{"id":22,"date":"2008-04-29T18:07:03","date_gmt":"2008-04-29T18:07:03","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/droits-sociaux-et-secteur-informel-par-dan-gallin-1999\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"droits-sociaux-et-secteur-informel-par-dan-gallin-1999","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/04\/29\/droits-sociaux-et-secteur-informel-par-dan-gallin-1999\/","title":{"rendered":"Droits sociaux et secteur informel &#8211; par Dan Gallin (1999)"},"content":{"rendered":"<p>Le texte qui suit est l&#8217;intervention de Dan Gallin \u00e0 la Sixi\u00e8me Universit\u00e9 d&#8217;\u00e9t\u00e9 de l&#8217;Association Club Mohamed Ali de la Culture Ouvri\u00e8re (ACMACO), tenue \u00e0 Gammarth (Tunisie) du 23 au 25 juillet 1999.<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\nLe Global Labour Institute<br \/>\n<strong>Introduction<\/strong><br \/>\nPourquoi parler du secteur informel? En premier lieu, \u00e0 cause de ses dimensions: il s\u2019agit d\u2019un secteur \u00e9norme, englobant des millions de travailleurs, et qui est en croissance. En outre, c\u2019est un secteur largement n\u00e9glig\u00e9 par les syndicats, et aussi, la plupart du temps, par les gouvernements. Ces millions de travailleurs, ce sont des marginaux et des exclus de la soci\u00e9t\u00e9 de travail.<br \/>\nOr, si nous avons le souci, dans le contexte de la globalisation, de changer les rapports de force au niveau mondial, c\u2019est \u00e0 dire de les rendre plus favorables au mouvement ouvrier, de r\u00e9cup\u00e9rer le terrain perdu, l\u2019organisation du secteur informel doit \u00eatre une de nos priorit\u00e9s.<br \/>\nIl y a l\u00e0 un enjeu social et un enjeu politique. Le mouvement syndical bas\u00e9 sur le secteur formel &#8211; r\u00e9glement\u00e9 &#8211; r\u00e9tr\u00e9cit et continuera \u00e0 s\u2019affaiblir s\u2019il n\u2019arrive pas \u00e0 organiser le secteur informel, c\u2019est \u00e0 dire d\u2019emp\u00eacher que le patronat puisse le contourner par le secteur informel: il faut donc occuper le terrain.<br \/>\nEnsuite, il y a une th\u00e9orie \u00e9labor\u00e9e par des \u00e9conomistes n\u00e9o-lib\u00e9raux, un peu romantique, qui id\u00e9alise le secteur informel et cherche \u00e0 faire de n\u00e9cessit\u00e9 vertu: selon cette th\u00e9orie, le secteur informel apporterait une solution au ch\u00f4mage, ou au non-emploi, par la cr\u00e9ation de micro-entreprises par des centaines de milliers, sinon des millions, de micro-capitalistes. Evidemment: dans une soci\u00e9t\u00e9 de libre march\u00e9 parfaite, o\u00f9 les relations de travail seraient enti\u00e8rement d\u00e9r\u00e9glement\u00e9s et tous les contrats de travail seraient individuels, le secteur informel engloberait l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie. Et il n\u2019y aurait, bien entendu, pas de syndicats.<br \/>\nCe fantasme n\u2019a \u00e9videmment aucun rapport \u00e0 ce qui arrive dans le monde r\u00e9el. Loin d\u2019\u00eatre un premier pas vers une am\u00e9lioration de leur situation, voire vers une modeste prosp\u00e9rit\u00e9, le travail dans le secteur informel est une strat\u00e9gie de survie , et reste pr\u00e9caire, fragile, marginal et mis\u00e9rable. Ce n\u2019est en tout cas pas une alternative \u00e0 une politique de l\u2019emploi, et si les conditions de travail peuvent \u00eatre am\u00e9lior\u00e9es, c\u2019est par l\u2019organisation, et pas par la magie d\u2019un processus automatique.<br \/>\n<strong>Qu\u2019est-ce que le \u201csecteur informel\u201d?   <\/strong><br \/>\nLe concept de \u201csecteur informel\u201d appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois dans des \u00e9tudes du BIT de 1971 sur le Ghana et le Kenya; il reste une pr\u00e9occupation du BIT dans le cadre des discussions sur l\u2019emploi &#8211; r\u00e9cemment aussi par rapport \u00e0 l\u2019action syndicale: une r\u00e9union sur les syndicats et le secteur informel est pr\u00e9vue pour octobre prochain.<br \/>\nOn appelle \u201csecteur informel\u201d toute la partie de l\u2019\u00e9conomie qui n\u2019est pas (ou peu) r\u00e9glement\u00e9e par des normes l\u00e9gales ou contractuelles. Les travailleurs du secteur informel ne sont souvent pas des salari\u00e9s dans le sens habituel du terme: ce sont formellement des ind\u00e9pendants, en r\u00e9alit\u00e9 souvent dans des relations de d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de ceux qui les paient encore bien plus violentes que les travailleurs salari\u00e9s.<br \/>\nTypiquement, il s\u2019agit de travailleurs \u00e0 domicile (habillement, alimentation et tabacs, artisanat, saisie et traitement de donn\u00e9es informatiques, etc.), vendeurs ambulants ou dans des march\u00e9s non r\u00e9glement\u00e9s et micro-prestataires de services (nettoyage, transports, etc.), employ\u00e9s de maison, paysans sans terre ou oblig\u00e9s de travailler ailleurs que sur leur terre pour survivre.<br \/>\nOn oppose au \u201csecteur informel\u201d le \u201csecteur formel\u201d, donc r\u00e9glement\u00e9, couvert par la l\u00e9gislation du travail et les conventions collectives. En r\u00e9alit\u00e9, la s\u00e9paration entre les deux secteurs n\u2019est pas nette: il y a beaucoup d\u2019interp\u00e9n\u00e9tration et de va-et-vient entre les secteurs \u201cformel\u201d et \u201cinformel\u201d, au gr\u00e9 de la conjoncture \u00e9conomique.<br \/>\nLes limites conceptuelles sont elles-m\u00eames floues: les jeunes femmes qui travaillent dans les usines d\u2019assemblage des zones franches d\u2019exportation, ou les enfants qui polissent des diamants dans les ateliers de Surat, en Inde, sont ils dans le secteur informel? C\u2019est du travail en usine, mais compl\u00e8tement d\u00e9r\u00e9glement\u00e9. Faut-il alors parler simplement du secteur d\u00e9r\u00e9glement\u00e9?<br \/>\nDe toute fa\u00e7on, la notion de \u201cclasse ouvri\u00e8re\u201d doit englober en fait les deux secteurs, et pas seulement celui o\u00f9 le travail est salari\u00e9.<br \/>\n<strong>Tendances r\u00e9centes: la croissance du secteur informel <\/strong><br \/>\nSur le plan mondial, le secteur informel \u00e9tait en d\u00e9clin jusqu\u2019au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980, autant dans les pays dits en d\u00e9veloppement que dans les pays industrialis\u00e9s. La tendance s\u2019inverse soudainement \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980: le secteur informel devient dominant dans la plupart des pays en d\u00e9veloppement et devient important dans les pays industrialis\u00e9s.<br \/>\nL\u2019absence de donn\u00e9es fiables dans beaucoup de pays rend les estimations difficiles, mais au mieux des connaissances actuelles on estime qu\u2019un quart de la population mondiale \u00e9conomiquement active en dehors de l\u2019agriculture, soit 500 millions de personnes, d\u00e9pendent pour leur survie du secteur informel.<br \/>\nEn Inde, par exemple, 75 pour-cent de la population active (toujours excluant l\u2019agriculture) \u00e9tait dans le secteur informel en 1990; en 1998, c\u2019\u00e9tait le 93 pour-cent. (1). En Afrique, la part du secteur informel dans l\u2019emploi total en zone urbaine est de 80% au B\u00e9nin (1992), 57% au Cameroun (1993) 72% en Gambie (1993), 79% au Ghana (1997), 77% au S\u00e9n\u00e9gal (1991), 17% en Afrique du Sud (1995) et 56% en Tanzanie (1991), mais 67% \u00e0 Dar-es-Salaam (1995). Les chiffres sont 28% pour le Maroc (1988) et 39% pour la Tunisie (1981). Pour la Tunisie, mais recouvrant l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie (zones urbaines et rurales) le chiffre est de 38% en 1995.<br \/>\nDans la zone des pays de l\u2019OCDE, peu de statistiques sont disponibles (curieusement), mais les estimations dont nous disposons sont de 11% pour l\u2019Irlande, environ autant pour la Nouvelle-Z\u00e9lande, 19% pour l\u2019Allemagne, 20% en Italie (industrie seulement).<br \/>\nDans les PECO (Pays d\u2019Europe Centrale et Orientale), la part du secteur informel est de 13% de l\u2019emploi urbain et de 15% de l\u2019emploi rural en Pologne, le seul pays pour lequel nous disposons de donn\u00e9es. Toutes les informations non-chiffr\u00e9es re\u00e7ues notamment de la R\u00e9publique Tch\u00e8que, de Hongrie, de Roumanie, de Bulgarie, d\u2019Albanie, de Russie, d\u2019Ukraine, de la Moldavie concordent cependant: le secteur informel est en croissance rapide au fur et \u00e0 mesure que les entreprises d\u2019Etat ferment ou sont privatis\u00e9es et que le ch\u00f4mage augmente.<br \/>\nLes raisons de la croissance du secteur informel sont en premier lieu les crises \u00e9conomiques mondiales cr\u00e9\u00e9es par des d\u00e9cisions politiques, en particulier la crise de la dette des pays en d\u00e9veloppement, les programmes d\u2019ajustement structurels du FMI et de la BM (d\u00e9mant\u00e8lement du secteur public, d\u00e9r\u00e9glementation du march\u00e9 du travail); ensuite la crise qui a commenc\u00e9 par l\u2019Asie en 1997, a continu\u00e9 en Russie en 1998 et a frapp\u00e9 le Br\u00e9sil au d\u00e9but de cette ann\u00e9e et qui a provoqu\u00e9 une nouvelle vague de fermetures d\u2019entreprises et des licenciements \u00e0 une \u00e9chelle dramatique.<br \/>\nPour prendre l\u2019Indon\u00e9sie comme exemple: le ch\u00f4mage a pass\u00e9 de 20m (22%) en 1998 \u00e0 38m. au d\u00e9but de cette ann\u00e9e. Quant \u00e0 la population vivant en dessous du seuil de pauvret\u00e9 officiel (correspondant en Indon\u00e9sie \u00e0 un revenu de USD0.55 par jour en zone urbaine et de USD0.40 en zone rurale, \u00e0 peu pr\u00e8s la moiti\u00e9 des taux internationalement comparables) elle a pass\u00e9 de 37% du total (20m) au milieu de l\u2019ann\u00e9e 1998 \u00e0 48% \u00e0 la fin de l\u2019ann\u00e9e et les projections, sauf redressement \u00e9conomique, sont de 66% pour cette ann\u00e9e et de 70% l\u2019ann\u00e9e prochaine.<br \/>\nLes tendances sont comparables en Cor\u00e9e et en Tha\u00eflande, alors qu\u2019en Russie et en d\u2019autres pays-successeurs de l\u2019ancienne URSS, en plus des millions de ch\u00f4meurs, d\u2019autres millions de travailleurs encore dans des relations de travail formelles ne re\u00e7oivent plus leurs salaires. Selon un rapport du BIT d\u2019avril dernier, la derni\u00e8re crise avait d\u00e9truit 24m. d\u2019emplois en Asie orientale seulement, essentiellement dans les secteurs \u201cindustriels modernes\u201d.<br \/>\n<strong>Pr\u00e9dominance du travail f\u00e9minin <\/strong><br \/>\nLa majorit\u00e9 des travailleurs \u00e9ject\u00e9s du secteur \u201cformel\u201d par la crise sont des femmes. Un rapport de la CISL (\u201cD\u2019Asie en Russie et au Br\u00e9sil &#8211; Le co\u00fbt de la crise\u201d, mai 1999) rel\u00e8ve que les femmes sont les principales victimes de la pr\u00e9carisation du travail et de la paup\u00e9risation entra\u00een\u00e9es par la crise.<br \/>\nMais m\u00eame avant la crise les femmes ont toujours repr\u00e9sent\u00e9 l\u2019essentiel de la main d&#8217;\u0153uvre du secteur informel (le travail des enfants y est aussi fortement repr\u00e9sent\u00e9). Les femmes repr\u00e9sentent notamment la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des travailleurs \u00e0 domicile (soit entre 40 et 50% de la main d&#8217;\u0153uvre dans certains secteurs clefs d\u2019exportation en Am\u00e9rique latine et en Asie, tels que les textiles, l\u2019habillement et la chaussure); aussi la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 des vendeurs des march\u00e9s informels (soit le 30% du total de la main d&#8217;\u0153uvre urbaine dans certaines parties de l\u2019Afrique.)<br \/>\nLes femmes repr\u00e9sentent aussi 90% de la main d&#8217;\u0153uvre des zones franches d\u2019exportation, essentiellement des usines d\u2019assemblage o\u00f9, dans la plupart des cas, le travail n\u2019est pas r\u00e9glement\u00e9. Les droits sociaux et la protection sociale y sont inexistants. Il en existe actuellement 850, surtout en Am\u00e9rique centrale et en Asie, mais elles continuent \u00e0 se multiplier, surtout en Afrique et dans les PECOs.<br \/>\n<strong>Strat\u00e9gies patronales <\/strong><br \/>\nA part l\u2019effet des crises macro-\u00e9conomiques, l\u2019\u00e9volution des technologies (notamment l\u2019informatisation) et de la structure des entreprises contribue \u00e0 la pr\u00e9carisation du travail, c\u2019est \u00e0 dire \u00e0 la d\u00e9construction du secteur formel et l\u2019essor du secteur informel.<br \/>\nL\u2019entreprise, autrefois organis\u00e9e en structure pyramidale, se pr\u00e9sente aujourd\u2019hui de plus en plus sous la forme d\u2019un ensemble flexible de centres d\u2019activit\u00e9 organis\u00e9s de fa\u00e7on mobile autour d\u2019un petit noyau. Ce noyau est d\u2019ailleurs lui-m\u00eame pyramidal: il est constitu\u00e9 par la direction et les employ\u00e9s du si\u00e8ge et \u00e9ventuellement par un noyau de main d&#8217;\u0153uvre hautement sp\u00e9cialis\u00e9e et qualifi\u00e9e; mais toutes les op\u00e9rations impliquant une main d&#8217;\u0153uvre importante sont sous-trait\u00e9es, aussi sur le plan international. La soci\u00e9t\u00e9 se trouve ainsi au centre d\u2019un r\u00e9seau interd\u00e9pendant de soci\u00e9t\u00e9s de sous-traitance, qui sous-traitent \u00e0 leur tour en cascade, avec des salaires et des conditions de travail qui se d\u00e9gradent au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne du noyau central vers la p\u00e9riph\u00e9rie.(2)<br \/>\nEn r\u00e9duisant au maximum le noyau dur des travailleurs permanents \u00e0 horaire et salaire fixe, en d\u00e9centralisant et en sous-traitant au maximum, en ayant recours partout o\u00f9 cela est possible au travail pr\u00e9caire (temporaire, saisonnier, sur appel, etc.) le patronat r\u00e9duit ses co\u00fbts en d\u00e9r\u00e9glementant le march\u00e9 du travail, comme dans les zones franches d\u2019exportation et dans les cercles ext\u00e9rieurs de la sous-traitance, pratiquement invisibles: micro-entreprises, travailleurs \u00e0 domicile.<br \/>\nC\u2019est ainsi que le secteur informel fait int\u00e9gralement partie des cha\u00eenes globales de production et de vente. Il est compl\u00e9mentaire du secteur formel et il le prolonge. Il n\u2019a de particulier que l\u2019absence de droits et de protection sociales des travailleurs qui en font partie; \u00e9conomiquement, les secteurs formel et informel forment un tout.<br \/>\nLa strat\u00e9gie de la d\u00e9centralisation, flexibilisation et pr\u00e9carisation du travail est aussi une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9limination du mouvement syndical. La sous-traitance est souvent une fa\u00e7on de se d\u00e9charger des responsabilit\u00e9s et des obligations l\u00e9gales. La fragmentation et la dispersion de la main d&#8217;\u0153uvre, son brassage constant avec l\u2019introduction de couches nouvelles (femmes, jeunes, immigr\u00e9s) dans des secteurs sans traditions syndicales (informatique, services divers), la pression au rendement au plus bas prix, les intimidations patronales, rendent la syndicalisation difficile.<br \/>\nLe d\u00e9clin de la densit\u00e9 syndicale dans la plupart des pays industrialis\u00e9s dans les ann\u00e9es 1980 et 1990 est due moins aux d\u00e9localisations vers le Sud et l\u2019Est qu\u2019il n\u2019a \u00e9t\u00e9 dit. Elle est due beaucoup plus \u00e0 la d\u00e9construction du secteur formel, est c\u2019est dans les pays o\u00f9 la d\u00e9r\u00e9glementation du march\u00e9 de travail a \u00e9t\u00e9 la plus draconienne que le taux de syndicalisation chute le plus.<br \/>\nAinsi, le Japon et les Etats-Unis, par exemple, perdent la moiti\u00e9 de leurs syndiqu\u00e9s sur une p\u00e9riode de 40 ans, mais la Nouvelle Z\u00e9lande et le Portugal perdent la moiti\u00e9 de leurs syndiqu\u00e9s sur 10 ans, et Isra\u00ebl perd les trois quarts de ses syndiqu\u00e9s sur dix ans. (3)<br \/>\nLes syndicats qui r\u00e9sistent \u00e0 cette tendance sont ceux qui se trouvent dans des pays ayant r\u00e9ussi \u00e0 maintenir pour l\u2019essentiel leur r\u00e9glementation sociale (le taux de syndicalisation augmente entre 1985 et 1995 de 2.3% au Danemark, de 16.1% en Finlande, de 3.6% en Norv\u00e8ge, de 8.7% en Su\u00e8de, de 35.8% \u00e0 Malte) ou bien des pays ou le mouvement ouvrier profite d\u2019une conjoncture politique favorable (Afrique du Sud: plus 130.8%, Philippines: plus 84.9%, Espagne: plus 62.1%)<br \/>\n<strong>Strat\u00e9gies syndicales<\/strong><br \/>\nLe mouvement syndical dans son ensemble a \u00e9t\u00e9 lent \u00e0 r\u00e9agir au ph\u00e9nom\u00e8ne du secteur informel, ceci pour plusieurs raisons: au d\u00e9part, le secteur informel lui apparaissait comme une anomalie passag\u00e8re: la croissance \u00e9conomique allait permettre de le r\u00e9duire graduellement au profit du secteur formel. Ensuite, il tendait \u00e0 minimiser l\u2019importance du secteur par r\u00e9action aux exag\u00e9rations des id\u00e9ologues n\u00e9o-lib\u00e9raux qui faisaient croire que le secteur informel, parce que d\u00e9r\u00e9glement\u00e9 et en croissance, pouvait \u00e0 lui seul r\u00e9soudre le probl\u00e8me du ch\u00f4mage. Enfin, le facteur d\u2019inertie a jou\u00e9: la logique d\u2019organisations qui, sollicit\u00e9es en permanence au-del\u00e0 de leurs moyens, parent au plus press\u00e9 et vont au plus facile, et reculent forc\u00e9ment devant l\u2019effort d\u2019organiser un secteur aussi complexe, h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne, fragment\u00e9, donc on\u00e9reux (en d\u00e9clarant parfois qu\u2019il est \u201cimpossible\u201d \u00e0 organiser, ou \u201cpas rentable\u201d).<br \/>\nCette situation est en train de changer, \u00e9galement pour des raisons multiples: il y a, en premier lieu, la prise de conscience de la permanence du secteur informel: loin de dispara\u00eetre, il ne fait que cro\u00eetre et des pans entiers de la classe ouvri\u00e8re traditionnelle y tombent; la stabilisation du secteur informel devient d\u2019un int\u00e9r\u00eat \u00e9vident pour les travailleurs organis\u00e9s du secteur formel. D\u2019autre part, les mouvements de femmes proches du mouvement ouvrier (ou partiellement en concurrence avec lui) s\u2019int\u00e9ressent au secteur informel, compos\u00e9 de femmes dans sa tr\u00e8s grande majorit\u00e9. Finalement, et c\u2019est peut-\u00eatre le ph\u00e9nom\u00e8ne le plus int\u00e9ressant, les travailleurs du secteur informel ont d\u00e9montr\u00e9 leur capacit\u00e9 de s\u2019organiser eux-m\u00eames, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019ils &#8211; ou plut\u00f4t elles &#8211; montrent qu\u2019elles sont capables de devenir des partenaires valables pour les organisations existantes.<br \/>\nIl y a essentiellement deux cas de figure: des organisations syndicales de type traditionnel \u00e9tendent leur domaine d\u2019action pour prendre en charge certaines parties du secteur informel: par exemple la F\u00e9d\u00e9ration des travailleurs des textiles, de l\u2019habillement et de la chaussure en Australie organise avec succ\u00e8s les travailleuses \u00e0 domicile dans son secteur; ou au S\u00e9n\u00e9gal, la centrale UDTS a cr\u00e9\u00e9 une f\u00e9d\u00e9ration des travailleurs du secteur informel. D\u2019autres exemples de ce type, mais assez peu d\u00e9velopp\u00e9s, existent en Allemagne, en Irlande, aux Pays-Bas, au Canada.<br \/>\nOu alors, il s\u2019agit d\u2019organisations nouvellement cr\u00e9\u00e9es, sp\u00e9cifiquement pour organiser dans le secteur informel. L\u2019organisation arch\u00e9typale de cette derni\u00e8re cat\u00e9gorie, qui a donn\u00e9 l\u2019exemple, est la Self Employed Women\u2019s Association (SEWA) (Association des Femmes Auto-employ\u00e9es) de l\u2019Inde (le si\u00e8ge est \u00e0 Ahmedabad, au Gujarat), qui a commenc\u00e9 il y a vingt-cinq ans avec un groupe de quelques centaines de femmes qui venaient d\u2019\u00eatre exclues de la F\u00e9d\u00e9ration du textile pour insubordination et qui a maintenant pr\u00e8s de 250,000 membres dans quatre Etats de l\u2019Inde. Le SEWA organise des femmes qui travaillent \u00e0 domicile, des vendeuses, des ramasseuses de papier, etc. C\u2019est un syndicat structur\u00e9 d\u00e9mocratiquement qui s\u2019est donn\u00e9 des moyens auxiliaires impressionnants: une banque de micro-cr\u00e9dit, un programme de formation \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, des coop\u00e9ratives dans les domaines de l\u2019artisanat, de la production agricole, de la sant\u00e9, du logement.<br \/>\nLes syndicats indiens reconnus dans le secteur formel ont longtemps contest\u00e9 \u00e0 la SEWA sa qualit\u00e9 de syndicat. Selon eux, le SEWA est une ONG parce que ses membres ne sont pas des salari\u00e9es dans le sens traditionnel et l\u00e9gal du terme. Mais la SEWA a \u00e9t\u00e9 reconnue comme organisation syndicale par les Secr\u00e9tariat professionnels internationaux (SPI) (ou Internationales syndicales par secteur d\u2019activit\u00e9). Elle est affili\u00e9e \u00e0 trois d\u2019entre eux: les Internationales de l\u2019agro-alimentaire, du textile\/habillement et de la chimie. La SEWA s\u2019est d\u2019ailleurs r\u00e9cemment associ\u00e9e \u00e0 d\u2019autres syndicats pour cr\u00e9er une nouvelle centrale syndicale nationale en Inde.<br \/>\nEn Afrique du Sud, une organisation syndicale (entre temps affili\u00e9e au COSATU), la Self Employed Women\u2019s Union (SEWU) s\u2019est cr\u00e9\u00e9e sur le mod\u00e8le de la SEWA et, plus r\u00e9cemment, une organisation semblable s\u2019est cr\u00e9\u00e9e en Turquie.<br \/>\nA part des affiliations aux SPI, le SEWA a donn\u00e9 naissance \u00e0 deux r\u00e9seaux internationaux du secteur informel: l\u2019Alliance Internationale des Vendeurs Ambulants (International Alliance of Street Vendors, ou StreetNet), qui est compos\u00e9e de d\u2019organisations et de groupes militants de onze pays et qui a adopt\u00e9, en 1995, la \u201cD\u00e9claration de Bellagio\u201d sur les droits des vendeurs ambulants; le deuxi\u00e8me est HomeNet, un r\u00e9seau de syndicats, tels que la SEWA, SEWU, un Syndicat de Brodeuses \u00e0 Mad\u00e8re ou d\u2019autres groupements (Bangladesh, Philippines, Tha\u00eflande) qui repr\u00e9sentent des travailleuses \u00e0 domicile.<br \/>\nHomeNet et StreetNet, ensemble avec le SEWA, certains autres syndicats et des groupes d\u2019appui universitaires ou dans des organisations internationales, ont form\u00e9 un autre r\u00e9seau, le WIEGO (Women in Informal Employment Globalizing and Organizing), fond\u00e9 en 1997. Il s\u2019agit d\u2019une coalition cr\u00e9\u00e9e pour renforcer la position des femmes dans le secteur informel, par de meilleures statistiques (la question de la visibilit\u00e9 est fondamentale), de recherches, de programmes d\u2019action et l\u2019\u00e9laboration de propositions politiques.<br \/>\nDans le secteur informel rural, il faut encore citer le cas du Mouvement des paysans sans terre (MST) du Br\u00e9sil, qui organise l\u2019occupation des terres en friche de grands propri\u00e9taires. En ce moment, dans l\u2019Etat f\u00e9d\u00e9ral br\u00e9silien du Paran\u00e0 o\u00f9 le MST maintient 82 campements (acampamentos) rassemblant plus de 7,000 familles, le Mouvement est la cible d\u2019une r\u00e9pression polici\u00e8re qui cherche \u00e0 disperser ces campements et qui devrait provoquer une action de solidarit\u00e9 internationale. Le MST est affili\u00e9 \u00e0 Via Campesina, un r\u00e9seau international d\u2019organisation de paysans sans terre ou de petits paysans.<br \/>\n<strong>Organisation du secteur informel <\/strong><br \/>\nNous avons vu que le caract\u00e8re multiforme et complexe du secteur informel rend toute g\u00e9n\u00e9ralisation difficile. Il en est cependant trois que nous pouvons l\u00e9gitimement faire:<br \/>\n(1) Le secteur informel est compos\u00e9 de travailleurs, et tous les travailleurs sont organisables, avec comme point de d\u00e9part la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats en tant que travailleurs.<br \/>\n(2) L\u2019immense majorit\u00e9 des travailleurs du secteur informel sont en fait des travailleuses.<br \/>\n(3) Le secteur informel n\u2019est pas pr\u00e8s de dispara\u00eetre; en fait, il continue de cro\u00eetre.<br \/>\nIl s\u2019en suit trois conclusions: la premi\u00e8re, c\u2019est que les travailleurs du secteur informel ne seront jamais aussi bien organis\u00e9s que par eux (elles)-m\u00eames. Quand le pr\u00e9ambule de l\u2019Association internationale des Travailleurs dit en 1864 que \u201cl\u2019\u00e9mancipation des travailleurs sera l&#8217;\u0153uvre des travailleurs eux-m\u00eames\u201d, ce n\u2019est pas une directive ou un d\u00e9cret, mais une constatation. L\u2019organisation de n\u2019importe quelle cat\u00e9gorie de travailleurs, dans n\u2019importe quel pays, ne se fait jamais par d\u00e9cret, de haut en bas, sauf en cas d\u2019imposture. Si l\u2019organisation est authentique et ind\u00e9pendante, si elle doit avoir une capacit\u00e9 de r\u00e9sistance et de lutte, et une capacit\u00e9 de durer, elle doit \u00eatre organis\u00e9e \u201cpar les travailleurs eux-m\u00eames\u201d. Personne n\u2019a invent\u00e9 les syndicats. Le r\u00f4le de syndicats ext\u00e9rieurs au secteur informel devrait donc \u00eatre un r\u00f4le d\u2019accompagnement et d\u2019appui, en tout cas pas un r\u00f4le de substitution.<br \/>\nLa deuxi\u00e8me conclusion, c\u2019est que toute organisation du secteur informel doit int\u00e9grer au d\u00e9part les besoins et les revendications des femmes au travail et dans la soci\u00e9t\u00e9. Cela est impossible si les dirigeants et les d\u00e9cideurs des organisations concern\u00e9es ne sont pas majoritairement des femmes. La question de la f\u00e9minisation du mouvement syndical est donc pos\u00e9e. Elle se pose de toute fa\u00e7on partout, mais surtout dans le cadre de l\u2019organisation du secteur informel.<br \/>\nLa troisi\u00e8me conclusion, c\u2019est que toutes les strat\u00e9gies d\u2019organisation fond\u00e9es sur l\u2019hypoth\u00e8se de la disparition \u00e0 plus ou moins br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance du secteur informel par son int\u00e9gration graduelle dans le secteur formel, sont vou\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Il ne s\u2019agit pas de d\u00e9manteler le secteur informel, mais de l\u2019organiser dans le cadre de ses propres r\u00e9alit\u00e9s.<br \/>\nUne constatation pour finir: le secteur informel est, pour une partie importante, int\u00e9gr\u00e9 dans l\u2019\u00e9conomie globale. Les organisations de ses travailleurs auront donc besoin de liaisons et de soutiens internationaux. Comme certains SPI (Agro-alimentaire, Chimie, B\u00e2timent, Textile\/Habillement) l\u2019ont d\u00e9j\u00e0 reconnu, l\u2019organisation du secteur informel est une responsabilit\u00e9 du mouvement syndical international.<br \/>\nLa n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019organiser le secteur informel est une pression de plus qui, s\u2019ajoutant \u00e0 d\u2019autres, pose le probl\u00e8me de la transformation de la culture syndicale dans beaucoup de pays et sur le plan international: il s\u2019agit de d\u00e9bureaucratiser, d\u00e9mocratiser et f\u00e9miniser le mouvement pour le rendre plus apte \u00e0 cr\u00e9er de nouveaux rapports de force, \u00e0 survivre et \u00e0 pr\u00e9valoir dans une lutte pour le pouvoir qui est d\u00e9sormais globale.<br \/>\n<strong>Notes<\/strong><br \/>\n(1) Pour la m\u00eame ann\u00e9e, le chiffre \u00e9tait de 80 % aux Philippines, 75 % en Tha\u00eflande. Aux Mexique, la part du secteur informel dans l\u2019emploi total a pass\u00e9 du 25% en 1989 \u00e0 35% en 1996, au P\u00e9rou (Lima) de 38% en 1984 \u00e0 49% en 1995; en Colombie, il plafonne \u00e0 55% environ entre 1984 \u00e0 1994.<br \/>\n(2) Le noyau central dirige la production et la vente, contr\u00f4le les lieux de sous-traitance, d\u00e9cide \u00e0 br\u00e8ve \u00e9ch\u00e9ance quoi produire, o\u00f9, quand, comment et par qui, et d\u2019o\u00f9 certains march\u00e9s seront approvisionn\u00e9s. Il vend un ensemble d\u2019\u00e9l\u00e9ments, tels que la marque, l\u2019organisation, le design et le marketing, le contr\u00f4le d\u2019un r\u00e9seau de distribution, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un march\u00e9 prot\u00e9g\u00e9 et le contr\u00f4le de la qualit\u00e9. La production elle-m\u00eame est faite par d\u2019autres. Le producteur de chaussures Nike \u201cne se consid\u00e8re pas comme un fabricant, mais comme une soci\u00e9t\u00e9 de recherche, de d\u00e9veloppement et de marketing.\u201d Toyota, en 1991, avait 36,000 sous-traitants. Une bonne partie de la production de soci\u00e9t\u00e9s telles que General Motors, General Electric, Kodak, Caterpillar, Bull, Olivetti, Siemens est r\u00e9alis\u00e9e par d\u2019autres firmes.<br \/>\n(3) Au Japon, le taux de syndicalisation chute de 56% en 1950 \u00e0 28% en 1990, essentiellement par l\u2019effet de la sous-traitance, et il continue \u00e0 chuter (de 16.7% entre 1985 et 1995). Aux Etats-Unis, le taux de syndicalisation maximum \u00e9tait atteint en 1945 avec 35,5%; il se situe actuellement \u00e0 14%. Quelques autres exemples (recul du taux de syndicalisation entre 1985 et 1995, selon le BIT): Argentine: 42.6%, Mexique: 28.2%, Etats-Unis: 21.1%, Venezuela: 42.6%, Australie: 29.6%, Nouvelle Z\u00e9lande: 55.1% ,Autriche: 19.2%, R\u00e9publique Tch\u00e8que: 44.3%, France: 37.2%, Allemagne: 17.6%, Gr\u00e8ce: 33.8%, Hongrie: 25.3%, Isra\u00ebl: 77.0%, Pologne: 42.5%, Portugal: 50.2%, Royaume-Uni: 27.7%.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le texte qui suit est l&#8217;intervention de Dan Gallin \u00e0 la Sixi\u00e8me Universit\u00e9 d&#8217;\u00e9t\u00e9 de l&#8217;Association Club Mohamed Ali de la Culture Ouvri\u00e8re (ACMACO), tenue \u00e0 Gammarth (Tunisie) du 23 au 25 juillet 1999.<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[9],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=22"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":690,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/22\/revisions\/690"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=22"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=22"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=22"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}