{"id":21,"date":"2008-04-29T18:00:00","date_gmt":"2008-04-29T18:00:00","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/pour-un-savoir-engage-pierre-bourdieu-2001\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"pour-un-savoir-engage-pierre-bourdieu-2001","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/pour-un-savoir-engage-pierre-bourdieu-2001\/","title":{"rendered":"Pour un savoir engag\u00e9 &#8211; Pierre Bourdieu (2001)"},"content":{"rendered":"<p><!--more--><br \/>\n<em><strong>Un texte in\u00e9dit de Pierre Bourdieu paru dans <a href=\"http:\/\/www.monde-diplomatique.fr\/2002\/02\/BOURDIEU\/16120\">Le Monde diplomatique<\/a>, Archives, F\u00e9vrier 2002 <\/strong><\/em><br \/>\n<em><strong>Pour un savoir engag\u00e9<\/strong><\/em><br \/>\n<em>Depuis les gr\u00e8ves de novembre et d\u00e9cembre 1995 en France, les interventions de Pierre Bourdieu ont \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de critiques, souvent violentes, notamment de la part des journalistes et des intellectuels m\u00e9diatiques dont il avait analys\u00e9 le r\u00f4le social. Ce qui semble les avoir choqu\u00e9s avant tout, c\u2019est qu\u2019un \u00ab savant \u00bb intervienne aussi activement dans le domaine \u00ab politique \u00bb. L\u2019implication du sociologue dans l\u2019espace public remonte n\u00e9anmoins au d\u00e9but des ann\u00e9es 1960, \u00e0 propos de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie.<\/em><br \/>\n<em><strong>Intellectuel et militant<\/strong><\/em><br \/>\n<em>D\u00e9sireux de \u00ab penser la politique sans penser politiquement \u00bb, Pierre Bourdieu a cherch\u00e9 \u00e0 d\u00e9montrer que, loin de s\u2019opposer, les sciences sociales et le militantisme peuvent constituer les deux faces d\u2019un m\u00eame travail, qu\u2019analyser et critiquer la r\u00e9alit\u00e9 sociale permettent de contribuer \u00e0 sa transformation. Ce texte a \u00e9t\u00e9 lu par son auteur lors d\u2019une rencontre \u00e0 Ath\u00e8nes, en mai 2001, avec des chercheurs et des syndicalistes sur des th\u00e8mes tels que l\u2019Europe, la culture et le journalisme et figurera dans un livre \u00e0 para\u00eetre au printemps, Interventions (1961-2001). Sciences sociales et action politique (Agone, Marseille).<\/em><br \/>\nS&#8217;il est aujourd\u2019hui important, sinon n\u00e9cessaire, qu\u2019un certain nombre de chercheurs ind\u00e9pendants s\u2019associent au mouvement social, c\u2019est que nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une politique de mondialisation. (Je dis bien une \u00ab politique de mondialisation \u00bb, je ne parle pas de \u00ab mondialisation \u00bb comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un processus naturel.) Cette politique est, pour une grande part, tenue secr\u00e8te dans sa production et dans sa diffusion. Et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 tout un travail de recherche qui est n\u00e9cessaire pour la d\u00e9couvrir avant qu\u2019elle soit mise en oeuvre. Ensuite, cette politique a des effets que l\u2019on peut pr\u00e9voir gr\u00e2ce aux ressources de la science sociale, mais qui, \u00e0 court terme, sont encore invisibles pour la plupart des gens. Autre caract\u00e9ristique de cette politique : elle est pour une part produite par des chercheurs. La question \u00e9tant de savoir si ceux qui anticipent \u00e0 partir de leur savoir scientifique les cons\u00e9quences funestes de cette politique peuvent et doivent rester silencieux. Ou s\u2019il n\u2019y a pas l\u00e0 une sorte de non assistance \u00e0 personnes en danger. S\u2019il est vrai que la plan\u00e8te est menac\u00e9e de calamit\u00e9s graves, ceux qui croient savoir \u00e0 l\u2019avance ces calamit\u00e9s n\u2019ont-il pas un devoir de sortir de la r\u00e9serve que s\u2019imposent traditionnellement les savants ?<br \/>\nIl y a dans la t\u00eate de la plupart des gens cultiv\u00e9s, surtout en science sociale, une dichotomie qui me para\u00eet tout \u00e0 fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment- entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des m\u00e9thodes savantes \u00e0 l\u2019intention d\u2019autres savants, et ceux qui s\u2019engagent et portent au dehors leur savoir. L\u2019opposition est artificielle et, en fait, il faut \u00eatre un savant autonome qui travaille selon les r\u00e8gles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engag\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour \u00eatre un vrai savant engag\u00e9, l\u00e9gitimement engag\u00e9, engager un savoir. Et ce savoir ne s\u2019acquiert que dans le travail savant, soumis aux r\u00e8gles de la communaut\u00e9 savante.<br \/>\nAutrement dit, il faut faire sauter un certain nombre d\u2019oppositions qui sont dans nos t\u00eates et qui sont des mani\u00e8res d\u2019autoriser des d\u00e9missions : \u00e0 commencer par celle du savant qui se replie dans sa tour d\u2019ivoire. La dichotomie entre scholarship et commitment rassure le chercheur dans sa bonne conscience car il re\u00e7oit l\u2019approbation de la communaut\u00e9 scientifique. C\u2019est comme si les savants se croyaient doublement savants parce qu\u2019ils ne font rien de leur science. Mais quand il s\u2019agit de biologistes, \u00e7a peut \u00eatre criminel. Mais c\u2019est aussi grave quand il s\u2019agit de criminologues. Cette r\u00e9serve, cette fuite dans la puret\u00e9, a des cons\u00e9quences sociales tr\u00e8s graves. Des gens comme moi, pay\u00e9s par l\u2019\u00c9tat pour faire de la recherche, devraient garder soigneusement les r\u00e9sultats de leurs recherches pour leurs coll\u00e8gues ? Il est tout \u00e0 fait fondamental de donner la priorit\u00e9 de ce qu\u2019on croit \u00eatre une d\u00e9couverte \u00e0 la critique des coll\u00e8gues, mais pourquoi leur r\u00e9server le savoir collectivement acquis et contr\u00f4l\u00e9 ?<br \/>\nIl me semble que le chercheur n\u2019a pas le choix aujourd\u2019hui : s\u2019il a la conviction qu\u2019il y a une corr\u00e9lation entre les politiques n\u00e9olib\u00e9rales et les taux de d\u00e9linquance, une corr\u00e9lation entre les politiques n\u00e9olib\u00e9rales et les taux de criminalit\u00e9, une corr\u00e9lation entre les politiques n\u00e9olib\u00e9rales et tous les signes de ce que Durkheim aurait appel\u00e9 l\u2019anomie, comment pourrait-il ne pas le dire ? Non seulement il n\u2019y a pas \u00e0 le lui reprocher, mais on devrait l\u2019en f\u00e9liciter. (Je fais peut-\u00eatre une apologie de ma propre position&#8230;)<br \/>\nMaintenant, que va faire ce chercheur dans le mouvement social ? D\u2019abord, il ne va pas donner des le\u00e7ons &#8211; comme le faisaient certains intellectuels organiques qui, n\u2019\u00e9tant pas capables d\u2019imposer leurs marchandises sur le march\u00e9 scientifique o\u00f9 la comp\u00e9tition est dure, allaient faire les intellectuels aupr\u00e8s des non-intellectuels tout en disant que l\u2019intellectuel n\u2019existait pas. Le chercheur n\u2019est ni un proph\u00e8te ni un ma\u00eetre \u00e0 penser. Il doit inventer un r\u00f4le nouveau qui est tr\u00e8s difficile : il doit \u00e9couter, il doit chercher et inventer ; il doit essayer d\u2019aider les organismes qui se donnent pour mission &#8211; de plus en plus mollement, malheureusement, y compris les syndicats &#8211; de r\u00e9sister \u00e0 la politique n\u00e9olib\u00e9rale ; il doit se donner comme t\u00e2che de les assister en leur fournissant des instruments. En particulier des instruments contre l\u2019effet symbolique qu\u2019exercent les \u00ab experts \u00bb engag\u00e9s aupr\u00e8s des grandes entreprises multinationales. Il faut appeler les choses par leur nom. Par exemple, la politique actuelle de l\u2019\u00e9ducation est d\u00e9cid\u00e9e par l\u2019UNICE, par le Transatlantic Institute, etc.i. Il suffit de lire le rapport de l\u2019Organisation mondiale pour le commerce (OMC) sur les services pour conna\u00eetre la politique de l\u2019\u00e9ducation que nous aurons dans cinq ans. Le minist\u00e8re de l\u2019\u00c9ducation nationale ne fait que r\u00e9percuter ces consignes \u00e9labor\u00e9es par des juristes, des sociologues, des \u00e9conomistes, et qui, une fois mises en forme d\u2019allure juridique, sont mis en circulation.<br \/>\nLes chercheurs peuvent aussi faire un chose plus nouvelle, plus difficile : favoriser l\u2019apparition des conditions organisationnelles de la production collective de l\u2019intention d\u2019inventer un projet politique et, deuxi\u00e8mement, les conditions organisationnelles de la r\u00e9ussite de l\u2019invention d\u2019un tel projet politique ; qui sera \u00e9videmment un projet collectif. Apr\u00e8s tout, l\u2019Assembl\u00e9e constituante de 1789 et l\u2019Assembl\u00e9e de Philadelphie \u00e9taient compos\u00e9es de gens comme vous et moi, qui avaient un bagage de juriste, qui avaient lu Montesquieu et qui ont invent\u00e9 des structures d\u00e9mocratiques. De la m\u00eame fa\u00e7on, aujourd\u2019hui, il faut inventer des choses&#8230; \u00c9videmment, on pourra dire : \u00ab Il y a des parlements, une conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9ennes des syndicats, toutes sortes d\u2019institutions qui sont sens\u00e9es faire \u00e7a. \u00bb Je ne vais en pas faire ici la d\u00e9monstration, mais on doit constater qu\u2019ils ne le font pas. Il faut donc cr\u00e9er les conditions favorables \u00e0 cette invention. Il faut aider \u00e0 lever les obstacles \u00e0 cette invention ; obstacles qui sont pour une part dans le mouvement social qui est charg\u00e9 de les lever &#8211; et notamment dans les syndicats&#8230;<br \/>\nPourquoi peut-on \u00eatre optimiste ? Je pense qu\u2019on peut parler en termes de chances raisonnables de succ\u00e8s, qu\u2019en ce moment c\u2019est le kairos, le moment opportun. Quand nous tenions ce discours autour de 1995, nous avions en commun de ne pas \u00eatre entendus et de passer pour fous. Les gens qui, comme Cassandre, annon\u00e7aient des catastrophes, on se moquait d\u2019eux, les journalistes les attaquaient et ils \u00e9taient insult\u00e9s. Maintenant, un peu moins. Pourquoi ? Parce que du travail a \u00e9t\u00e9 accompli. Il y a eu Seattle et toute une s\u00e9rie des manifestations. Et puis, les cons\u00e9quences de la politique n\u00e9olib\u00e9rale &#8211; que nous avions pr\u00e9vues abstraitement &#8211; commencent \u00e0 se voir. Et les gens, maintenant, comprennent&#8230; M\u00eame les journalistes les plus born\u00e9s et les plus but\u00e9s savent qu\u2019une entreprise qui ne fait pas 15 % de b\u00e9n\u00e9fices licencie. Les proph\u00e9ties les plus catastrophistes des proph\u00e8tes de malheur (qui \u00e9taient simplement mieux inform\u00e9s que les autres) commencent \u00e0 \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es. Ce n\u2019est pas trop t\u00f4t. Mais ce n\u2019est pas non plus trop tard. Parce que ce n\u2019est qu\u2019un d\u00e9but, parce que les catastrophes ne font que commencer. Il est encore temps de secouer les gouvernements sociaux-d\u00e9mocrates, pour lesquels les intellectuels ont les yeux de Chim\u00e8ne, surtout quand il en re\u00e7oivent des avantages sociaux de tous ordres&#8230;<br \/>\nUn mouvement social europ\u00e9en n\u2019a, selon moi, de chance d\u2019\u00eatre efficace que s\u2019il r\u00e9unit trois composantes : syndicats, mouvement social et chercheurs &#8211; \u00e0 condition, \u00e9videmment, de les int\u00e9grer, pas seulement de les juxtaposer. Je disais hier aux syndicalistes qu\u2019il y a entre les mouvements sociaux et les syndicats dans tous les pays d\u2019Europe une diff\u00e9rence profonde concernant \u00e0 la fois les contenus et les moyens d\u2019action. Les mouvements sociaux ont fait exister des objectifs politiques que les syndicats et les partis avaient abandonn\u00e9s, ou oubli\u00e9s, ou refoul\u00e9s. D\u2019autre part, les mouvements sociaux ont apport\u00e9 des m\u00e9thodes d\u2019action que les syndicats ont peu \u00e0 peu, encore une fois, oubli\u00e9es, ignor\u00e9es ou refoul\u00e9es. Et en particulier des m\u00e9thodes d\u2019action personnelle : les actions des mouvements sociaux recourent \u00e0 l\u2019efficacit\u00e9 symbolique, une efficacit\u00e9 symbolique qui d\u00e9pend, pour une part, de l\u2019engagement personnel de ceux qui manifestent ; un engagement personnel qui est aussi un engagement corporel.<br \/>\nIl faut prendre des risques. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9filer, bras dessus bras dessous, comme le font traditionnellement les syndicalistes le 1er mai. Il faut faire des actions, des occupations de locaux, etc. Ce qui demande \u00e0 la fois de l\u2019imagination et du courage. Mais je vais dire aussi : \u00ab Attention, pas de &#8220;syndicalophobie&#8221;. Il y a une logique des appareils syndicaux qu\u2019il faut comprendre. \u00bb Pourquoi est-ce que je dis aux syndicalistes des choses qui sont proches du point de vue que les mouvements sociaux ont sur eux et pourquoi vais-je dire aux mouvements sociaux des choses qui sont proches de la vision que les syndicalistes ont d\u2019eux ? Parce que c\u2019est \u00e0 condition que chacun des groupes se voie lui-m\u00eame comme il voit les autres qu\u2019on pourra surmonter ces divisions qui contribuent \u00e0 affaiblir des groupes d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s faibles. Le mouvement de r\u00e9sistance \u00e0 la politique n\u00e9o-lib\u00e9rale est globalement tr\u00e8s faible et il est affaibli par ses divisions : c\u2019est un moteur qui d\u00e9pense 80 % de son \u00e9nergie en chaleur, c\u2019est-\u00e0-dire sous forme de tensions, de frictions, de conflits, etc. Et qui pourrait aller beaucoup plus vite et plus loin si&#8230;<br \/>\nLes obstacles \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un mouvement social europ\u00e9en unifi\u00e9 sont de plusieurs ordres. Il y a les obstacles linguistiques, qui sont tr\u00e8s importants, par exemple dans la communication entre les syndicats ou les des mouvements sociaux &#8211; les patrons et les cadres parlent les langues \u00e9trang\u00e8res, les syndicalistes et les militants beaucoup moins. De ce fait, l\u2019internationalisation des mouvements sociaux ou des syndicats est rendue tr\u00e8s difficile. Puis il y a les obstacles li\u00e9s aux habitudes, aux modes de pens\u00e9e, et \u00e0 la force des structures sociales, des structures syndicales. Quel peut \u00eatre le r\u00f4le des chercheurs l\u00e0-dedans  ? Celui de travailler \u00e0 une invention collective des structures collectives d\u2019invention qui feront na\u00eetre un nouveau mouvement social, c\u2019est-\u00e0-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens internationaux d\u2019action.<br \/>\nPierre Bourdieu<br \/>\nSociologue, professeur au Coll\u00e8ge de France.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[8],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=21"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":691,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/21\/revisions\/691"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=21"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=21"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=21"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}