{"id":35,"date":"2008-05-02T12:40:19","date_gmt":"2008-05-02T12:40:19","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/mondialisation-comprendre-pour-agir-par-dan-gallin-2002\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"mondialisation-comprendre-pour-agir-par-dan-gallin-2002","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/mondialisation-comprendre-pour-agir-par-dan-gallin-2002\/","title":{"rendered":"Mondialisation\u2014comprendre pour agir (Dan Gallin, 2002)"},"content":{"rendered":"<p><em>Chers Amis,<\/em><br \/>\n<em> Je vous remercie de l\u2019invitation d&#8217;introduire ce d\u00e9bat par lequel, je l\u2019esp\u00e8re, nous pourrons d\u00e9gager quelques id\u00e9es sur l\u2019action \u00e0 mener pour construire un contre-pouvoir social dans le contexte de la mondialisation.<\/em><\/p>\n<p><em>Nous avons \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un certain nombre de questions: un contre-pouvoir face \u00e0 qui et \u00e0 quoi? dans quelles conditions doit-il se construire, c\u2019est \u00e0 dire que repr\u00e9sente pour nous le contexte de la mondialisation? qui doit le construire? et comment? et, bien s\u00fbr, dans quel but?<\/em><!--more--><strong>D\u00e9finitions<\/strong><br \/>\nDans toute discussion sur la mondialisation\u2014ou globalisation: il y a une petite nuance entre les deux termes, mais elle n\u2019est pas importante\u2014il est facile de confondre cause et effet, par exemple dans les discussions si l\u2019on est &#8220;pour&#8221; ou &#8220;contre&#8221; la mondialisation.<\/p>\n<p>La mondialisation est au d\u00e9part un processus de transformation de la vie \u00e9conomique \u00e0 la suite de l\u2019introduction de technologies nouvelles, fond\u00e9es sur l\u2019informatisation, essentiellement dans le domaine des communications et des transports. Dans ce sens, la mondialisation est une r\u00e9alit\u00e9 incontournable et irr\u00e9versible, au m\u00eame titre que la r\u00e9volution industrielle qui a suivi l\u2019invention de la machine \u00e0 vapeur ou du moteur \u00e0 explosion.<\/p>\n<p>A ce niveau du constat, parler d&#8217;une &#8220;lutte contre la mondialisation&#8221;, dire que l&#8217;on est &#8220;pour&#8221; ou &#8220;contre&#8221;, n&#8217;a aucun sens.<\/p>\n<p>Mais comme toutes les grandes transformations historiques, la mondialisation fond\u00e9e sur l\u2019informatisation entra\u00eene des cons\u00e9quences sociales, politiques et culturelles. L\u00e0, il n\u2019y a rien qui soit incontournable et irr\u00e9versible: ces cons\u00e9quences sont ou bien le r\u00e9sultat de processus qui ne sont ma\u00eetris\u00e9s par personne mais pas forc\u00e9ment in\u00e9vitables, ou bien elles sont le r\u00e9sultat d\u2019un rapport de force social.<\/p>\n<p>Ceux qui d\u00e9clarent &#8220;s\u2019opposer \u00e0 la mondialisation&#8221;, pensent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ces cons\u00e9quences, qui sont, actuellement et dans la plupart des cas, contraires \u00e0 nos int\u00e9r\u00eats et \u00e0 notre vision de la soci\u00e9t\u00e9, parce qu\u2019elles sont le plus souvent contr\u00f4l\u00e9es par nos adversaires. Mais l\u00e0, la vraie question est celle de savoir comment s\u2019organise le rapport de force entre les int\u00e9r\u00eats repr\u00e9sent\u00e9s dans cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 globale. Il s\u2019agit donc d\u2019un processus politique, dont le r\u00e9sultat d\u00e9pend de la volont\u00e9 et de la capacit\u00e9 des acteurs sociaux en pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Il est important de tenir ces distinctions a l\u2019esprit pour deux raisons : d\u2019abord, parce que nous pouvons et devons concevoir un mod\u00e8le de mondialisation conforme aux int\u00e9r\u00eats des travailleurs et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, des peuples. Donc, la mondialisation n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne auquel nous devons nous opposer, mais que nous devons nous approprier. C\u2019est cela l\u2019enjeu de notre lutte internationale.<\/p>\n<p>Ensuite, parce que les m\u00eames outils qui ont servi \u00e0 la mondialisation du capital peuvent et doivent servir \u00e0 notre propre mondialisation, \u00e0 l\u2019internationalisation de notre mouvement. Le courrier \u00e9lectronique, la t\u00e9l\u00e9copie, les transports a\u00e9riens bon march\u00e9, l\u2019internet, cr\u00e9ent, pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire, la possibilit\u00e9 mat\u00e9rielle d\u2019un mouvement social v\u00e9ritablement international. C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce qui est en train de se produire sous nos yeux: les grandes manifestations internationales de masse, comme celle de Seattle et celles qui ont suivi, par lesquelles prend forme un mouvement mondial pour la justice globale, le Forum Social Mondial de Porto Alegre, qui devient le point de rassemblement permanent de ce mouvement, seraient inconcevables sans les moyens de communication que nous donne l&#8217;informatisation.<\/p>\n<p><strong>Les rapports de force dans la mondialisation<\/strong><br \/>\nTrois aspects de la mondialisation nous concernent particuli\u00e8rement parce qu\u2019ils sont au centre du d\u00e9placement des rapports de force sociaux et politiques en notre d\u00e9faveur. Il s\u2019agit de l\u2019essor des soci\u00e9t\u00e9s transnationales et d&#8217;un r\u00e9gime d&#8217;\u00e9changes commerciaux qui les favorise, de la red\u00e9finition du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat et de la formation d\u2019un march\u00e9 global du travail.<\/p>\n<p><strong>Les soci\u00e9t\u00e9s transnationales<\/strong><br \/>\nLes soci\u00e9t\u00e9s transnationales (STN) sont le principal moteur et en m\u00eame temps les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des transformations technologiques qui sous-tendent la mondialisation. Elles sont actuellement environ 63,000 et, avec leurs 690,000 filiales, elles repr\u00e9sentent un quart du produit industriel brut (PIB) mondial et un tiers des exportations mondiales. Sur les 100 plus grandes \u00e9conomies du monde, 51 sont des STN et 49 des \u00c9tats, si l\u2019on compare le chiffre d\u2019affaires des STN avec le produit national but (PNB) des \u00c9tats.<\/p>\n<p>La concentration du capital transnational, qui se poursuit, aboutit \u00e0 un contr\u00f4le de secteurs \u00e9conomiques clefs par un petit nombre de STN (t\u00e9l\u00e9communications, ordinateurs, produits pharmaceutiques, alimentation, automobile, a\u00e9rospatiale, p\u00e9trole, commerce de d\u00e9tail, commerce des mati\u00e8res premi\u00e8res, banques, assurances).<\/p>\n<p>Leur pouvoir politique est \u00e0 la mesure de leur pouvoir \u00e9conomique : par exemple aux \u00c9tats-Unis, selon une \u00e9tude r\u00e9cente, les 82 STN qui figurent dans les 200 plus grandes du monde ont contribu\u00e9 plus de 33 millions de dollars aux campagnes \u00e9lectorales il y a deux ans, ce qui repr\u00e9sente quinze fois plus que les contributions syndicales. La m\u00eame \u00e9tude montre que dans le 94 pour-cent des cas, c\u2019est le candidat disposant du plus grand budget qui a gagn\u00e9. D\u2019ailleurs, l\u2019influence politique du grand patronat, notamment de l&#8217;industrie p\u00e9troli\u00e8re, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9vidente que dans l&#8217;administration Bush. Des \u00e9tudes comparables sur le pouvoir politique du capital transnational dans d\u2019autres pays conduiraient sans doute aux m\u00eames r\u00e9sultats.<\/p>\n<p><strong>La red\u00e9finition de l&#8217;Etat<\/strong><br \/>\nC\u2019est surtout la nouvelle mobilit\u00e9 du capital, cons\u00e9quence de la cr\u00e9ation d&#8217;un march\u00e9 unique de l&#8217;argent \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980, qui explique le pouvoir politique des STN. Elle leur a permis d\u2019imposer un nouveau r\u00f4le \u00e0 l\u2019\u00c9tat. C\u2019est cette mobilit\u00e9 qui a permis au capital transnational de se soustraire aux contr\u00f4les exerc\u00e9s sur lui dans le cadre de l\u2019\u00c9tat national, donc aux contraintes qui lui avaient \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00c9tat national \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 incontournable, et o\u00f9 son r\u00f4le principal \u00e9tait de garantir le bien public fond\u00e9 sur un compromis social. D\u00e9sormais, l\u2019\u00c9tat se trouve en position de faiblesse vis-\u00e0-vis du capital transnational, qui peut lui imposer ses conditions, par un chantage \u00e0 l\u2019investissement ou \u00e0 la fiscalit\u00e9.<\/p>\n<p>L&#8217;Etat, priv\u00e9 de ses moyens, vend les meubles: le nombre de privatisations \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle mondiale a quintupl\u00e9 entre 1985 et 1990 et continue \u00e0 cro\u00eetre au fur et \u00e0 mesure que les \u00e9conomies autrefois prot\u00e9g\u00e9es s&#8217;ouvrent aux investissements transnationaux. Les privatisations non seulement \u00e9largissent le champ d\u2019action et renforcent le pouvoir des STN, mais privent l\u2019Etat d\u2019une partie de ses moyens d\u2019action sur le plan \u00e9conomique et r\u00e9duisent sa capacit\u00e9 d\u2019influencer la politique \u00e9conomique ainsi que, dans son r\u00f4le d\u2019employeur, la politique sociale.<\/p>\n<p>Ces contraintes expliquent pourquoi tous les gouvernements, qu&#8217;ils soient de droite ou de gauche, finissent par faire la m\u00eame politique, \u00e0 quelques nuances pr\u00e8s. Ils sont tous pris dans le m\u00eame \u00e9tau. C&#8217;est particuli\u00e8rement dramatique pour les partis de gauche, notamment les partis socialistes, puisque la politique qu&#8217;ils sont oblig\u00e9s de faire, une fois les conditions du capital accept\u00e9es, ne peut s&#8217;exercer qu&#8217;au d\u00e9triment de leur base sociologique traditionnelle: les travailleurs, le peuple.<\/p>\n<p>Politiquement, c&#8217;est grave. L\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Etat national \u00e0 contr\u00f4ler le capital dans le cadre de ses fronti\u00e8res par des mesures l\u00e9gislatives ou d\u2019autres mesures politiques conduit non seulement \u00e0 l\u2019affaiblissement de l\u2019Etat lui-m\u00eame, mais \u00e0 l\u2019affaiblissement, et m\u00eame au discr\u00e9dit, de toutes les structures qui agissent dans le cadre national sur l&#8217;Etat: les parlements, les partis politiques, les centrales syndicales: en d\u2019autres termes, tous les instruments d\u2019un contr\u00f4le d\u00e9mocratique potentiel ou r\u00e9el. A terme, cela veut dire que nous allons vers une crise de la d\u00e9mocratie. L&#8217;Argentine est un cas extr\u00eame mais il n&#8217;est pas certain qu&#8217;il restera un cas unique.<\/p>\n<p>Pour nous, cela veut dire que nous ne pouvons plus compter sur l\u2019\u00c9tat pour nous prot\u00e9ger comme par le pass\u00e9. La parade est difficile: si nous voulons nous en sortir par en haut, il ne s&#8217;agit pas seulement de &#8220;d\u00e9fendre l&#8217;Etat&#8221;\u2014encore qu&#8217;il nous faut d\u00e9fendre les espaces d&#8217;action qui lui restent\u2014mais surtout d\u2019organiser notre propre force sur le plan international. Le contrepoids qui permet de r\u00e9-\u00e9quilibrer le rapport de force entre capital transnational et Etat, dans la mesure o\u00f9 l&#8217;Etat est l&#8217;expression politique de la soci\u00e9t\u00e9, ne peut \u00eatre qu&#8217;un mouvement social global, plut\u00f4t que des mouvements politiques ou syndicaux combattant en ordre dispers\u00e9, chacun dans le cadre de son Etat national.<\/p>\n<p><strong>Le march\u00e9 du travail global<\/strong><br \/>\nVoyons maintenant ce qui se passe sur le march\u00e9 du travail. Il y a d\u00e9sormais un march\u00e9 global du travail : cela veut dire qu\u2019\u00e0 cause de la fluidit\u00e9 des communications et de la mobilit\u00e9 du capital les travailleurs de tous les pays sont d\u00e9sormais en concurrence, dans tous les domaines de la production et des services, avec des \u00e9carts de salaire \u00e9normes. L\u00e0 aussi les STN sont en mesure d\u2019exercer un chantage \u00e0 l\u2019investissement, sur les \u00c9tats mais aussi sur les syndicats.<\/p>\n<p>Mais il y a plus: il y a non seulement les d\u00e9localisations, il y a aussi la restructuration des processus de production. Les entreprises &#8220;d\u00e9graissent&#8221;, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019elles conservent un noyau de travailleurs hautement qualifi\u00e9s et de techniciens, et qu\u2019elles sous-traitent la plus grande partie possible de la production \u00e0 d\u2019autres qui sous-traitent \u00e0 leur tour, pour aboutir finalement, par la sous-traitance en cascade, au travail \u00e0 domicile.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise moderne est la coordinatrice de ces op\u00e9rations de sous-traitance en cascade qui ne font pas partie de sa structure mais sont n\u00e9anmoins enti\u00e8rement d\u00e9pendantes d\u2019elle, et qui peuvent se trouver n\u2019importe o\u00f9 dans le monde, avec des conditions de travail et de salaire qui se d\u00e9gradent au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie de la sous-traitance.<\/p>\n<p>Le march\u00e9 mondial du travail globalement int\u00e9gr\u00e9 est donc un march\u00e9 de travail o\u00f9 l\u2019emploi salari\u00e9 r\u00e9gulier est en r\u00e9gression et o\u00f9 le secteur informel est en croissance: il repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0, et de loin, la majorit\u00e9 de la classe ouvri\u00e8re mondiale.<\/p>\n<p>Un autre point \u00e0 retenir sur le march\u00e9 mondial du travail: c\u2019est un march\u00e9 du travail qui se f\u00e9minise au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il devient plus informel et pr\u00e9caire. La grande majorit\u00e9 des travailleurs \u00e0 domicile, par exemple, sont en fait des travailleuses et les femmes pr\u00e9dominent dans les emplois pr\u00e9caires, \u00e0 temps partiel, sur appel, etc. caract\u00e9ristiques de la &#8220;nouvelle \u00e9conomie&#8221;.<\/p>\n<p>Finalement, il faut retenir que les principaux pays qui fournissent la main d\u2019\u0153uvre la meilleure march\u00e9 du monde sont des dictatures. La Chine, qui draine le quart des investissements directs \u00e9trangers (IDE) dans le monde, est une dictature polici\u00e8re o\u00f9 les syndicats officiels font partie des rouages de l\u2019\u00c9tat et o\u00f9 toutes les tentatives de constituer des syndicats ind\u00e9pendants sont s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9es. Il en est de m\u00eame du Vietnam, o\u00f9 se trouve entre autres une des principales usine des chaussures de sports Nike, alors que l\u2019Indon\u00e9sie, autre grand p\u00f4le d\u2019attraction des IDE, sort \u00e0 peine de plus de trente ans de dictature militaire. On pourrait multiplier les exemples. En d\u2019autres termes, le &#8220;march\u00e9 global du travail&#8221; n\u2019est pas du tout un &#8220;march\u00e9&#8221; au sens classique du terme, r\u00e9gi par des lois \u00e9conomiques. Il est r\u00e9gi par des lois politiques, par l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat la plus lourde imaginable sous forme de r\u00e9pression polici\u00e8re et militaire et c\u2019est cette r\u00e9pression qui en d\u00e9finitive fait tenir le syst\u00e8me en place.<\/p>\n<p>Ne soyons pas surpris que cette intervention de l\u2019\u00c9tat ne suscite pas les protestations des \u00e9conomistes ultra-lib\u00e9raux, qui ne cessent de pr\u00eacher le &#8220;moins d\u2019\u00c9tat&#8221;, les m\u00eames qui ont fourni, en son temps, les cadres de l\u2019\u00e9quipe gouvernementale de la dictature de Pinochet au Chili. L&#8217;Etat fort ne les emp\u00eache pas de dormir quand il d\u00e9fend le capital transnational contre son propre peuple. Retenons de toute fa\u00e7on que la syndicalisation des travailleurs du march\u00e9 global du travail implique tr\u00e8s souvent une lutte pour les droits \u00e9l\u00e9mentaires de la personne, en commen\u00e7ant par le droit \u00e0 la vie.<\/p>\n<p><strong>Le libre-\u00e9changisme global<\/strong><br \/>\nLe capital transnational exerce son pouvoir politique \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, aussi bien national que mondial. Sur le plan mondial, c&#8217;est bien entendu \u00e0 travers les institutions financi\u00e8res internationales (notamment la Banque Mondiale et le Fonds mon\u00e9taire international) et \u00e0 travers l&#8217;Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qu&#8217;il exerce son pouvoir par gouvernements interpos\u00e9s, en premier lieu celui des Etats-Unis, ceux de l&#8217;Union Europ\u00e9enne, repr\u00e9sent\u00e9s par sa Commission, et ceux du Canada et du Japon.<\/p>\n<p>Le but des n\u00e9gociations qui progressent, notamment dans l&#8217;OMC, ainsi que des programmes d&#8217;ajustement structurel impos\u00e9s par le FMI aux pays endett\u00e9s, est clair: c&#8217;est l&#8217;\u00e9limination de tous les obstacles, quels qu&#8217;ils soient, qui peuvent s&#8217;opposer aux activit\u00e9s des STN. Le patron de choc su\u00e9dois Percy Barnevik, quand il \u00e9tait encore PDG de ABB \u2013 devenu c\u00e9l\u00e8bre depuis comme auteur d&#8217;un plan social extr\u00eamement performant par lequel il s&#8217;octroyait lui-m\u00eame une indemnit\u00e9 de d\u00e9part de 148 millions de francs suisses \u2013 avait d\u00e9fini la globalisation ainsi:<\/p>\n<p>&#8220;J&#8217;entends par globalisation la libert\u00e9 pour mon groupe d&#8217;investir o\u00f9 il veut, quand il veut, de produire ce qu&#8217;il veut, d&#8217;acheter et vendre o\u00f9 il veut, et d&#8217;avoir \u00e0 supporter le moins de restrictions possibles par la l\u00e9gislation du travail et les conventions sociales&#8221;.<\/p>\n<p>Etablir un tel r\u00e9gime \u00e9tait le but de l&#8217;Accord Multinational sur les Investissements (AMI), pr\u00e9par\u00e9 par l&#8217;Organisation de coop\u00e9ration et de d\u00e9veloppement \u00e9conomique (OCDE) il y a deux ans, qui a heureusement capot\u00e9, en partie gr\u00e2ce au gouvernement fran\u00e7ais. Mais il existe d\u00e9j\u00e0 un trait\u00e9 r\u00e9gional, l&#8217;Accord de libre-\u00e9change de l&#8217;Am\u00e9rique du Nord (NAFTA ou ALENA), qui regroupe le Canada, les Etats-Unis et le Mexique, et un autre, qui doit cr\u00e9er une Zone de libre-\u00e9change des Am\u00e9riques (FTAA), est en n\u00e9gociation. Les deux permettent d&#8217;entrevoir ce qui nous attend.<\/p>\n<p>Les lignes directrices sur l&#8217;investissement de la FTAA, qui doivent entrer en vigueur en 2005, s&#8217;inspirent du chapitre 11 existant du trait\u00e9 de l&#8217;ALENA. Ce chapitre 11 proclame une s\u00e9rie de &#8220;droits&#8221; des investisseurs dont le principal est le droit des STN de directement mettre en cause les lois, r\u00e8glements ou pratiques d&#8217;un pays signataire si ceux-ci entravent la capacit\u00e9 de l&#8217;investisseur d&#8217;extraire le profit maximum de son investissement.<\/p>\n<p>Sous le chapitre 11, il est ill\u00e9gal pour un Etat d&#8217;imposer des conditions concernant, par exemple, le contenu local, le transfert de technologies ou le rapatriement des profits. Des STN peuvent porter plainte contre des Etats pour pertes futures de gains potentiels. Dans un tel cas la STN est consid\u00e9r\u00e9e comme victime de &#8220;l&#8217;\u00e9quivalent d&#8217;une expropriation&#8221;. Les plaintes sont jug\u00e9es dans des tribunaux sp\u00e9ciaux, dont les d\u00e9lib\u00e9rations ne sont pas publiques, et dont les juges sont des experts en arbitrage. Inutile de dire, le trait\u00e9 n&#8217;offre pas la r\u00e9ciprocit\u00e9 aux gouvernements: celle de porter plainte contre une soci\u00e9t\u00e9 pour dommages sociaux, \u00e9conomiques ou environnementaux, actuels ou futurs.<\/p>\n<p>Un exemple: sous le chapitre 11, en 2000, un tribunal de l&#8217;ALENA a ordonn\u00e9 au gouvernement du Mexique de payer 16,7 millions de dollars \u00e0 Metalclad, une soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine de recyclage. La soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9tendait que le refus du gouvernement de l&#8217;Etat de San Luis Potosi de l&#8217;autoriser \u00e0 exploiter une d\u00e9charge \u00e9tait un acte &#8220;\u00e9quivalent \u00e0 une expropriation&#8221;. La d\u00e9charge avait \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9e par les autorit\u00e9s \u00e0 la suite de protestations d&#8217;un mouvement local de citoyens qui avait apport\u00e9 la preuve qu&#8217;elle polluait la r\u00e9serve d&#8217;eau de la localit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans d&#8217;autres cas, les gouvernements ont capitul\u00e9 avant m\u00eame que le cas arrive devant le tribunal. En 1997 une soci\u00e9t\u00e9 am\u00e9ricaine, la US Ethyl Corporation, a oblig\u00e9 le gouvernement du Canada de lever une interdiction du MMT, un produit fabriqu\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 qui est une mati\u00e8re toxique attaquant les nerfs et qui est utilis\u00e9 comme additif \u00e0 la benzine. Dans une plainte actuellement en cours, la soci\u00e9t\u00e9 canadienne Methanex demande des dommages de 970 millions de dollars au gouvernement am\u00e9ricain \u00e0 cause d&#8217;un r\u00e8glement de l&#8217;Etat de Californie qui interdit un additif de combustible produit par cette soci\u00e9t\u00e9, \u00e9galement pour des raisons de sant\u00e9 publique.<\/p>\n<p>Selon le trait\u00e9 de l&#8217;ALENA, le secteur public est \u00e9galement soumis aux &#8220;droits&#8221; des investisseurs. United Parcel Service, la plus grande soci\u00e9t\u00e9 de poste priv\u00e9e des Etats-Unis, a port\u00e9 plainte contre le gouvernement du Canada parce qu&#8217;il &#8220;favorise&#8221; sa propre poste. Il est tout \u00e0 fait imaginable qu&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialis\u00e9e dans les &#8220;services d&#8217;\u00e9ducation&#8221; puisse porter plainte contre des gouvernements qui &#8220;favorisent&#8221; l&#8217;\u00e9ducation publique.<\/p>\n<p>Le &#8220;principe de pr\u00e9caution&#8221; est \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 comme un obstacle au libre \u00e9change, comme on a pu le voir lors des conflits entre les Etats-Unis et l&#8217;UE sur le b\u0153uf aux hormones et les organismes g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce que l&#8217;ALENA a fait, ce qui se pr\u00e9pare dans le cadre de la FTAA et ce qui s&#8217;avance dans l&#8217;OMC, c&#8217;est une offensive syst\u00e9matique pour annuler l&#8217;acquis des luttes du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux du pass\u00e9 et, pour l&#8217;avenir, de radicalement restreindre notre espace politique, en tant que travailleurs et citoyens, en emp\u00eachant les gouvernements de r\u00e9glementer dans l&#8217;int\u00e9r\u00eat public.<\/p>\n<p>Parce qu&#8217;une partie de plus en plus importante de l&#8217;opinion publique mondiale comprend cela, la l\u00e9gitimit\u00e9 de l&#8217;OMC est mise en cause, de l&#8217;ext\u00e9rieur par le mouvement pour la justice globale qui ne cesse de prendre de l&#8217;ampleur depuis les manifestations de Seattle en novembre 1999, mais aussi de l&#8217;int\u00e9rieur, par l&#8217;opposition entre gouvernements, notamment ceux des pays en sous-d\u00e9veloppement et ceux des pays industriels avanc\u00e9s.<\/p>\n<p>Ce que nous pouvons faire de mieux, c&#8217;est de ne rien faire pour aider l&#8217;OMC \u00e0 surmonter sa crise de l\u00e9gitimit\u00e9, par exemple en appelant \u00e0 des r\u00e9formes, mais d&#8217;aggraver cette crise pour pr\u00e9parer le remplacement du r\u00e9gime ultra-lib\u00e9ral et des institutions qui le sous-tendent par un r\u00e9gime \u00e9conomique qui r\u00e9tablirait un contr\u00f4le d\u00e9mocratique sur le capital. La Plate-forme d&#8217;ATTAC de 1998 est un pas dans cette direction, parmi d&#8217;autres.<\/p>\n<p><strong>Les centres de la r\u00e9sistance<\/strong><br \/>\nLa lutte du mouvement pour la justice globale, notre lutte, puisque nous en faisons partie, est multiforme et compliqu\u00e9e: elle se d\u00e9roule \u00e0 diff\u00e9rents niveaux: local, national, international. Aucun de ces niveaux se suffit \u00e0 lui-m\u00eame ou apporte une solution en lui-m\u00eame. Pour \u00eatre efficaces, ces luttes doivent s&#8217;appuyer mutuellement et se compl\u00e9ter. Pour cela, il est essentiel de bien conna\u00eetre les outils dont nous disposons.<\/p>\n<p>Parmi ces outils, sur le plan mondial, le mouvement syndical est le plus important. Avec pr\u00e8s de 200 millions de membres dans le monde entier, il est aujourd&#8217;hui le mouvement structur\u00e9 le plus universel qui soit et le seul de cette ampleur d\u00e9mocratiquement constitu\u00e9, avec une multiplicit\u00e9 \u00e9tonnante, avec des nouvelles couches de travailleurs, et surtout de travailleuses, qui entrent au fur et \u00e0 mesure que la composition de la classe ouvri\u00e8re change, aussi bien dans le haut que dans le bas de l&#8217;\u00e9chelle des qualifications, des niveaux de vie et des rapports de travail, aussi bien dans ce que certains appellent la &#8220;classe moyenne&#8221; que dans le nouveau prol\u00e9tariat des travailleurs sans droits et sans protection sociale.<\/p>\n<p>C&#8217;est un mouvement qui, bien \u00e9videmment, d\u00e9fend des int\u00e9r\u00eats. Quels sont ces int\u00e9r\u00eats? Ce sont les int\u00e9r\u00eats de tous ceux qui travaillent, c&#8217;est \u00e0 dire la grande majorit\u00e9 de la population du monde.<\/p>\n<p>N&#8217;importe quelle cat\u00e9gorie de travailleurs, n&#8217;importe o\u00f9 dans le monde, s&#8217;organise spontan\u00e9ment en syndicats pour d\u00e9fendre ses int\u00e9r\u00eats et, si on le leur interdit, ils sont capables de risquer leur libert\u00e9 et leur vie pour passer outre. Chaque ann\u00e9e des centaines de travailleurs sont assassin\u00e9s pour avoir pass\u00e9 outre.<\/p>\n<p>Les int\u00e9r\u00eats des travailleurs, c&#8217;est bien entendu de s&#8217;assurer des salaires et des conditions de travail d\u00e9cents, mais c&#8217;est bien plus que cela. Au d\u00e9part, les travailleurs s&#8217;associent pour d\u00e9fendre leur dignit\u00e9: pour d\u00e9fendre leur dignit\u00e9 individuelle par l&#8217;action collective. Ceci est fondamental: tout commence par l\u00e0. Dignit\u00e9 veut aussi dire justice et libert\u00e9 dans les rapports \u00e9conomiques et sociaux: cela veut dire avoir des droits, de ne pas d\u00e9pendre des d\u00e9crets ou des caprices du patron, de ne pas d\u00e9pendre des diktats d&#8217;un Etat autoritaire.<\/p>\n<p>Dans la soci\u00e9t\u00e9, la revendication de justice et de libert\u00e9 aboutit \u00e0 la revendication de la d\u00e9mocratie et de l&#8217;Etat de droit, une revendication historique du mouvement ouvrier, fond\u00e9e sur ce qu&#8217;il consid\u00e9rait comme un int\u00e9r\u00eat de classe.<\/p>\n<p>Tout ceci repr\u00e9sente l&#8217;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral des travailleurs et si le mouvement syndical d\u00e9fend cet ensemble d&#8217;int\u00e9r\u00eats partout dans le monde, c&#8217;est qu&#8217;il n&#8217;est rien d&#8217;autre que l&#8217;\u00e9manation de milliers de luttes, grandes et petites, que des millions de travailleurs livrent chaque jour parce qu&#8217;ils n&#8217;ont pas d&#8217;autre alternative que de lutter ou de se soumettre.<\/p>\n<p>A cause des int\u00e9r\u00eats qu&#8217;il d\u00e9fend par sa nature m\u00eame, \u00e0 cause de son ancrage dans des couches tr\u00e8s larges de travailleurs qui, dans certains cas se reconnaissent en lui, m\u00eame s&#8217;ils n&#8217;en sont pas membres, \u00e0 cause de ses structures et de leur capacit\u00e9 de r\u00e9sistance, \u00e0 cause de sa capacit\u00e9 de travailler sur la longue dur\u00e9e, le mouvement syndical est la premi\u00e8re ligne de r\u00e9sistance, et souvent la derni\u00e8re, contre l&#8217;offensive ultra-lib\u00e9rale que nous vivons depuis la fin des ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p>S&#8217;il en est ainsi, nous devons nous poser la question pourquoi il n&#8217;est pas plus pr\u00e9sent dans le mouvement pour une justice globale, alors qu&#8217;il en est l&#8217;un des principaux \u00e9l\u00e9ments. Ce n&#8217;est pas qu&#8217;il en soit absent: les syndicats am\u00e9ricains \u00e9taient tr\u00e8s pr\u00e9sents \u00e0 Seattle, les syndicats italiens \u00e9taient tr\u00e8s pr\u00e9sents \u00e0 G\u00eanes et les syndicats br\u00e9siliens sont parmi les principaux organisateurs du Forum Social Mondial. N\u00e9anmoins: trop souvent ses luttes s&#8217;organisent sur le plan national en ordre dispers\u00e9, le mouvement syndical international peine \u00e0 les unifier et \u00e0 leur donner une direction coh\u00e9rente sur le plan global dans le cadre d&#8217;une vision politique \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Il y a plusieurs raisons \u00e0 cela et, pour comprendre, un rappel historique est n\u00e9cessaire. Dans les ann\u00e9es 1920 et 1930, la situation est tr\u00e8s diff\u00e9rente. Nous avions alors un &#8220;mouvement ouvrier&#8221;, une alliance politique \u00e9troite entre le mouvement syndical, les partis ouvriers, majoritairement socialistes, les coop\u00e9ratives ouvri\u00e8res, les mutuelles, et toute une constellation d&#8217;organisations sp\u00e9cialis\u00e9es, des femmes, de la jeunesse, dans le domaine de l&#8217;\u00e9ducation \u00e0 tous les niveaux, de la solidarit\u00e9, de la sant\u00e9, des loisirs, etc. dont l&#8217;ensemble constitue ce qu&#8217;\u00e9tait alors le &#8220;mouvement ouvrier&#8221;. Le but \u00e9tait de constituer une soci\u00e9t\u00e9 alternative au sein m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9 bourgeoise, pour la remplacer dans un avenir ind\u00e9termin\u00e9. Le slogan de Porto Alegre: &#8220;un autre monde est possible&#8221; aurait pu \u00eatre la devise de ce mouvement ouvrier, qui essayait aussi de se donner les moyens de ses ambitions.<\/p>\n<p>Cet \u00e9difice d\u00e9p\u00e9rit apr\u00e8s la deuxi\u00e8me guerre mondiale. D&#8217;abord, \u00e0 cause des pertes \u00e9normes caus\u00e9es par les r\u00e9pressions fascistes et staliniennes et du fait de la guerre elle-m\u00eame: une g\u00e9n\u00e9ration ou deux des meilleurs cadres, les mieux form\u00e9s et les plus exp\u00e9riment\u00e9s, aussi les plus courageux et les plus imaginatifs, ont p\u00e9ri dans les camps, dans la guerre, ou ne sont plus revenu de leur exil. Les directions syndicales d&#8217;apr\u00e8s-guerre, ce sont les survivants ou les nouveaux.<\/p>\n<p>Ensuite, la croyance en l&#8217;Etat. Le mouvement ouvrier est du c\u00f4t\u00e9 des vainqueurs de la guerre et, alors qu&#8217;il est exsangue, occupe des fortes positions politiques dans tous les Etats de l&#8217;Europe d&#8217;apr\u00e8s-guerre. Le fait de pouvoir agir sur l&#8217;Etat et par l&#8217;Etat devient en pratique d\u00e9mobilisateur.<\/p>\n<p>Ensuite, la guerre froide. Il faut bien comprendre: la scission du mouvement ouvrier n&#8217;a rien \u00e0 voir avec la guerre froide, elle date de 1921 et il devient vite clair, au fur et \u00e0 mesure que la stalinisation progresse en Union sovi\u00e9tique, que les projets de soci\u00e9t\u00e9 socialistes et communistes sont incompatibles et oppos\u00e9s. N\u00e9anmoins, la polarisation politique du monde en deux blocs, qui chacun exige l&#8217;ob\u00e9issance et la discipline totale, impose des priorit\u00e9s qui ne sont pas celles du mouvement ouvrier. Il devient difficile de critiquer le capitalisme dans l&#8217;Ouest politique, et la critique du stalinisme est impossible dans l&#8217;Est politique. La plupart des socialistes et des communistes se soumettent et s&#8217;alignent.<\/p>\n<p>Enfin, il y a la prosp\u00e9rit\u00e9, relative mais r\u00e9elle, des &#8220;trente glorieuses&#8221;. L&#8217;essor \u00e9conomique dans une Europe lib\u00e9r\u00e9e, apr\u00e8s des ann\u00e9es de mis\u00e8re et de peur, est un anesth\u00e9tique politique puissant, surtout avec les autres facteurs que nous venons de voir. Les travailleurs veulent enfin vivre, et qui peut leur en vouloir? C&#8217;est dans cette ambiance que le 1er mai cesse d&#8217;\u00eatre un jour de combat pour devenir une f\u00eate champ\u00eatre, o\u00f9 les syndicats vendent leurs biblioth\u00e8ques (pourquoi encore lire?), o\u00f9 les coop\u00e9ratives deviennent des entreprises commerciales, o\u00f9 les organisations sociales du mouvement d\u00e9p\u00e9rissent parce que l&#8217;offre commerciale des loisirs est devenue \u00e9norm\u00e9ment diversifi\u00e9e et puissante.<\/p>\n<p>Je parle \u00e9videmment de l&#8217;Europe de l&#8217;Ouest: \u00e0 l&#8217;Est le mouvement ouvrier ind\u00e9pendant n&#8217;est certainement pas anesth\u00e9si\u00e9 par la prosp\u00e9rit\u00e9, il est \u00e9cras\u00e9 par la terreur.<\/p>\n<p>C&#8217;est ainsi que nous arrivons \u00e0 la situation actuelle, o\u00f9 le mouvement syndical a baiss\u00e9 le niveau de ses ambitions dans la plupart des pays (pas dans tous) \u00e0 la d\u00e9fense des int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats et \u00e0 court terme de ses membres.<\/p>\n<p>Regardez votre propre cas, et je ne dis pas cela pour vous faire la le\u00e7on, mais parce que je suis s\u00e9rieusement inquiet et parce que vos probl\u00e8mes ne sont pas seulement les v\u00f4tres, nous sommes tous concern\u00e9s: le nombre des centrales syndicales se multiplie alors que le nombre de membres baisse, elles sont incapables de collaborer et d\u00e9fendent chacune une rente de situation dont la base s&#8217;amenuise de jour en jour, et aucune d&#8217;entre elles n&#8217;a le moindre projet d&#8217;avenir pour la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble. Si j&#8217;\u00e9tais vous, je me demanderais: combien de temps pouvons-nous continuer ainsi? O\u00f9 est notre responsabilit\u00e9, vis-\u00e0-vis des membres mais aussi vis-\u00e0-vis des travailleurs qui ne le sont pas, et vis-\u00e0-vis de la soci\u00e9t\u00e9 dans son ensemble?<\/p>\n<p>Pour nous autres syndicalistes, il s&#8217;agit maintenant de remonter ce courant, de regagner le terrain perdu. Tout est \u00e0 revoir: notre culture d&#8217;organisation, notre politique, notre mode de fonctionnement. Nous y arriverons \u2013 ce n&#8217;est pas la premi\u00e8re fois.<\/p>\n<p>De toute fa\u00e7on: la nature a l&#8217;horreur du vide, et le vide laiss\u00e9 par le mouvement ouvrier disparu a \u00e9t\u00e9 peu \u00e0 peu rempli par d&#8217;autres mouvements sociaux: parce que les probl\u00e8mes sociaux que le mouvement ouvrier voulait prendre en charge existent toujours, et de nouveaux s&#8217;y ajoutent, tout cela aggrav\u00e9 par la mondialisation. Les mouvements de femmes apparaissent et deviennent influents parce que la question de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 n&#8217;est pas r\u00e9solue, ni au travail, ni dans la soci\u00e9t\u00e9, nulle part; les mouvements \u00e9cologistes apparaissent parce que l&#8217;environnement est gravement menac\u00e9 et que les syndicats, vou\u00e9s au productivisme et \u00e0 la d\u00e9fense de l&#8217;emploi, ne se chargent pas de le d\u00e9fendre; les organisations de d\u00e9fense des droits humains mobilisent des masses d&#8217;adh\u00e9rents que les syndicats, politiquement conditionn\u00e9s, n&#8217;arrivent pas \u00e0 joindre.<\/p>\n<p>Une &#8220;soci\u00e9t\u00e9 civile&#8221; se d\u00e9veloppe dans l&#8217;espace politique qui \u00e9tait celui du mouvement ouvrier historique, avec des objectifs qui sont en grande partie les m\u00eames, et souvent aussi avec des m\u00e9thodes d&#8217;action, des symboles et un vocabulaire qui lui doivent tout. Dans ce sens, on peut dire que les nouveaux mouvements sociaux sont les enfants ill\u00e9gitimes du mouvement ouvrier historique.<\/p>\n<p><strong>Que faire?<\/strong><br \/>\nNous devons \u00e9videmment rassembler: rassembler pour reconstituer sous une nouvelle forme un mouvement social mondial capable d&#8217;affronter le capital transnational sur son propre terrain.<\/p>\n<p>Vous aurez compris la difficult\u00e9 de la t\u00e2che: ce qu&#8217;il s&#8217;agit de rassembler, est une multitude d&#8217;organisations et de mouvements qui ont des origines diverses, des cultures politiques diff\u00e9rentes, des exp\u00e9riences diff\u00e9rentes. Mais il n&#8217;y a aucune fa\u00e7on d&#8217;\u00e9luder cette t\u00e2che, et il n&#8217;y a pas de raccourcis. Il faut avancer pas \u00e0 pas, r\u00e9soudre les difficult\u00e9s au fur et \u00e0 mesure, faire preuve de patience et d&#8217;imagination, se donner le temps n\u00e9cessaire, et jamais faiblir.<\/p>\n<p>La question que nous devons nous poser est: qui sommes-nous et quel mouvement social voulons-nous? Cela est fondamental, parce que tout mouvement porte en lui la soci\u00e9t\u00e9 qu&#8217;il va cr\u00e9er. Par exemple: pour savoir ce qu&#8217;un parti va faire une fois qu&#8217;il est au pouvoir, il suffit de regarder son fonctionnement interne. Il ne suffit pas de dire qu&#8217;un &#8220;autre monde est possible&#8221; \u2013 sans doute, mais quel monde? On nous jugera, et on nous fera confiance, si notre propre mode de fonctionnement incite \u00e0 croire que le monde que nous voulons construire sera meilleur.<\/p>\n<p>Commen\u00e7ons donc un travail de d\u00e9finition.<\/p>\n<p>Notre mouvement n&#8217;est pas un mouvement &#8220;anti-globalisation&#8221;. Ce que nous voulons, c&#8217;est une autre globalisation que celle dont les conditions \u00e9conomiques, sociales et politiques sont d\u00e9termin\u00e9es par le capital transnational. Nous voulons une globalisation par en bas, port\u00e9e par les citoyens de tous les pays conscients de leurs droits et pr\u00eats \u00e0 les d\u00e9fendre, dont les \u00e9l\u00e9ments principaux sont la justice et la libert\u00e9.<\/p>\n<p>Notre mouvement doit \u00eatre d\u00e9mocratique. La d\u00e9mocratie n&#8217;est pas seulement un but, c&#8217;est aussi un moyen et, comme chaque but a ses moyens qui lui sont propres, il est impossible d&#8217;atteindre un ordre d\u00e9mocratique par des moyens qui ne le sont pas. Il faut donc insister sur les r\u00e8gles du jeu d\u00e9mocratique: \u00e9carter les sectarismes, les manipulations, cultiver la transparence, les structures o\u00f9 les responsabilit\u00e9s sont claires et o\u00f9 ceux qui ont des responsabilit\u00e9s peuvent en rendre compte \u00e0 chaque instant \u00e0 ceux qui le demandent.<\/p>\n<p>Notre mouvement doit \u00eatre non violent. La violence qui n&#8217;est pas celle d&#8217;un grand mouvement de masse d\u00e9mocratique qui se d\u00e9fend et qui lutte pour sa survie, comme il est arriv\u00e9 dans l&#8217;histoire, mais celle de groupuscules volontaristes qui s&#8217;en servent dans un but de manipulation, et c&#8217;est le cas de figure qui nous concerne, est une marque d&#8217;indigence politique et d&#8217;incapacit\u00e9 sur le plan de l&#8217;organisation. Cette violence-l\u00e0 n&#8217;a jamais servi \u00e0 autre chose qu&#8217;\u00e0 renforcer nos adversaires, quand elle n&#8217;a pas servi \u00e0 des projets totalitaires oppos\u00e9s \u00e0 tout ce que nous voulons faire. Dans nos manifestations, la violence n&#8217;a pas de place. Cela veut dire un service d&#8217;ordre bien entra\u00een\u00e9, l&#8217;interdiction de cagoules, des manifestants responsabilis\u00e9s.<\/p>\n<p>Pour ma part, parce que je suis socialiste, je dirais que notre mouvement doit tendre vers un ordre social socialiste et, croyez-moi, je suis bien conscient de tout ce que ce terme, au point o\u00f9 nous en sommes, charrie d&#8217;ambiguit\u00e9s et de malentendus. C&#8217;est pour cela que je voudrais vous donner ma d\u00e9finition: pour moi, le socialisme est la d\u00e9mocratie radicale, dans tous les domaines de la vie sociale : dans l&#8217;Etat, bien s\u00fbr, mais aussi dans l&#8217;entreprise, dans l&#8217;\u00e9conomie et dans la soci\u00e9t\u00e9 dans toutes ses manifestations. La justice, bien s\u00fbr, dans le cadre de l&#8217;Etat de droit et dans les rapports sociaux, mais aussi dans tous les rapports humains, entre hommes et femmes, majorit\u00e9s et minorit\u00e9s. La libert\u00e9, celle des peuples, bien s\u00fbr, mais aussi celle des personnes et des citoyens. Si un autre monde est possible, je veux celui-l\u00e0.<\/p>\n<p>Voil\u00e0. J&#8217;ai commenc\u00e9 une liste, je vous laisse le soin de la compl\u00e9ter.<\/p>\n<p>Je vous remercie de votre attention.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chers Amis, Je vous remercie de l\u2019invitation d&#8217;introduire ce d\u00e9bat par lequel, je l\u2019esp\u00e8re, nous pourrons d\u00e9gager quelques id\u00e9es sur l\u2019action \u00e0 mener pour construire un contre-pouvoir social dans le contexte de la mondialisation. Nous avons \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 un certain nombre de questions: un contre-pouvoir face \u00e0 qui et \u00e0 quoi? dans quelles conditions [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2,5],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35"}],"collection":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=35"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":627,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/35\/revisions\/627"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=35"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=35"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=35"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}