff\u00e9rents selon les pays ; la \u00ab conversion des esprits \u00bb (syndicaux et autres) qui est n\u00e9cessaire pour rompre avec la d\u00e9finition \u00e9troite du \u00ab social \u00bb, et pour lier les revendications sur le travail aux exigences en mati\u00e8re de sant\u00e9, de logement, de transports, de formation, de loisirs, de relations entre les sexes, et pour engager des efforts de resyndicalisation dans les secteurs traditionnellement d\u00e9pourvus de m\u00e9canismes de protection collective (services, emploi temporaire).<br \/>\nMais on ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019un objectif aussi visiblement utopique que la construction d\u2019une conf\u00e9d\u00e9ration syndicale europ\u00e9enne unifi\u00e9e : un tel projet est sans doute indispensable pour inspirer et orienter la recherche collective des innombrables transformations des institutions collectives et des milliers de conversions des dispositions individuelles qui seront n\u00e9cessaires pour \u00ab faire \u00bb le mouvement social europ\u00e9en.<br \/>\nS\u2019il est sans doute utile, pour penser cette entreprise, difficile et incertaine, de s\u2019inspirer du mod\u00e8le du processus d\u00e9crit par E. P. Thompson dans La Formation de la classe ouvri\u00e8re anglaise, il faut se garder de pousser trop loin l\u2019analogie et de penser le mouvement social europ\u00e9en de l\u2019avenir sur le mod\u00e8le du mouvement ouvrier du si\u00e8cle dernier : les changements profonds qu\u2019a connus la structure sociale des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, dont le plus important est sans doute le d\u00e9clin, dans l\u2019industrie m\u00eame, des ouvriers par rapport \u00e0 ceux que l\u2019on nomme aujourd\u2019hui les \u00ab op\u00e9rateurs \u00bb et qui, plus riches, relativement, en capital culturel, seront capables de concevoir de nouvelles formes d\u2019organisation et de nouvelles armes de lutte, et d\u2019entrer dans de nouvelles solidarit\u00e9s interprofessionnelles.<br \/>\nIl n\u2019est pas de pr\u00e9alable plus absolu \u00e0 la construction d\u2019un mouvement social europ\u00e9en que la r\u00e9pudiation de toutes les mani\u00e8res habituelles de penser le syndicalisme, les mouvements sociaux et les diff\u00e9rences nationales en ces domaines ; pas de t\u00e2che plus urgente que l\u2019invention des mani\u00e8res de penser et d\u2019agir nouvelles qu\u2019impose la pr\u00e9carisation. Fondement d\u2019une nouvelle forme de discipline sociale, enracin\u00e9e dans l\u2019exp\u00e9rience de la pr\u00e9carit\u00e9 et la crainte du ch\u00f4mage, qui atteignent jusqu\u2019aux niveaux les plus favoris\u00e9s du monde du travail, la pr\u00e9carisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e peut \u00eatre au principe de solidarit\u00e9s d\u2019un type nouveau, notamment \u00e0 l\u2019occasion de crises qui sont per\u00e7ues comme particuli\u00e8rement scandaleuses lorsqu\u2019elles prennent la forme de d\u00e9bauchages massifs impos\u00e9s par le souci de fournir des profits suffisants aux actionnaires d\u2019entreprises largement b\u00e9n\u00e9ficiaires, comme c\u2019est le cas d\u2019Elf et d\u2019Alcatel.<br \/>\nEt le nouveau syndicalisme devra savoir s\u2019appuyer sur les nouvelles solidarit\u00e9s entre victimes de la politique de pr\u00e9carisation, presque aussi nombreuses aujourd\u2019hui dans des professions \u00e0 fort capital culturel comme l\u2019enseignement, les professions de la sant\u00e9 et les m\u00e9tiers de communication (comme les journalistes) que chez les employ\u00e9s et les ouvriers. Mais il devra pr\u00e9alablement travailler \u00e0 produire et \u00e0 diffuser aussi largement que possible une analyse critique de toutes les strat\u00e9gies, souvent tr\u00e8s subtiles, auxquelles collaborent, sans n\u00e9cessairement le savoir, certaines r\u00e9formes des gouvernements sociaux-d\u00e9mocrates et que l\u2019on peut subsumer sous le concept de \u00ab flexploitation \u00bb. Analyse d\u2019autant plus difficile \u00e0 mener, et surtout \u00e0 imposer \u00e0 ceux qu\u2019elle devrait faire acc\u00e9der \u00e0 la lucidit\u00e9 sur leur condition, que les strat\u00e9gies ambigu\u00ebs sont elles-m\u00eames bien souvent exerc\u00e9es par des victimes de semblables strat\u00e9gies, enseignants pr\u00e9caires charg\u00e9s d\u2019\u00e9l\u00e8ves ou d\u2019\u00e9tudiants marginalis\u00e9s et vou\u00e9s \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9, travailleurs sociaux sans garanties sociales charg\u00e9s d\u2019accompagner et d\u2019assister des populations dont ils sont tr\u00e8s proches par leur condition, etc., tous port\u00e9s \u00e0 entrer et \u00e0 entra\u00eener dans les illusions partag\u00e9es.<br \/>\nMais il faudrait aussi et surtout en finir avec d\u2019autres pr\u00e9conceptions tr\u00e8s r\u00e9pandues qui, en emp\u00eachant de voir la r\u00e9alit\u00e9 telle qu\u2019elle est, d\u00e9vient ou d\u00e9couragent l\u2019action pour la transformer. C\u2019est le cas de l\u2019opposition que font les \u00ab politologues \u00bb fran\u00e7ais, et les journalistes \u00ab form\u00e9s \u00bb \u00e0 leur \u00e9cole, entre le \u00ab syndicalisme protestataire \u00bb &#8211; qui serait incarn\u00e9 en France par SUD ou par la CGT &#8211; et le \u00ab syndicalisme de n\u00e9gociation \u00bb, \u00e9rig\u00e9 en norme de toute pratique syndicale digne de ce nom, dont la conf\u00e9d\u00e9ration allemande DGB serait l\u2019incarnation. Cette repr\u00e9sentation d\u00e9mobilisatrice interdit de voir que les conqu\u00eates sociales ne peuvent \u00eatre obtenues que par un syndicalisme assez organis\u00e9 \u00e0 la fois pour mobiliser la force de contestation n\u00e9cessaire pour arracher au patronat et aux technocraties de vraies avanc\u00e9es collectives, et pour n\u00e9gocier et imposer \u00e0 sa base les compromis et les lois sociales dans lesquelles ceux-ci s\u2019inscrivent durablement (n\u2019est-il pas significatif que le mot m\u00eame de mobilisation soit frapp\u00e9 de discr\u00e9dit par les \u00e9conomistes d\u2019ob\u00e9dience n\u00e9olib\u00e9rale, obstin\u00e9ment attach\u00e9s \u00e0 ne voir qu\u2019une agr\u00e9gation de choix individuels dans ce qui est en fait un mode de r\u00e9solution et d\u2019\u00e9laboration des conflits et un principe d\u2019invention de nouvelles formes d\u2019organisation sociale ?).<br \/>\nC\u2019est leur incapacit\u00e9 \u00e0 s\u2019unir autour d\u2019une utopie rationnelle (qui pourrait \u00eatre une vraie Europe sociale) et la faiblesse de leur base militante \u00e0 laquelle ils ne savent pas imposer le sentiment de leur n\u00e9cessit\u00e9 (c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019abord de leur efficacit\u00e9) qui, autant que la concurrence pour le meilleur positionnement sur le march\u00e9 des services syndicaux, emp\u00eachent les syndicats de surmonter les int\u00e9r\u00eats corporatifs \u00e0 court terme par un volontarisme universaliste capable de d\u00e9passer les limites des organisations traditionnelles et de donner toute sa force, notamment en int\u00e9grant pleinement le mouvement des ch\u00f4meurs, \u00e0 un mouvement social capable de combattre et de contrecarrer les pouvoirs \u00e9conomiques et financiers sur le lieu m\u00eame, d\u00e9sormais international, de leur exercice. Les mouvements internationaux r\u00e9cents, dont la Marche europ\u00e9enne des ch\u00f4meurs n\u2019est que le plus exemplaire, sont les premiers signes, encore fugitifs sans doute, de la d\u00e9couverte collective, au sein du mouvement social et au-del\u00e0, de la n\u00e9cessit\u00e9 vitale de l\u2019internationalisme ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, de l\u2019internationalisation des modes de pens\u00e9e et des formes d\u2019action.<br \/>\nPierre Bourdieu<br \/>\nSociologue, professeur au Coll\u00e8ge de France.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[8],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=20"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":692,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/20\/revisions\/692"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=20"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=20"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=20"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}