{"id":37,"date":"2008-05-02T12:58:04","date_gmt":"2008-05-02T12:58:04","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/lordre-du-jour-syndical-face-a-la-mondialisation-par-dan-gallin-2001\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"lordre-du-jour-syndical-face-a-la-mondialisation-par-dan-gallin-2001","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/lordre-du-jour-syndical-face-a-la-mondialisation-par-dan-gallin-2001\/","title":{"rendered":"L&#8217;ordre du jour syndical face \u00e0 la mondialisation (Dan Gallin, 2001)"},"content":{"rendered":"<p><em>En janvier 2001, la F\u00e9d\u00e9ration des travailleurs et travailleuses du Qu\u00e9bec (FTQ) avait organis\u00e9 pour les dix-sept membres de son Bureau une session de cinq jours d&#8217;expos\u00e9s et de discussion sur des probl\u00e8mes actuels auxquels le syndicalisme doit faire face. Dan Gallin \u00e9tait invit\u00e9 d&#8217;introduire une discussion sur le probl\u00e8me de la mondialisation. Son intervention est donn\u00e9e ci-dessous. La FTQ est l&#8217;organisation provinciale du Congr\u00e8s du Travail Canadien (CTC) pour la Province du Qu\u00e9bec; elle a pr\u00e8s de 450,000 membres.<\/em><\/p>\n<p><!--more--><strong>Introduction<\/strong><br \/>\nLe principal d\u00e9fi de la mondialisation au mouvement ouvrier, c\u2019est au niveau de son propre internationalisme qu\u2019il se situe. Il met le mouvement ouvrier au pied du mur: nous avions toujours pens\u00e9 \u00eatre un mouvement international, nous nous croyions internationalistes et voil\u00e0 que nous nous apercevons que ce que nous appelions \u00ab internationalisme \u00bb est absolument insuffisant pour faire face \u00e0 l\u2019internationalisation du capital, et ceci \u00e0 tous les niveaux : des conceptions autant que des structures. En r\u00e9alit\u00e9, le mouvement international reste \u00e0 faire. Voil\u00e0 la t\u00e2che qui nous attend. Comment faire? Ouvrons une discussion sur quelques pistes et cherchons les points de levier sur lesquels nous devons peser. Mais auparavant, essayons de cerner le probl\u00e8me de plus pr\u00e8s.<\/p>\n<p><strong>D\u00e9finitions<\/strong><br \/>\nDans toute discussion sur la mondialisation \u2013 ou globalisation : il y a une petite nuance entre les deux termes, mais elle n\u2019est pas importante \u2013 il est facile de confondre cause et effet, par exemple dans les discussions si l\u2019on est \u00ab pour \u00bb ou \u00ab contre \u00bb la mondialisation.<\/p>\n<p>La mondialisation est au d\u00e9part un processus de transformation de la vie \u00e9conomique \u00e0 la suite de l\u2019introduction de technologies nouvelles, fond\u00e9es sur l\u2019informatisation, essentiellement dans le domaine des communications et des transports. Dans ce sens, la mondialisation est une r\u00e9alit\u00e9 incontournable et irr\u00e9versible, au m\u00eame titre que la r\u00e9volution industrielle qui a suivi l\u2019invention de la machine \u00e0 vapeur ou du moteur \u00e0 explosion.<\/p>\n<p>Comme toutes les grandes transformations, la mondialisation fond\u00e9e sur l\u2019informatisation entra\u00eene des cons\u00e9quences sociales, politiques et culturelles. L\u00e0, il n\u2019y a rien qui soit incontournable et irr\u00e9versible : elles sont ou bien le r\u00e9sultat de processus qui ne sont ma\u00eetris\u00e9s par personne mais pas forc\u00e9ment in\u00e9vitables, ou bien le r\u00e9sultat d\u2019un rapport de force social. Ceux qui d\u00e9clarent \u00ab s\u2019opposer \u00e0 la mondialisation \u00bb, pensent en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ces cons\u00e9quences, qui sont dans la plupart des cas contraires \u00e0 nos int\u00e9r\u00eats et \u00e0 notre vision de la soci\u00e9t\u00e9, parce qu\u2019elles sont le plus souvent contr\u00f4l\u00e9es par nos adversaires. Mais l\u00e0, la vraie question est celle de savoir comment s\u2019organise le rapport de force entre les int\u00e9r\u00eats repr\u00e9sent\u00e9s dans cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 globale. Il s\u2019agit donc d\u2019un processus politique, dont le r\u00e9sultat d\u00e9pend de la volont\u00e9 et de la capacit\u00e9 des acteurs sociaux : en premier lieu, le capital et le mouvement ouvrier.<\/p>\n<p>Il est important de tenir ces distinctions a l\u2019esprit pour deux raisons : d\u2019abord, parce que nous pouvons et devons concevoir un mod\u00e8le de mondialisation conforme aux int\u00e9r\u00eats des travailleurs et, plus g\u00e9n\u00e9ralement, des peuples. Donc, la mondialisation n\u2019est pas un ph\u00e9nom\u00e8ne auquel nous devons nous opposer, mais que nous devons nous approprier. C\u2019est cela l\u2019enjeu de notre lutte internationale. Ensuite, parce que les m\u00eames outils qui ont servi \u00e0 la mondialisation du capital peuvent et doivent servir \u00e0 notre propre mondialisation, \u00e0 l\u2019internationalisation du mouvement ouvrier. Le courrier \u00e9lectronique, la t\u00e9l\u00e9copie, les transports a\u00e9riens bon march\u00e9, l\u2019internet, cr\u00e9ent, pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire, la possibilit\u00e9 mat\u00e9rielle d\u2019une v\u00e9ritable Internationale des travailleurs et surtout, comme nous allons le voir, des travailleuses.<\/p>\n<p><strong>Les cons\u00e9quences sociales et politiques de la mondialisation<\/strong><br \/>\nLes effets de la mondialisation sur l\u2019\u00e9conomie et sur la soci\u00e9t\u00e9 sont d\u00e9sormais suffisamment connus pour nous dispenser ici d\u2019une analyse d\u00e9taill\u00e9e.<\/p>\n<p>Je voudrais n\u00e9anmoins insister sur trois facteurs qui nous concernent particuli\u00e8rement parce qu\u2019ils sont au centre du d\u00e9placement des rapports de force sociaux et politiques en notre d\u00e9faveur. Il s\u2019agit de l\u2019essor des soci\u00e9t\u00e9s transnationales, du r\u00f4le de l\u2019\u00c9tat et de la formation d\u2019un march\u00e9 global du travail.<\/p>\n<p>Les soci\u00e9t\u00e9s transnationales (STN) sont le principal moteur et en m\u00eame temps les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des transformations technologiques qui sous-tendent la mondialisation. Nous avons vu qu\u2019elles sont environ 63,000 et, avec leurs 690,000 filiales, elles repr\u00e9sentent un quart du PIB mondial et un tiers des exportations mondiales. Sur les 100 plus grandes \u00e9conomies du monde, 51 sont des STN et 49 des \u00c9tats, si l\u2019on compare le chiffre d\u2019affaires des STN avec le PNB des \u00c9tats.<\/p>\n<p>Nous avons aussi vu que la concentration du capital transnational, qui se poursuit, aboutit \u00e0 un contr\u00f4le de secteurs \u00e9conomiques clefs par un petit nombre de STN (t\u00e9l\u00e9communications, pesticides, ordinateurs, produits pharmaceutiques). On pourrait y ajouter le p\u00e9trole, l\u2019alimentation, le commerce de d\u00e9tail, le commerce des mati\u00e8res premi\u00e8res, la banque, les assurances.<\/p>\n<p>Leur pouvoir politique est \u00e0 la mesure de leur pouvoir \u00e9conomique : par exemple aux \u00c9tats-Unis, selon une \u00e9tude r\u00e9cente, les 82 STN qui figurent dans les 200 plus grandes du monde ont contribu\u00e9 plus de 33 millions de dollars aux campagnes \u00e9lectorales de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, ce qui repr\u00e9sente quinze fois plus que les contributions syndicales. La m\u00eame \u00e9tude montre que dans le 94 pourcent des cas, c\u2019est le candidat disposant du plus grand budget qui a gagn\u00e9. D\u2019ailleurs, l\u2019influence politique du \u00ab big business \u00bb n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9vidente que dans la nouvelle administration Bush. Des \u00e9tudes comparables dans d\u2019autres pays conduiraient sans doute aux m\u00eames r\u00e9sultats.<\/p>\n<p>C\u2019est surtout la nouvelle mobilit\u00e9 du capital qui explique le pouvoir politique des STN. Elle leur a permis d\u2019imposer un nouveau r\u00f4le \u00e0 l\u2019\u00c9tat. C\u2019est cette mobilit\u00e9 qui a permis au capital transnational de se soustraire aux contr\u00f4les exerc\u00e9s sur lui dans le cadre de l\u2019\u00c9tat national, donc aux contraintes qui lui avaient \u00e9t\u00e9 impos\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019\u00c9tat national \u00e9tait une r\u00e9alit\u00e9 incontournable, et o\u00f9 son r\u00f4le principal \u00e9tait de garantir le bien public fond\u00e9 sur un compromis social. D\u00e9sormais, l\u2019\u00c9tat se trouve en position de faiblesse vis-\u00e0-vis du capital transnational, qui peut lui imposer ses conditions, par un chantage \u00e0 l\u2019investissement ou \u00e0 la fiscalit\u00e9.<\/p>\n<p>Si les \u00e9conomistes lib\u00e9raux\u2014l\u2019\u00e9cole de Chicago\u2014ont cess\u00e9 d\u2019\u00eatre une obscure secte acad\u00e9mique pour devenir les ma\u00eetres \u00e0 penser du monde, ce n\u2019est pas parce que leurs id\u00e9es sont devenues meilleures au fil des ann\u00e9es, mais parce que les rapports de force politiques et sociaux ont chang\u00e9 dans les soci\u00e9t\u00e9s industrielles modernes et sur le plan mondial.<\/p>\n<p>Pour nous, cela veut dire que nous ne pouvons plus compter sur l\u2019\u00c9tat pour nous prot\u00e9ger. L\u2019alternative \u00e0 l\u2019\u00c9tat, c\u2019est d\u2019organiser notre propre force sur le plan international. Pour des raisons politiques autant que pour des raisons syndicales, nous devons nous organiser beaucoup mieux que par le pass\u00e9 au niveau des STN.<\/p>\n<p>Voyons maintenant ce qui se passe sur le march\u00e9 du travail. Il y a d\u00e9sormais un march\u00e9 global du travail : cela veut dire qu\u2019\u00e0 cause de la fluidit\u00e9 des communications et de la mobilit\u00e9 du capital les travailleurs de tous les pays sont d\u00e9sormais en concurrence, dans tous les domaines de la production et des services, avec des \u00e9carts de salaire \u00e9normes. L\u00e0 aussi les STN sont en mesure d\u2019exercer un chantage \u00e0 l\u2019investissement, sur les \u00c9tats mais aussi sur les syndicats.<\/p>\n<p>Mais il y a plus : il y a non seulement les d\u00e9localisations, il y a aussi la restructuration des processus de production. Les entreprises \u00ab d\u00e9graissent \u00bb, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019elles conservent un noyau de travailleurs hautement qualifi\u00e9s et de techniciens, et qu\u2019elle sous-traitent la plus grande partie possible de la production \u00e0 d\u2019autres qui sous-traitent \u00e0 leur tour, pour aboutir finalement au travail \u00e0 domicile.<\/p>\n<p>L\u2019entreprise moderne est la coordinatrice de ces op\u00e9rations de sous-traitance en cascade qui ne font pas partie de sa structure mais sont n\u00e9anmoins enti\u00e8rement d\u00e9pendantes d\u2019elle, et qui peuvent se trouver n\u2019importe o\u00f9 dans le monde, avec des conditions de travail et de salaire qui se d\u00e9gradent au fur et \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne du centre vers la p\u00e9riph\u00e9rie de la sous-traitance.<br \/>\nLe march\u00e9 mondial du travail globalement int\u00e9gr\u00e9 est donc un march\u00e9 de travail o\u00f9 l\u2019emploi salari\u00e9 r\u00e9gulier est en r\u00e9gression et o\u00f9 le secteur informel est en croissance : il repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 la majorit\u00e9 de la classe ouvri\u00e8re mondiale.<\/p>\n<p>Un autre point \u00e0 retenir sur le march\u00e9 mondial du travail : c\u2019est un march\u00e9 du travail qui se f\u00e9minise au fur et \u00e0 mesure qu\u2019il devient plus informel et pr\u00e9caire. La grande majorit\u00e9 des travailleurs \u00e0 domicile, par exemple, sont en fait des travailleuses et les femmes pr\u00e9dominent dans les emplois pr\u00e9caires, \u00e0 temps partiel, etc. caract\u00e9ristiques de la \u00ab nouvelle \u00e9conomie \u00bb.<\/p>\n<p>Finalement, il faut retenir que les principaux pays qui fournissent la main d\u2019\u0153uvre la meilleure march\u00e9 du monde sont des dictatures. La Chine qui, comme nous l\u2019avons vu, draine le quart des investissements directs \u00e9trangers (IDE) dans le monde, est une dictature polici\u00e8re o\u00f9 les syndicats officiels font partie des rouages de l\u2019\u00c9tat et o\u00f9 toutes les tentatives de constituer des syndicats ind\u00e9pendants sont s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9es. Il en est de m\u00eame du Vietnam, o\u00f9 se trouve entre autres une des principales usine des chaussures de sports Nike, alors que l\u2019Indon\u00e9sie, autre grand p\u00f4le d\u2019attraction des IDE, sort \u00e0 peine de plus de trente ans de dictature militaire. On pourrait multiplier les exemples. En d\u2019autres termes, le \u00ab march\u00e9 global du travail \u00bb n\u2019est pas du tout un \u00ab march\u00e9 \u00bb au sens classique du terme, r\u00e9gi par des lois \u00e9conomiques. Il est r\u00e9gi par des lois politiques, par l\u2019intervention de l\u2019\u00c9tat la plus lourde imaginable sous forme de r\u00e9pression polici\u00e8re et militaire et c\u2019est cette r\u00e9pression qui en d\u00e9finitive fait tenir le syst\u00e8me en place.<\/p>\n<p>Ne soyons pas surpris que cette intervention de l\u2019\u00c9tat ne suscite pas l\u2019opprobre des \u00e9conomistes neo-lib\u00e9raux, qui ne cessent de pr\u00eacher le \u00ab moins d\u2019\u00c9tat \u00bb ce qui ne les a pas emp\u00each\u00e9s de fournir, en son temps, les cadres de l\u2019\u00e9quipe gouvernementale de la dictature de Pinochet au Chili. Retenons de toute fa\u00e7on que la syndicalisation des travailleurs du march\u00e9 global du travail implique tr\u00e8s souvent une lutte pour les droits \u00e9l\u00e9mentaires de la personne, en commen\u00e7ant par le droit \u00e0 la vie.<\/p>\n<p><strong>L\u2019opposition syndicale<\/strong><br \/>\nSi nous consid\u00e9rons les outils dont nous disposons pour faire face au capital transnational, nous sommes oblig\u00e9s de constater leur faiblesse. Les conf\u00e9d\u00e9rations syndicales internationales existent : il s\u2019agit notamment de la Conf\u00e9d\u00e9ration internationale des syndicats libres (CISL) et de la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats (CES). Pour des raisons diverses qui tiennent \u00e0 leur histoire, elles ont \u00e9t\u00e9 incapables jusqu\u2019ici de mener une action coh\u00e9rente et efficace pour reconqu\u00e9rir le terrain perdu les vingt derni\u00e8res ann\u00e9es.<\/p>\n<p>La raison fondamentale est le fait qu\u2019elles sont compos\u00e9es d\u2019organisations nationales qui, dans la plupart des cas, n\u2019arrivent pas \u00e0 d\u00e9passer le cadre national dans leur pens\u00e9e et dans leur action.<\/p>\n<p>Constatons tout de m\u00eame que la CISL m\u00e8ne une action efficace dans deux domaines : celui de la d\u00e9fense des droits syndicaux et des droits d\u00e9mocratiques, et celui de l\u2019\u00e9galit\u00e9. Il s\u2019agit de domaines qui ne donnent pratiquement pas lieu \u00e0 des controverses dans le mouvement syndical, o\u00f9 on peut donc avancer sans risques. Le probl\u00e8me politique de la CISL est ailleurs, dans le domaine macro\u00e9conomique, o\u00f9 elle n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable jusqu\u2019ici de travailler sur la proposition d\u2019une alternative au syst\u00e8me mondial domin\u00e9 par le capital transnational.<\/p>\n<p>En ce qui concerne la CES, ce qu\u2019il faut surtout retenir, ce sont ses liens \u00e9troits avec l\u2019UE, qui fait \u00e0 la fois sa force et sa faiblesse : sa force, dans la mesure o\u00f9 l\u2019UE lui donne les moyens de son action et un cadre politique qui la l\u00e9gitime ; sa faiblesse parce qu\u2019en m\u00eame temps elle lui fixe ses limites et lui impose une id\u00e9ologie de \u00ab partenariat social \u00bb. Or, le comportement du patronat nous d\u00e9montre chaque jour que nous n\u2019avons pas de \u00ab partenaires sociaux \u00bb . Nous avons tout au plus des interlocuteurs sociaux, ce qui n\u2019est pas la m\u00eame chose. Les param\u00e8tres de l\u2019action de la CES sont celles d\u2019un lobby l\u00e9gislatif dans le cadre de l\u2019UE et du \u00ab dialogue social \u00bb avec les organisations patronales europ\u00e9ennes, un domaine au certains accords-cadres g\u00e9n\u00e9raux ont pu \u00eatre conclus.<\/p>\n<p>M\u00eame les Secr\u00e9tariats professionnels internationaux (SPI), c\u2019est \u00e0 dire les internationales des secteurs industriels ou \u00e9conomiques, qui sont pourtant en premi\u00e8re ligne dans la lutte contre le capital transnational et qui, dans ce contexte, ont men\u00e9 les actions syndicales internationales les plus efficaces qui ont valeur d\u2019exemple, mais qui sont rest\u00e9es, h\u00e9las, des exemples, subissent les m\u00eames contraintes. Ils sont aussi des organisations compos\u00e9es de f\u00e9d\u00e9rations nationales qui ont de la peine \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir et \u00e0 agir internationalement.<\/p>\n<p>Notons en passant que l\u2019Organisation internationale du Travail ne saurait \u00eatre un substitut pour l\u2019action syndicale internationale. L\u2019OIT est une institution de gouvernements, certes avec une structure tripartite qui implique un r\u00f4le institutionnel pour le mouvement syndical. L\u2019OIT peut ainsi appuyer le mouvement syndical dans le domaine de la documentation, de la recherche et de la d\u00e9fense des droits syndicaux, mais ce n\u2019est pas dans ce cadre que des rapports de force se cr\u00e9ent : l\u2019OIT ne peut que refl\u00e9ter les rapports de force qui se cr\u00e9ent ailleurs, sur le terrain, et en dehors d\u2019elle.<\/p>\n<p>Le v\u00e9ritable mouvement syndical, dont nous avons besoin et que nous m\u00e9ritons, reste \u00e0 faire.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ordre du jour politique <\/strong><br \/>\nLa d\u00e9politisation du mouvement syndical pendant les ann\u00e9es des vaches grasses d\u2019apr\u00e8s-guerre\u2014les \u00ab trente glorieuses \u00bb lui a \u00e9t\u00e9 funeste : elle a cr\u00e9\u00e9 des cadres routiniers plus aptes \u00e0 administrer des acquis que de mener des luttes et d\u2019organiser, et surtout de tenir compte de l\u2019impr\u00e9vu, et elle a cr\u00e9\u00e9 une base habitu\u00e9e \u00e0 la passivit\u00e9.<\/p>\n<p>Il faut donc repolitiser, mais cela ne veut pas dire de continuer ou de r\u00e9tablir des relations de d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de partis politiques. Les relations du mouvement syndical avec les partis politiques, y compris ses alli\u00e9s traditionnels, sont devenues difficiles, dans la mesure o\u00f9 ces partis, une fois au pouvoir, se sentent oblig\u00e9s de suivre pour l\u2019essentiel les m\u00eames politiques n\u00e9o-lib\u00e9rales que les partis conservateurs. N\u00e9anmoins, le mouvement syndical a besoin d\u2019une dimension politique, mais son programme politique devra \u00eatre \u00e9labor\u00e9 et appliqu\u00e9 en toute ind\u00e9pendance. Il devra \u00eatre fond\u00e9 sur les besoins de ses membres et devra comprendre un projet de soci\u00e9t\u00e9 dans lequel la majorit\u00e9 de la population puisse se reconna\u00eetre.<\/p>\n<p>Il nous faut une analyse s\u00e9rieuse de l\u2019\u00e9conomie capitaliste actuelle et de ses principales institutions internationales : l\u2019Organisation Mondiale du Commerce, le Fonds Mon\u00e9taire International, la Banque Mondiale, l\u2019Organisation pour la Coop\u00e9ration et le D\u00e9veloppement \u00c9conomique, l\u2019Union Europ\u00e9enne et les trait\u00e9s de commerce r\u00e9gionaux. Les ressources pour le faire existent : un certain nombre d\u2019instituts de recherche, de d\u00e9partements universitaires et d\u2019Organisations non-gouvernementales (ONG) se livrent \u00e0 ce travail dans une optique proche du mouvement syndical, et il suffit de cr\u00e9er des liens et des relations de travail.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 partir de telles analyses que nous pourrons formuler des propositions pour la r\u00e9forme des institutions internationales, plut\u00f4t que d\u2019accepter le cadre g\u00e9n\u00e9ral de leur politique comme une donn\u00e9e immuable \u00e0 laquelle nous ne pouvons qu\u2019apporter quelques retouches sociales. Notre t\u00e2che est de montrer ce que pourrait \u00eatre un ordre mondial alternatif, pas comment nous soumettre aux moindres frais \u00e0 celui qui nous opprime.<\/p>\n<p>Nous devons passer \u00e0 l\u2019offensive dans la d\u00e9fense de nos valeurs et de notre conception de la soci\u00e9t\u00e9 en montrant que le capitalisme, tel qu\u2019il existe dans la r\u00e9alit\u00e9, n\u2019a aucun rapport avec le mod\u00e8le th\u00e9orique n\u00e9o-lib\u00e9ral. Le \u00ab march\u00e9 libre \u00bb est une fiction de propagande. Le capitalisme moderne est en fait un syst\u00e8me hautement r\u00e9glement\u00e9, r\u00e9gi par un tissu complexe d\u2019arrangements formels et informels entre entreprises et entre elles et diverses instances gouvernementales qui d\u00e9terminent les parts de march\u00e9, la nature des relations commerciales, les conditions du cr\u00e9dit et divers facteurs de production y compris, dans une grande mesure, les co\u00fbts du travail.<\/p>\n<p>En d\u2019autres termes, le syst\u00e8me est r\u00e9gi par des d\u00e9cisions politiques conscientes prises par des entit\u00e9s priv\u00e9es et publiques, c\u2019est \u00e0 dire par ceux qui ont le pouvoir de les prendre et de les faire appliquer. Il \u00e9volue selon des rapports de force variables entre des acteurs sociaux organis\u00e9s constamment confront\u00e9s les uns aux autres. La doctrine n\u00e9o-lib\u00e9rale, qui postule la toute-puissance du march\u00e9 laiss\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame, est une fiction id\u00e9ologique d\u00e9terministe sans rapport avec le monde r\u00e9el. Sa fonction est pol\u00e9mique et d\u00e9magogique : mettre l\u2019adversaire sur la d\u00e9fensive, semer la confusion dans l\u2019opinion, occulter la r\u00e9alit\u00e9 et de faire croire aux citoyens que toutes les questions qui sont importantes pour eux sont hors de la port\u00e9e de leur pouvoir de d\u00e9cision.<\/p>\n<p>La reconqu\u00eate de l\u2019opinion publique et la r\u00e9insertion du mouvement syndical au centre de la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 marginalis\u00e9, passe par une politique d\u2019alliances avec d\u2019autres acteurs sociaux, notamment les nouveaux mouvements sociaux des femmes, des droits de la personne, de la d\u00e9fense de l\u2019environnement. L\u2019importance des manifestations de Seattle et de celles qui ont suivi, c\u2019est dans la d\u00e9monstration puissante de la profondeur, de la vari\u00e9t\u00e9 et de la force potentielle de la r\u00e9sistance populaire \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale \u00e0 la domination du capital transnational qu\u2019il faut la voir.<\/p>\n<p>Finalement, nous devons nous internationaliser dans notre conception du monde. Les cat\u00e9gories auxquelles nous avons \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9s ont perdu leur sens. Par exemple, il n\u2019y a plus de \u00ab Tiers Monde \u00bb, ou plut\u00f4t, le \u00ab Tiers Monde \u00bb est maintenant partout, y compris chez nous, dans les pays industrialis\u00e9s : le \u00ab Sud \u00bb est dans le \u00ab Nord \u00bb et vice-versa : toutes les r\u00e9gions du monde ont leurs centres et leurs p\u00e9riph\u00e9ries. La mondialisation, c\u2019est aussi cela, et cela pose de nouveaux probl\u00e8mes pour la politique de solidarit\u00e9 et d\u2019entraide du mouvement syndical. Cette politique devrait \u00eatre beaucoup plus cibl\u00e9e en fonction des priorit\u00e9s strat\u00e9giques globales du mouvement. Elle doit avoir pour but prioritaire de renforcer les structures internationales partout plut\u00f4t que d\u2019assister des organisations dont nous pr\u00e9sumons qu\u2019elles sont encore plus faibles que les n\u00f4tres, et qui risquent de s\u2019affaiblir encore davantage \u00e0 cause de notre assistance. Le point de levier, c\u2019est la question du pouvoir, pas l\u2019humanitaire.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ordre du jour syndical<\/strong><br \/>\nNous avons d\u00e9j\u00e0 retenu que nous devions nous organiser d\u2019une fa\u00e7on beaucoup plus efficace au niveau des STN. L\u00e0, un travail significatif a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 accompli par les SPI, \u00e0 des degr\u00e9s variables selon les secteurs et les entreprises. Ce travail devra \u00eatre renforc\u00e9, rendu plus coh\u00e9rent et \u00e9tendu au moins aux principales 200 STN. Les 75 millions de travailleurs employ\u00e9s directement par les STN ne repr\u00e9sentent qu\u2019une minorit\u00e9 du total des travailleurs salari\u00e9s dans le monde, mais c\u2019est une minorit\u00e9 strat\u00e9giquement d\u00e9terminante pour changer les rapports de force sur le plan mondial.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9poque du syndicalisme local est r\u00e9volue et nous devons trouver le moyen de r\u00e9glementer sur une \u00e9chelle plus large, qui doit en fait \u00eatre l\u2019\u00e9chelle mondiale. Pour cela, il est vrai qu\u2019il n\u2019existe pas de cadre l\u00e9gislatif, mais nous n\u2019en avons pas besoin : nous pouvons construire des nouvelles relations sociales internationales \u00e0 partir d\u2019accords internationaux avec les STN. De tels accords existent d\u00e9j\u00e0, notamment dans l\u2019alimentation; il est possible de b\u00e2tir sur ces acquis.<\/p>\n<p>Dans l\u2019UE, l\u2019\u00e9v\u00e9nement le plus significatif et potentiellement le plus positif a \u00e9t\u00e9 l\u2019adoption en 1994 de la directive (une loi-cadre qui doit \u00eatre ensuite traduite dans la l\u00e9gislation de chaque pays membre) sur les Conseils d\u2019entreprise europ\u00e9ens (CEE). Bien que tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du projet initial qui aurait donn\u00e9 un r\u00f4le officiel aux syndicats, elle a le m\u00e9rite de rendre obligatoires des r\u00e9unions, au moins annuelles, de repr\u00e9sentants de travailleurs de toutes les succursales de la plupart des STN en Europe. A partir de l\u00e0, il y a deux enjeux : l\u2019enjeu syndical et l\u2019enjeu g\u00e9ographique. L\u2019enjeu syndical est d\u2019assurer le contr\u00f4le syndical sur les CEE pour emp\u00eacher qu\u2019ils deviennent une alternative aux syndicats et, dans le pire des cas, une courroie de transmission patronale. L\u2019enjeu g\u00e9ographique, c\u2019est de les \u00e9largir aux pays non-membres de l\u2019Union, et autant que possible aux pays en dehors de l\u2019Europe, pour que le Conseil d\u2019entreprise englobe toutes les op\u00e9rations d\u2019une STN donn\u00e9e o\u00f9 qu\u2019ils soient, c\u2019est \u00e0 dire en faire des Conseils mondiaux. Cela a pu se faire dans certains cas, malheureusement trop rares.<\/p>\n<p>Pour organiser les STN, les nouveaux moyens de communication nous donnent de nouvelles possibilit\u00e9s. Par exemple, l\u2019organisation fa\u00eeti\u00e8re des institutions de formation du mouvement ouvrier, la F\u00e9d\u00e9ration internationale des associations d\u2019\u00e9ducation des travailleurs (FIAET), a d\u00e9velopp\u00e9 des cercles d\u2019\u00e9tudes internationaux, c\u2019est \u00e0 dire des cercles d\u2019\u00e9tude dans diff\u00e9rents pays qui sont reli\u00e9s par l\u2019internet et qui peuvent ainsi discuter du m\u00eame sujet en m\u00eame temps entre eux. Ces cercles d\u2019\u00e9tude peuvent tr\u00e8s bien \u00eatre des sections locales syndicales d\u2019une m\u00eame STN, et le sujet de la discussion peut tr\u00e8s bien \u00eatre l\u2019entreprise. Une fois le cycle termin\u00e9, ce qui reste est un r\u00e9seau de militants qui se connaissent, qui savent comment communiquer les uns avec les autres et qui sont donc en mesure d\u2019agir ensemble. Cela ne remplace pas forc\u00e9ment les r\u00e9unions, mais cela aide \u00e0 les pr\u00e9parer en maintenant la continuit\u00e9 des communications et \u00e0 les rendre plus utiles.<\/p>\n<p>Un autre domaine prioritaire doit \u00eatre la d\u00e9fense des droits syndicaux en tant que droits humains fondamentaux (comme le reconna\u00eet d\u2019ailleurs la D\u00e9claration universelle des droits de l\u2019homme). Il s\u2019agit des droits codifi\u00e9s dans les conventions de base de l\u2019OIT, notamment le droit d\u2019association et le droit \u00e0 la n\u00e9gociation collective. Une autre organisation internationale du mouvement ouvrier, SOLIDAR (l\u2019ancienne Entraide ouvri\u00e8re internationale, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019organisation fa\u00eeti\u00e8re des organismes de solidarit\u00e9 et d\u2019aide sociale) m\u00e8ne actuellement campagne sur les droits syndicaux, de concert avec la CISL, une campagne qui peut \u00eatre soutenue et amplifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Un droit peu reconnu mais essentiel est celui de mener des gr\u00e8ves de solidarit\u00e9, en particulier sur le plan international. Le droit de gr\u00e8ve est g\u00e9n\u00e9ralement reconnu, du moins en th\u00e9orie, comme un droit fondamental. Cependant, la gr\u00e8ve de solidarit\u00e9 internationale, et souvent la gr\u00e8ve de solidarit\u00e9 tout court, est criminalis\u00e9e dans la plupart des pays industrialis\u00e9s, alors que c\u2019est justement de ce droit dont nous avons le plus besoin dans une \u00e9conomie mondiale globalis\u00e9e. Une organisation bas\u00e9e en Angleterre, le International Committee for Trade Union Rights (ICTUR), m\u00e8ne campagne sur les droits syndicaux y compris celui-ci. Cette campagne devrait \u00e9galement \u00eatre soutenue et amplifi\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le domaine des droits syndicaux, il est \u00e9galement n\u00e9cessaire de remettre sur le tapis la question de la d\u00e9mocratie dans l\u2019entreprise. Alors que la d\u00e9mocratie comme forme de soci\u00e9t\u00e9 et comme pratique de convivance sociale est universellement reconnue, au moins en th\u00e9orie et dans les soci\u00e9t\u00e9s industrialis\u00e9es, il est consid\u00e9r\u00e9 comme normal qu\u2019elle s\u2019arr\u00eate aux portes des entreprises, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur desquelles les r\u00e8gles d\u00e9mocratiques n\u2019ont plus cours. L\u2019autoritarisme qui est de r\u00e8gle dans les entreprises n\u2019est pas seulement moralement inacceptable, mais il repr\u00e9sente une menace pour la d\u00e9mocratie dans l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. Mais la question de la d\u00e9mocratie dans l\u2019entreprise exige aussi une r\u00e9flexion et action sur la d\u00e9mocratie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du syndicat, et du mouvement syndical. Pour d\u00e9mocratiser l\u2019entreprise et la soci\u00e9t\u00e9, il nous faut nous d\u00e9mocratiser davantage nous-m\u00eames, devenir une vraie \u00e9cole de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p><strong>L\u2019ordre du jour d\u2019organisation<\/strong><br \/>\nNotre arme, c\u2019est l\u2019organisation. Les autres ont l\u2019argent ; nous avons l\u2019organisation, c\u2019est ce que nous sommes cens\u00e9s savoir faire. Or, au niveau mondial, un 13 pourcent des travailleurs salari\u00e9s est syndiqu\u00e9; si l\u2019on tient compte du secteur informel, ce taux d\u2019organisation tombe beaucoup plus bas, \u00e0 moins de la moiti\u00e9.<\/p>\n<p>On ne saurait surestimer l\u2019importance du secteur informel. On en parle souvent en termes de \u00ab travail atypique \u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est de plus en plus l\u2019emploi salari\u00e9, r\u00e9gulier et permanent qui devient \u00ab atypique \u00bb. Le secteur informel est complexe et multiforme, et comprend des situations aussi diverses que celle du travailleur (souvent une travailleuse) qui travaille sur son ordinateur \u00e0 domicile pour diff\u00e9rents employeurs, de la travailleuse qui coud des v\u00eatements \u00e0 domicile pour des sous-traitants de grandes marques \u00e0 la mode, du cireur de chaussures dans la rue. Il s\u2019agit en fait de toutes les formes de travail non-r\u00e9glement\u00e9es. Cela nous pose la question : qu\u2019est-ce qu\u2019un \u00ab travailleur \u00bb? Est-ce seulement le travailleur salari\u00e9? Ou est-ce toute personne qui travaille, et qui n\u2019a pas un pouvoir d\u00e9cisionnaire sur d\u2019autres? Et est-ce que notre responsabilit\u00e9 se limite aux travailleurs salari\u00e9s?<\/p>\n<p>Une autre question qui se pose \u00e0 propos du secteur informel, mais pas seulement l\u00e0, c\u2019est la f\u00e9minisation du travail, qui implique la n\u00e9cessit\u00e9 de la f\u00e9minisation du mouvement syndical. Si nous voulons rester repr\u00e9sentatifs de l\u2019ensemble des travailleurs, notre mouvement doit devenir plus accueillant pour les femmes, par des mesures simples qui le rendent plus accessible aux femmes (horaires des r\u00e9unions plus adapt\u00e9s \u00e0 leur situation, cr\u00e8ches disponibles dans les r\u00e9unions, etc.) mais aussi en changeant notre culture d\u2019organisation, notre style de travail. La question de la f\u00e9minisation du syndicalisme est d\u2019ailleurs li\u00e9e \u00e0 celle de sa d\u00e9mocratisation.<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas possible de concevoir un changement s\u00e9rieux et durable des rapports de forces sociaux et politiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale si nous n\u2019arrivons pas \u00e0 organiser le secteur informel. Or, j\u2019entends souvent que la priorit\u00e9 des syndicats, compte tenu des ressources limit\u00e9es, doit rester l\u2019organisation des travailleurs non-syndiqu\u00e9s du secteur formel, et je sais bien qu\u2019il est difficile pour les syndicats de distraire des ressources s\u00e9rieuses pour un effort d\u2019organisation n\u00e9cessairement co\u00fbteux et \u00e0 long terme.<\/p>\n<p>Mais la bonne nouvelle, c\u2019est que le secteur informel s\u2019organise tout seul \u2013 apr\u00e8s tout, ce sont des travailleuses, et elles s\u2019organisent chaque fois que l\u2019occasion leur en est donn\u00e9e, comme tous les travailleurs le font naturellement. En Inde, il s\u2019est constitu\u00e9 il y a vingt-cinq ans d\u00e9j\u00e0 un syndicat de femmes auto-employ\u00e9es (Self Employed Women\u2019s Association \u2013 SEWA) qui a maintenant pr\u00e8s de 300,000 membres : des femmes qui travaillent \u00e0 domicile, qui ramassent du papier dans la rue et qui le revendent \u00e0 des entreprises de recyclage, qui vendent dans des march\u00e9s de rue, qui recueillent des produits dans les for\u00eats, etc. Elles sont parvenues \u00e0 fonder une banque coop\u00e9rative, une \u00e9cole de formation, des coop\u00e9ratives de sant\u00e9 et d\u2019habitation. Elles sont surtout parvenues \u00e0 se faire reconna\u00eetre comme travailleuses, et \u00e0 n\u00e9gocier avec les autorit\u00e9s et avec les employeurs.<\/p>\n<p>En Afrique du Sud, il s\u2019est cr\u00e9\u00e9 un syndicat semblable, le Self Employed Women\u2019s Union (SEWU); au Portugal, \u00e0 Mad\u00e8re, il existe un syndicat qui a commenc\u00e9 avec 700 membres dans une usine de textile et qui en a maintenant 8,000, ce sont des femmes qui font de la broderie \u00e0 domicile, et il commence maintenant \u00e0 organiser des hommes qui font de la vannerie, \u00e9galement \u00e0 domicile ; en Australie le syndicat du v\u00eatement a aussi commenc\u00e9 \u00e0 organiser les travailleuses \u00e0 domicile et d\u2019autres syndicats, partout dans le monde, se constituent spontan\u00e9ment ou, \u00e0 partir du secteur formel, entrent dans le secteur informel. R\u00e9cemment, il s\u2019est cr\u00e9\u00e9 un r\u00e9seau international d\u2019appui et de coordination, le WIEGO (Women in Informal Employment Globalizing and Organizing) qui s\u2019est donn\u00e9 comme une de ses t\u00e2ches de constituer une organisation internationale de syndicats du secteur informel qui sera une composante du mouvement syndical international.<\/p>\n<p>Ne sous-estimons pas la capacit\u00e9 d\u2019organisation de tout travailleur, et saisissons toutes les occasions d\u2019organisation qui se pr\u00e9sentent.<\/p>\n<p>Un autre probl\u00e8me auquel nous devons faire face est celui de la mobilit\u00e9 de l\u2019emploi et de sa pr\u00e9carisation. De nos jours, le cas du travailleur qui travaille dans la m\u00eame entreprise jusqu\u2019\u00e0 sa retraite se fait de plus en plus rare. Les cas typique, c\u2019est celui du travailleur qui change d\u2019employeur plusieurs fois dans sa vie de travail et qui peut aussi conna\u00eetre une ou plusieurs p\u00e9riodes de ch\u00f4mage. Est-ce que nos structures sont adapt\u00e9es \u00e0 cette situation? Un travailleur qui est oblig\u00e9 de changer de syndicat chaque fois qu\u2019il change d\u2019employeur, et qui n\u2019est pas syndiqu\u00e9 pendant qu\u2019il est ch\u00f4meur, risque d\u2019\u00eatre perdu pour le mouvement.<\/p>\n<p>N\u2019est-il pas imaginable qu\u2019une seule carte syndicale pour la vie nous faciliterait la t\u00e2che d\u2019organisation en facilitant au travailleur de rester membre? Ne peut-on pas imaginer un syst\u00e8me de transf\u00e9rabilit\u00e9 facile et automatique des cartes syndicales? La formule du syndicat interprofessionnel n\u2019est-elle pas mieux adapt\u00e9e aux r\u00e9alit\u00e9s nouvelles? &#8211; surtout que presque tous les syndicats sont devenus de toute fa\u00e7on interprofessionnels par le jeu des fusions. En fait, pourquoi la FTQ ne deviendrait-elle pas un syndicat unique (One Big Union), tout en continuant \u00e0 cotiser aux syndicats nationaux et internationaux pour la part des membres qui leur revient?<\/p>\n<p>Les m\u00eames questions se posent sur le plan international. Pourquoi le syndicalisme devrait-il tenir compte des fronti\u00e8res, qui ne correspondent en rien \u00e0 sa propre logique? Aujourd\u2019hui, le mouvement syndical est seul \u00e0 continuer \u00e0 s\u2019enfermer volontairement dans la logique territoriale de l\u2019\u00c9tat national, alors que le capital depuis longtemps ne conna\u00eet plus de fronti\u00e8res et que les fronti\u00e8res s\u2019estompent \u00e9galement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de grandes entit\u00e9s r\u00e9gionales, politiques et commerciales?<\/p>\n<p>Il n\u2019existe dans le monde que deux cas de syndicats trans-fronti\u00e8res, c\u2019est les organisations \u00ab internationales \u00bb du Canada et des \u00c9tats-Unis et les syndicats anglo-irlandais. Les deux ont servi d\u2019anti-mod\u00e8le, \u00e0 cause de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des partenaires et \u00e0 cause de l\u2019histoire, et dans les deux cas les organisations \u00e0 cheval sur les deux pays sont sous pression. Mais la question reste pos\u00e9e\u2014devons nous rester les derniers bastions du patriotisme dans un monde qui se globalise, \u00e0 l\u2019encontre de toute logique syndicale qui est une logique de classe, internationale et transcendant les fronti\u00e8res? Peut-\u00eatre qu\u2019il est n\u00e9cessaire de casser une chose pour la recomposer ensuite sur des meilleures bases, mais recomposer il faudra. D\u2019autant plus que dans votre cas il se passe des choses importantes et passionnantes de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, dans l\u2019AFL-CIO. En Europe en tout cas, en Grande-Bretagne et en Allemagne, et aussi en Su\u00e8de et en Finlande, des organisations nationales envisagent s\u00e9rieusement la possibilit\u00e9 de s\u2019unir pour former des syndicats \u00ab internationaux \u00bb.<\/p>\n<p>Il faudra donc r\u00e9fl\u00e9chir s\u00e9rieusement sur le r\u00f4le des centrales nationales, en tant qu\u2019entit\u00e9s territoriales. Je le vois \u00e0 l\u2019avenir surtout comme celui de structures d\u2019appui \u00e0 un v\u00e9ritable syndicalisme international, dont les SPI devront \u00eatre le principal vecteur. Dans les SPI aussi un processus de fusion se poursuit : sur six ans, leur nombre a diminu\u00e9 de 15 \u00e0 10. Je pr\u00e9conise, mais je suis \u00e0 peu pr\u00e8s seul de mon avis, la constitution d\u2019une nouvelle Internationale qui serait compos\u00e9e de la CISL actuelle et des SPI, et qui aurait donc une double structure, \u00e0 la fois verticale (par secteur \u00e9conomique) et horizontale (territoriale). Les SPI en seraient membres (pas des d\u00e9partements), avec les m\u00eames droits et devoirs que les membres actuels (centrales nationales) de la CISL. Dans le meilleur des cas, cela conduirait \u00e0 de nouvelles coalitions activistes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019Internationale, \u00e0 une meilleure coop\u00e9ration entre ses diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments, et \u00e0 internationaliser le mouvement international.<\/p>\n<p>Dans toute organisation syndicale, une politique internationale qui a un sens doit reposer sur l\u2019engagement des membres. Il faut donc d\u00e9mocratiser la politique et l\u2019action internationale, qui doivent \u00eatre reconnues par les membres comme le prolongement naturel de leur activit\u00e9 syndicale sur le plan local et national, plut\u00f4t que comme le domaine r\u00e9serv\u00e9\u2014ou, pire, le privil\u00e8ge\u2014de la direction syndicale, d\u00e9connect\u00e9 de leur r\u00e9alit\u00e9. Cet engagement se construit, sur une p\u00e9riode qui peut \u00eatre longue mais dans ce domaine il n\u2019y a pas de raccourcis, par un grand effort de formation. L\u2019internet, qui foisonne de sources d\u2019information sur tout ce qui touche \u00e0 la politique syndicale internationale, et les r\u00e9seaux syndicaux et para-syndicaux tels que les SPI ou la FIAET, sont des ressources tr\u00e8s utiles pour une telle formation.<\/p>\n<hr style=\"background: black; height: 1px;\" \/>\n<p><em>Ce papier si-dessus etait un Intervention \u00e0 la Session de perfectionnement du Bureau de la FTQ, Lac-\u00e0-l\u2019Eau-Claire, Qu\u00e9bec, 8 \u2013 13 janvier 2001.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En janvier 2001, la F\u00e9d\u00e9ration des travailleurs et travailleuses du Qu\u00e9bec (FTQ) avait organis\u00e9 pour les dix-sept membres de son Bureau une session de cinq jours d&#8217;expos\u00e9s et de discussion sur des probl\u00e8mes actuels auxquels le syndicalisme doit faire face. Dan Gallin \u00e9tait invit\u00e9 d&#8217;introduire une discussion sur le probl\u00e8me de la mondialisation. 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