{"id":38,"date":"2008-05-02T13:08:44","date_gmt":"2008-05-02T13:08:44","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/a-lheure-de-la-mondialisation-quel-mouvement-syndical-par-dan-gallin-2000\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"a-lheure-de-la-mondialisation-quel-mouvement-syndical-par-dan-gallin-2000","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/a-lheure-de-la-mondialisation-quel-mouvement-syndical-par-dan-gallin-2000\/","title":{"rendered":"A l&#8217;heure de la mondialisation, quel mouvement syndical (Dan Gallin, 2000)"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Globalisation: le Constat<\/em><\/strong><br \/>\nL\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes que recouvre le concept de mondialisation (ou globalisation &#8211; les deux termes sont ici interchangeables) a chang\u00e9 notre paysage \u00e9conomique, social et politique \u00e0 un tel point, et si vite, que nous avons de la peine \u00e0 int\u00e9grer ces changements dans notre r\u00e9flexion. Cela conduit certains &#8211; aussi bien \u00e0 droite qu\u2019\u00e0 gauche &#8211; \u00e0 repousser l\u2019id\u00e9e que quelquechose d\u2019important est en train de se passer. On fait valoir, par exemple, que le capital a toujours \u00e9t\u00e9 international et qu\u2019une \u00e9conomie mondiale existe depuis le si\u00e8cle pass\u00e9, comme Marx et Engels d\u2019ailleurs le montrent dans le Manifeste Communiste, dans des passages d\u2019une modernit\u00e9 saisissante.<!--more-->On fait valoir aussi que de vastes domaines de l\u2019\u00e9conomie ne sont pas touch\u00e9s par la mondialisation, du moins pas directement, que la plus grande partie des \u00e9changes commerciaux se passent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de blocs r\u00e9gionaux, tels que l\u2019Union europ\u00e9enne, que l\u2019ouverture des march\u00e9s n\u2019est pas plus grande aujourd\u2019hui qu\u2019avant 1914.<\/p>\n<p>C\u2019est vrai: le capitalisme a toujours \u00e9t\u00e9 international, et \u00e0 certaines \u00e9poques cette \u00e9conomie internationale a \u00e9t\u00e9 encore plus ouverte qu\u2019elle ne l\u2019est aujourd\u2019hui. Mais une \u00e9conomie internationale reste un assemblage d\u2019\u00e9conomies nationales, reli\u00e9es entre elles par des r\u00e9seaux de commerce, d\u2019investissement et de cr\u00e9dit. Ce qui prend forme aujourd\u2019hui, c\u2019est autre chose: c\u2019est une \u00e9conomie globalement int\u00e9gr\u00e9e.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9volution technologique joue un r\u00f4le d\u00e9terminant dans l\u2019essor de cette \u00e9conomie globale, notamment dans le domaine de l\u2019\u00e9lectronique, des communications et des transports. Parmi les cons\u00e9quences de cette \u00e9volution, \u00e0 titre d\u2019exemple, on peut citer la baisse vertigineuse du prix des t\u00e9l\u00e9communications (trois minutes de t\u00e9l\u00e9phone de Londres \u00e0 New York co\u00fbtaient 31 dollars en 1970 et 3 dollars en 1990). Non seulement le co\u00fbt des communications, mais aussi leur vitesse et leur nature a chang\u00e9, par la g\u00e9n\u00e9ralisation de la t\u00e9l\u00e9copie et du courrier \u00e9lectronique.<\/p>\n<p>L\u2019informatisation a amen\u00e9 des changements comparables dans l\u2019industrie: entre 1982 et 1992 le nombre de robots industriels a d\u00e9cupl\u00e9. Les transports ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s, notamment le transport a\u00e9rien: dans les trente ans entre 1960 et 1990 les co\u00fbts du transport a\u00e9rien ont baiss\u00e9 de 60 pour-cent et aujourd\u2019hui, chaque ann\u00e9e, 1,25 milliards et personnes et 22 millions de tonnes de fret voyagent par avion. En termes de valeur, presque le quart des produits d\u2019exportations est transport\u00e9 par air. Le secteur des services est \u00e9galement touch\u00e9. Les lignes a\u00e9riennes et les compagnies d\u2019assurance notamment, sous-traitent leur comptabilit\u00e9 et d\u2019autres travaux sur ordinateur dans des pays \u00e0 bas salaires. Il faut encore ajouter que pr\u00e8s de 1,5 milliards de dollars sont transf\u00e9r\u00e9s chaque jour \u00e0 travers le monde par courrier \u00e9lectronique, enti\u00e8rement hors contr\u00f4le des gouvernements ou \u00e9tats.<\/p>\n<p>Quand on minimise l\u2019importance de la globalisation sous pr\u00e9texte que l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie mondiale n\u2019est pas, ou pas encore, globalis\u00e9, c\u2019est \u00e0 dire un tout unifi\u00e9, cela ressemble \u00e0 une discussion pour savoir si un verre d\u2019eau est \u00e0 moiti\u00e9 vide ou \u00e0 moiti\u00e9 plein. Ce qui compte, c\u2019est d\u2019une part la tendance et, d\u2019autre part, le poids sp\u00e9cifique des secteurs globalis\u00e9s dans les rapports de pouvoir entre \u00e9tats et \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des \u00e9tats.<\/p>\n<p>Pour certains, reconna\u00eetre le fait de la globalisation repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 une capitulation id\u00e9ologique. Mais il ne faut pas confondre les \u00e9tats de fait et les conclusions politiques que l\u2019on peut en tirer. La question qui se pose n\u2019est pas de savoir si l\u2019on est \u201cpour ou contre\u201d mais quelles conclusions politiques on tire de cet \u00e9tat de fait, c\u2019est \u00e0 dire comment on se place dans le cadre de cette r\u00e9alit\u00e9. En tant que processus de transformation de la vie \u00e9conomique \u00e0 la suite de l\u2019introduction de technologies nouvelles, la globalisation est une r\u00e9alit\u00e9 incontournable et irr\u00e9versible. Il en est tout autrement en ce qui concerne les cons\u00e9quences sociales et politiques qui s\u2019en suivent. L\u00e0, il n\u2019y a rien qui soit in\u00e9vitable ou irr\u00e9versible.<\/p>\n<p>L\u00e0, la question est de savoir comment s\u2019organise le rapport de force entre les int\u00e9r\u00eats repr\u00e9sent\u00e9s dans cette nouvelle soci\u00e9t\u00e9 globale, c\u2019est \u00e0 dire qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un processus politique d\u00e9pendant de la volont\u00e9 et de la capacit\u00e9 des acteurs sociaux.<\/p>\n<p>Quels ont \u00e9t\u00e9 les effets de la globalisation sur ces rapports de force? Trois aspects nous concernent particuli\u00e8rement: l\u2019essor des soci\u00e9t\u00e9s transnationales, le changement de la politique des Etats devant les contraintes de la mondialisation et la formation d\u2019un march\u00e9 global du travail.<\/p>\n<p><em><strong>L\u2019essor des transnationales<\/strong><\/em><br \/>\nLes soci\u00e9t\u00e9s transnationales (STN) sont le fer de lance et en m\u00eame temps les principaux b\u00e9n\u00e9ficiaires des transformations technologiques de cette derni\u00e8re d\u00e9cennie. Il y en a \u00e0 peu pr\u00e8s 40,000 et, avec leurs 200,000 filiales, elles contr\u00f4lent 75 pour-cent du commerce mondial en mati\u00e8res premi\u00e8res, produits manufactur\u00e9s et services &#8211; en fait, sans doute plus, si l\u2019on tient compte de leurs sous-traitants. Un tiers de ces \u00e9changes commerciaux ont lieu \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une m\u00eame soci\u00e9t\u00e9, entre ses diff\u00e9rentes unit\u00e9s, et \u00e9chappent donc dans une large mesure au contr\u00f4le des gouvernements et des instances supranationales. Selon la CNUCED (Commission des Nations Unies pour le Commerce et le D\u00e9veloppement), \u201cla production internationale est devenue une caract\u00e9ristique structurelle centrale de l\u2019\u00e9conomie mondiale\u201d.<\/p>\n<p>Le m\u00eame rapport indique en outre que \u201cla division traditionnelle entre int\u00e9gration au niveau de l\u2019entreprise et de la nation tend \u00e0 dispara\u00eetre. Les STN empi\u00e8tent sur des domaines o\u00f9 la souverainet\u00e9 et les responsabilit\u00e9s \u00e9taient traditionnellement le domaine r\u00e9serv\u00e9 des gouvernements nationaux.\u201d<\/p>\n<p>Depuis l\u2019effondrement du bloc sovi\u00e9tique il y a six ou sept ans, dont l\u2019une des causes \u00e9tait justement l\u2019incapacit\u00e9 du syst\u00e8me du collectivisme bureaucratique \u00e0 s\u2019adapter aux nouvelles technologies et \u00e0 leurs cons\u00e9quences sociales et politiques, le pouvoir des soci\u00e9t\u00e9s transnationales est devenu v\u00e9ritablement global, par la colonisation \u00e9conomique et politique des Etats de l\u2019ancien bloc sovi\u00e9tique et des \u00e9tats successeurs de l\u2019URSS.<\/p>\n<p>Ces \u201cnouveaux pays capitalistes\u201d, auxquels il faut ajouter une grande partie des pays dits en d\u00e9veloppement, y compris les futurs pays ex-communistes tels que la Chine, qui ne faisaient pas partie du monde capitaliste, ont ajout\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un milliard de travailleurs au march\u00e9 global du travail contr\u00f4l\u00e9 par le capital transnational.<\/p>\n<p>La destruction des emplois qui accompagne l\u2019essor des STN n\u2019est pas uniquement, et m\u00eame pas principalement, due aux d\u00e9localisations. Elle est surtout due aux restructurations des entreprises sous la pression de la course au rendement, c\u2019est \u00e0 dire au profit, maximum, dans le cadre de la globalisation. Les STN se renforcent en \u201cd\u00e9graissant\u201d et chaque fois que l\u2019une d\u2019entre elles annonce des nouveaux licenciement sa cote monte \u00e0 la bourse. Les contestataires sont peu nombreux. Le n\u00e9olib\u00e9ralisme a fini par faire admettre le \u201cd\u00e9graissage\u201d et la course au profit comme une loi de la nature.<\/p>\n<p>En bref, nous sommes dans une situation o\u00f9 le pouvoir des STN s\u2019est \u00e9norm\u00e9ment accru, y compris leur influence id\u00e9ologique, dans \u00e0 peine deux d\u00e9cennies, et o\u00f9 la mobilit\u00e9 du capital est pratiquement incontr\u00f4l\u00e9e.<\/p>\n<p><em><strong>L\u2019Etat au service du capital<\/strong><\/em><br \/>\nUne cons\u00e9quence politique, avec des r\u00e9percussions tr\u00e8s importantes sur le plan social, a \u00e9t\u00e9 le r\u00f4le changeant de l\u2019Etat: d\u2019une part, le son pouvoir et son autorit\u00e9 d\u00e9p\u00e9rissent, \u00e9videmment pas de la mani\u00e8re que l\u2019avaient esp\u00e9r\u00e9 les socialistes du d\u00e9but du si\u00e8cle, c\u2019est \u00e0 dire au profit d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 civile d\u00e9mocratique, mais au profit du capital transnational et, d\u2019autre part, dans la mesure o\u00f9 il sert les int\u00e9r\u00eats de ce dernier, l\u2019Etat ne cesse de se renforcer.<\/p>\n<p>Le pouvoir de l\u2019Etat national s\u2019est affaibli \u00e0 plusieurs niveaux: en premier lieu, en tant qu\u2019acteur \u00e9conomique et, par voie de cons\u00e9quence, dans son r\u00f4le d\u2019employeur, de r\u00e9gulateur de l\u2019\u00e9conomie et de m\u00e9canisme de redistribution du produit social \u00e0 travers la fiscalit\u00e9.<\/p>\n<p>Le nombre de privatisations \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale a quintupl\u00e9 entre 1985 et 1990 et continue \u00e0 cro\u00eetre au fur et \u00e0 mesure que des \u00e9conomies autrefois prot\u00e9g\u00e9es, telles que celle de l\u2019Inde, ou les \u00e9conomies collectivistes bureaucratiques \u00e9voluant vers une forme de Stalinisme de march\u00e9, telles que celles de la Chine, du Vietnam ou de Cuba, et \u00e9videmment les pays de l\u2019ancien bloc sovi\u00e9tique, s\u2019ouvrent aux investissements transnationaux. Mais aussi dans les pays industrialis\u00e9s du groupe de l\u2019OCDE les parties les plus profitables du secteur public sont en train d\u2019\u00eatre privatis\u00e9es.<\/p>\n<p>Les privatisations non seulement \u00e9largissent le champ d\u2019action et renforcent le pouvoir des STN, mais privent l\u2019Etat d\u2019une partie de ses moyens d\u2019action sur le plan \u00e9conomique et r\u00e9duisent sa capacit\u00e9 d\u2019influencer la politique \u00e9conomique ainsi que, dans son r\u00f4le d\u2019employeur, la politique sociale.<\/p>\n<p>Les accords commerciaux internationaux r\u00e9cents, par exemple dans le cadre de l\u2019Organisation Mondiale du Commerce (OMC), ou l\u2019Accord Multilat\u00e9ral sur les Investissements (AMI) et ses cl\u00f4nes, punissent les gouvernements qui cherchent \u00e0 exercer un contr\u00f4le sur les STN. Ils les obligent \u00e0 renoncer aux mesures l\u00e9gislatives ou politiques qui limitent la libert\u00e9 d\u2019action des STN, notamment dans le domaine des investissements (achats ou ventes de soci\u00e9t\u00e9s, fermetures d\u2019entreprises, etc). Ces accords affaiblissent ainsi le contr\u00f4le d\u00e9mocratique sur les politiques sociales et \u00e9conomiques, et transf\u00e8rent une autorit\u00e9 qui appartenait \u00e0 des gouvernements responsables devant leurs \u00e9lecteurs \u00e0 des STN qui sont responsables devant personne si ce n\u2019est leurs actionnaires.<\/p>\n<p>L\u2019Etat a donc les plus grandes difficult\u00e9s \u00e0 contr\u00f4ler les flux internationaux de capital (ou, lorsque le capital se met en gr\u00e8ve contre l\u2019Etat, la fuite des capitaux). Cela r\u00e9duit sa capacit\u00e9 de taxer le capital et diminue ainsi, dans certains cas de fa\u00e7on draconienne, les rentr\u00e9es fiscales qui financent les services publics et la politique sociale. Donc: l\u2019Etat n\u2019arrive plus \u00e0 financer le consensus social, qui d\u00e9pend de sa capacit\u00e9 de prot\u00e9ger les plus faibles par la redistribution du produit social.<\/p>\n<p>Ce qui est le plus grave, c\u2019est que l\u2019incapacit\u00e9 de l\u2019Etat de contr\u00f4ler le capital dans le cadre de ses fronti\u00e8res par des mesures l\u00e9gislatives ou d\u2019autres mesures politiques conduit non seulement \u00e0 l\u2019affaiblissement de l\u2019Etat lui-m\u00eame, mais \u00e0 l\u2019affaiblissement de toutes les structures qui agissent dans le cadre de l\u2019Etat national: les parlements nationaux, les partis politiques, les centrales syndicales: en d\u2019autres termes, tous les instruments d\u2019un contr\u00f4le d\u00e9mocratique potentiel ou r\u00e9el.<\/p>\n<p>Il s\u2019en suit que les partis politiques, quelle que soient leur origine historique, leur base sociale, leur programme politique, leurs intentions ou promesses \u00e9lectorales ont de plus en plus de peine de pr\u00e9senter des options claires et, \u00e0 plus forte raison, de les r\u00e9aliser une fois qu\u2019ils sont au gouvernement. C\u2019est ainsi que tous les gouvernements, qu\u2019ils soient de droite ou de gauche, finissent par suivre une politique \u201cbusiness-friendly\u201d: priorit\u00e9 aux int\u00e9r\u00eats du patronat au d\u00e9pens de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la soci\u00e9t\u00e9. Les citoyens, indiff\u00e9rents ou cyniques, se d\u00e9tournent d\u2019institutions qui n\u2019arrivent plus \u00e0 r\u00e9soudre leurs probl\u00e8mes. Nous assistons \u00e0 une crise de la d\u00e9mocratie qui vient du fait que ses institutions repr\u00e9sentatives n\u2019ont plus prise sur la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9conomique dans le cadre de l\u2019Etat national.<\/p>\n<p>Il ne faut pas en d\u00e9duire pour autant que la lutte politique dans le cadre de l\u2019\u00e9tat national n\u2019a plus de sens, pas plus qu\u2019il faut d\u00e9duire que la lutte politique au niveau des municipalit\u00e9s ou des cantons n\u2019a pas de sens sous pr\u00e9texte que ces institutions ont un pouvoir limit\u00e9. Par contre, ce qui est clair, c\u2019est que l\u2019Etat ne viendra plus \u00e0 la rescousse du mouvement ouvrier, m\u00eame quand ses alli\u00e9s traditionnels d\u00e9tiennent le gouvernement. C\u2019est en tout cas l\u2019exp\u00e9rience des syndicats, \u00e0 des degr\u00e9s variables, en Espagne, an Italie, aux Etats-Unis, en Su\u00e8de, en France, au Royaume-Uni avec le \u201cNew Labour\u201d et c\u2019est l\u2019exp\u00e9rience qui attend sans doute demain les syndicats allemands maintenant que la social-d\u00e9mocratie \u201clight\u201d, domin\u00e9e par Gerhard Schr\u00f6der, a pris les choses en main.<\/p>\n<p>Faut-il \u201cd\u00e9fendre l\u2019Etat\u201d dans sa qualit\u00e9 de garant de l\u2019int\u00e9r\u00eat public? Cette bataille est d\u00e9sormais perdue. L\u2019Etat ne pouvait \u00eatre le garant de l\u2019int\u00e9r\u00eat public que dans la mesure o\u00f9 l\u2019\u00e9quilibre des forces sociales, acquis par les luttes ouvri\u00e8res dans le cadre de chaque pays et par la crainte du patronat de mises en question r\u00e9volutionnaires, lui imposait une formule de compromis, de pacte social. La globalisation a justement rompu cet \u00e9quilibre, en \u00e9mancipant le capital des contraintes politiques que les syndicats et la gauche politique pouvaient lui imposer dans le cadre de l\u2019Etat national. Dans cette nouvelle situation, le patronat n\u2019est plus int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 un compromis social et n\u2019est plus dispos\u00e9 \u00e0 cofinancer l\u2019Etat social.<\/p>\n<p>La perte d\u2019autonomie de l\u2019Etat face aux STN le transforme au contraire en ex\u00e9cuteur de leur politique. La collaboration de l\u2019Etat est constamment sollicit\u00e9e par le capital transnational: la \u201cguerre\u201d des bananes, des droits d\u2019atterrissage des lignes a\u00e9riennes ou des parts de march\u00e9 dans l\u2019a\u00e9rospatial, dans le p\u00e9trole ou dans l\u2019industrie de l\u2019armement sont des guerres que se livrent des STN par Etats interpos\u00e9s. Les subsides agricoles, les subsides aux entreprises (parfois extorqu\u00e9es par le chantage \u00e0 la d\u00e9localisation: voir BMW au Royaume-Uni), les garanties \u00e0 l\u2019exportation, les infrastructures construites au frais du contribuable pour attirer les investissements \u00e9trangers, les franchises fiscales ou douani\u00e8res, repr\u00e9sentent autant d\u2019interventions de l\u2019Etat qui n\u2019ont rien \u00e0 voir avec la d\u00e9fense de l\u2019int\u00e9r\u00eat public.<\/p>\n<p>Les ambassades sont de plus en plus des repr\u00e9sentations commerciales et aucun chef d\u2019Etat, y compris les familles royales, ne se d\u00e9place plus \u00e0 l\u2019\u00e9tranger sans \u00eatre accompagn\u00e9 d\u2019une meute de chefs d\u2019entreprise. Aux Etats-Unis, c\u2019est le lobby du capital transnational am\u00e9ricain, et pas le D\u00e9partement d\u2019Etat, ni m\u00eame le Pr\u00e9sident, qui d\u00e9termine la politique des Etats-Unis en Chine. Qui fait la politique fran\u00e7aise au Moyen-Orient ou en Birmanie, Chirac et Jospin ou les int\u00e9r\u00eats p\u00e9troliers fran\u00e7ais? Qui fait la politique britannique en Indon\u00e9sie, Blair ou Vickers? Poser la question c\u2019est y r\u00e9pondre.<\/p>\n<p><em><strong>Le march\u00e9 global du travail<\/strong><\/em><br \/>\nVoyons maintenant ce qui se passe sur le march\u00e9 du travail. La principale cons\u00e9quence sociale de la mondialisation a \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9mergence d\u2019un march\u00e9 global du travail. Cela veut dire qu\u2019\u00e0 cause de la fluidit\u00e9 des communications et de la mobilit\u00e9 du capital les travailleurs de tous les pays, quel que soit leur degr\u00e9 de d\u00e9veloppement industriel ou leur syst\u00e8me social, sont d\u00e9sormais en concurrence, dans tous les domaines de l\u2019\u00e9conomie, avec un \u00e9ventail de salaires de un \u00e0 cinquante, ou plus.<\/p>\n<p>Cette concurrence \u00e0 la baisse, accompagn\u00e9e de la sous-ench\u00e8re des \u00e9tats dans le domaine des co\u00fbts sociaux, de la fiscalit\u00e9 et des autres avantages offerts aux investisseurs \u00e9trangers, a mis en mouvement une spirale descendante implacable qui se traduit par une d\u00e9t\u00e9rioration des salaires et des conditions de travail, par la mont\u00e9e du ch\u00f4mage, de la pr\u00e9carisation du travail, le d\u00e9mant\u00e8lement des acquis sociaux et la croissance du secteur informel. Cette spirale descendante n\u2019a pas de fond, si ce n\u2019est le travail d\u2019esclave.<\/p>\n<p>Or, ce march\u00e9 global du travail n\u2019est pas du tout un \u201cmarch\u00e9\u201d dans le sens habituel du terme, r\u00e9gi par des lois \u00e9conomiques. Il est r\u00e9gi par des lois politiques, par des interventions massives de l\u2019Etat, sous la forme de r\u00e9pression militaire et polici\u00e8re, et c\u2019est cette r\u00e9pression qui, en d\u00e9finitive, fait que le syst\u00e8me tient en place.<\/p>\n<p>Arr\u00eatons-nous un moment sur le r\u00f4le \u00e9conomique de la r\u00e9pression. Comment est-ce que les pays \u00e0 bas salaires en sont-ils arriv\u00e9s l\u00e0? Aucun peuple n\u2019a choisi d\u2019\u00eatre pauvre. Si les peuples pauvres sont pauvres, c\u2019est que la pauvret\u00e9 leur a \u00e9t\u00e9 impos\u00e9e par la violence et la terreur. Les pays qui jouent un r\u00f4le important sur le march\u00e9 du travail mondial, et qui d\u00e9terminent les conditions au bas de l\u2019\u00e9chelle, sont des pays o\u00f9 les peuples sont s\u00e9v\u00e8rement r\u00e9prim\u00e9s (par exemple la Chine, le Vietnam ou l\u2019Indon\u00e9sie) o\u00f9 subissent les cons\u00e9quences d\u2019une r\u00e9pression s\u00e9v\u00e8re dans leur pass\u00e9 historique r\u00e9cent (Russie, Br\u00e9sil, Am\u00e9rique centrale). Ou encore s\u2019agit-il de \u201cd\u00e9mocratures\u201d, de pays o\u00f9 les formes d\u00e9mocratiques sont observ\u00e9es mais o\u00f9 les rapports de force sociaux s\u2019\u00e9tablissent selon des r\u00e8gles qui n\u2019ont rien de d\u00e9mocratique, tels que l\u2019Inde, le Mexique ou la Turquie.<\/p>\n<p>Les zones franches d\u2019exportation sont des microclimats qui illustrent bien le r\u00f4le \u00e9conomique de la r\u00e9pression. Il y en a plus de 700 partout dans le monde et leur nombre ne cesse de cro\u00eetre. Ce sont des zones que les \u00e9tats ont r\u00e9serv\u00e9 au capital transnational o\u00f9 les investisseurs \u00e9trangers b\u00e9n\u00e9ficient, en plus de divers cadeaux aux frais du contribuable (infrastructures, exemptions d\u2019imp\u00f4ts, etc.), de privil\u00e8ges d\u2019exterritorialit\u00e9, notamment pour interdire l\u2019acc\u00e8s aux syndicats et pour r\u00e9primer ceux et celles qui tenteraient n\u00e9anmoins de se syndiquer. Dans de nombreux Etats, la police et l\u2019arm\u00e9e nationale deviennent ainsi les vigiles du capital transnational.<\/p>\n<p>L\u00e0, nous aussi, nous pourrions dire: moins d\u2019Etat, s\u2019il vous pla\u00eet! Que veut dire concurrence, que veut dire capacit\u00e9 concurrentielle, quand les r\u00e8gles de la concurrence sont d\u00e9termin\u00e9es en derni\u00e8re analyse par la r\u00e9pression? Est-ce que cela veut dire que nous ferons tous de la sous-ench\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 atteindre ensemble le bas de l\u2019\u00e9chelle? Est-ce que les pays doivent continuer \u00e0 faire de la sous-ench\u00e8re sur la vitesse avec ils liquident les acquis sociaux?<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas n\u00e9cessaire d\u2019extrapoler beaucoup, et de faire de la politique-fiction, pour voir o\u00f9 cela nous m\u00e8ne. La forme n\u00e9o-lib\u00e9rale de la globalisation nous conduit \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 de cauchemar, dans laquelle quelques \u00eelots de prosp\u00e9rit\u00e9 hautement technifi\u00e9s subsisteront sous protection militaire et polici\u00e8re. Ce ne seront pas des d\u00e9mocraties, mais des Etats-garnison, sans doute avec un ch\u00f4mage \u00e9lev\u00e9 et subsidi\u00e9. Ils seront entour\u00e9s d\u2019un oc\u00e9an de mis\u00e8re, avec des millions d\u2019hommes et de femmes en r\u00e9volte perp\u00e9tuelle contenue par la r\u00e9pression. Au si\u00e8cle dernier, Marx disait que l\u2019humanit\u00e9 avait le choix entre le socialisme et la barbarie. Nous n\u2019avons pas r\u00e9ussi le socialisme, et c\u2019est bien \u00e0 la barbarie que nous devons maintenant faire face.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 pourquoi la lutte pour les droits humains et d\u00e9mocratiques est un \u00e9l\u00e9ment essentiel dans la construction d\u2019un contre-pouvoir et pour ouvrir la voie \u00e0 des alternatives possibles. En ce qui concerne le mouvement ouvrier, les droits d\u00e9mocratiques ne sont pas une question de pr\u00e9f\u00e9rence culturelle: il s\u2019agit d\u2019un int\u00e9r\u00eat de classe fondamental, car c\u2019est seulement dans la mesure o\u00f9 ces droits sont garantis que les travailleurs peuvent s\u2019organiser pour d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats et pour faire avancer un projet de soci\u00e9t\u00e9 alternatif.<\/p>\n<p>Cette lutte pour les droits d\u00e9mocratiques est d\u2019ailleurs un des points de rencontre unificateurs des int\u00e9r\u00eats communs des travailleurs du Nord et du Sud, entre ceux qui cherchent \u00e0 se lib\u00e9rer de conditions proches de l\u2019esclavage et ceux qui luttent pour ne pas sombrer dans ces conditions. Elle est aussi un point de rencontre entre les syndicats et d\u2019autres organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile, comme on le verra plus loin.<\/p>\n<p>Au del\u00e0 de la d\u00e9fense des droits humains, se profile un enjeu bien plus consid\u00e9rable; c\u2019est celui de savoir dans quelle soci\u00e9t\u00e9 mondiale, et globale, nous allons vivre dans les d\u00e9cennies \u00e0 venir. Il s\u2019agit de red\u00e9finir les buts et la raison d\u2019\u00eatre de l\u2019organisation sociale \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale.<\/p>\n<p><em><strong>Que faire?<\/strong><\/em><br \/>\nPour le mouvement ouvrier il se pose la vieille question: Que faire? Si un retour en arri\u00e8re n\u2019est pas possible, si la \u201cd\u00e9fense de l\u2019Etat\u201d est d\u00e9sormais une voie sans issue parce que nous n\u2019avons plus les moyens de modifier les rapports de force en notre faveur en nous battant dans le cadre de l\u2019Etat national, est-il imaginable de nous en sortir par en haut, en nous globalisant aussi, en globalisant notre lutte? Il n\u2019y a pas d\u2019autre issue, et nous n\u2019avons pas le choix. Voyons ce que cela implique.<\/p>\n<p>La mondialisation que nous vivons n\u2019est qu\u2019une mondialisation partielle: ce qui est mondialis\u00e9, c\u2019est le capital, et le r\u00e9seau politique \u00e0 son service. On peut m\u00eame dire qu\u2019il existe une sorte de gouvernement mondial virtuel, dont les \u00e9l\u00e9ment sont un ensemble de trait\u00e9s multilat\u00e9raux et des institutions supranationales telles que le Fonds Mon\u00e9taire International, la Banque Mondiale, l\u2019Organisation Mondiale du Commerce et d\u2019autres, et bien \u00e9videmment ce \u201cgouvernement mondial\u201d \u00e9chappe compl\u00e8tement \u00e0 tout contr\u00f4le d\u00e9mocratique. Sa politique et ses d\u00e9cisions sont fa\u00e7onn\u00e9s par les lobbies du capital transnational, les m\u00eames d\u2019ailleurs qui d\u00e9terminent la politique des principaux gouvernements qui contr\u00f4lent ces instances internationales.<\/p>\n<p>Ce qui n\u2019est pas mondialis\u00e9, en revanche, c\u2019est l\u2019\u00e9tat de droit, les droits d\u00e9mocratiques et les droits de la personne, les droits syndicaux. Nous pouvons donc dire: mondialisons, mais alors mondialisons tout!<br \/>\nIl n\u2019est pas difficile d\u2019imaginer la construction d\u2019un nouvel ordre mondial, diff\u00e9rent du mod\u00e8le n\u00e9o-lib\u00e9ral aujourd\u2019hui dominant, et qui r\u00e9pondrait aux int\u00e9r\u00eats de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019absence d\u2019un gouvernement mondial formel, d\u2019un \u201cEtat mondial\u201d &#8211; d\u2019ailleurs pas du tout souhaitable dans les circonstances actuelles &#8211; n\u2019emp\u00eache pas des accords entre \u00e9tats, assortis de proc\u00e9dures d\u2019application qui, par exemple, imposeraient des r\u00e8gles de fonctionnement aux STN conformes aux int\u00e9r\u00eats des populations et de la soci\u00e9t\u00e9 civile mondiale, y compris une l\u00e9gislation du travail internationale contraignante, ou bien la taxation des flux financiers comme l\u2019imaginait James Tobin aux Etats-Unis d\u00e9j\u00e0 en 1974.<\/p>\n<p>Notre difficult\u00e9, c\u2019est que nous ne sommes pas dans un concours d\u2019id\u00e9es sur la fa\u00e7on d\u2019organiser le monde d\u2019aujourd\u2019hui et de demain. Sur ce sujet, nous avons toujours eu les meilleures id\u00e9es. Nous sommes, en revanche, dans une lutte pour le pouvoir o\u00f9, depuis les ann\u00e9es 1970, (en gros, depuis le premier \u201cchoc p\u00e9trolier\u201d qui a marqu\u00e9 le d\u00e9but de la mont\u00e9e du ch\u00f4mage dans les pays industrialis\u00e9s) nous n\u2019avons fait que reculer. Nous sommes dans une guerre o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats des puissants sont d\u00e9fendus par tous les moyens et o\u00f9 la valeur des id\u00e9es est d\u00e9termin\u00e9e par la capacit\u00e9 de leurs partisans de les imposer.<\/p>\n<p>Nous avons donc un probl\u00e8me d\u2019organisation. La source de la puissance de nos adversaires est l\u2019argent: de tr\u00e8s grandes quantit\u00e9s d\u2019argent. La source de notre puissance, c\u2019est l\u2019organisation. L\u2019organisation, c\u2019est ce que le mouvement syndical est cens\u00e9 savoir faire. La raison pour laquelle cet outil sert si peu ou si mal en ce moment, c\u2019est que nous restons dans nos esprits prisonniers du cloisonnement impos\u00e9 par les fronti\u00e8res des \u00e9tats, alors que les centres de d\u00e9cision et de pouvoir d\u00e9passent ces fronti\u00e8res depuis longtemps.<\/p>\n<p>Si nous prenons le mouvement syndical comme exemple, nous constatons que pour la premi\u00e8re fois dans l\u2019histoire les conditions mat\u00e9rielles et techniques existent pour faire fonctionner efficacement une v\u00e9ritable Internationale syndicale mondiale. Quand il fallait plusieurs semaines pour aller d\u2019Europe au Japon ou en Chine, et autant de temps pour le courrier, quand le prix des t\u00e9l\u00e9communications \u00e9tait exorbitant, il \u00e9tait difficile de faire une Internationale mondiale autre que symbolique et, de fait, les deux premi\u00e8res Internationales ouvri\u00e8res, l\u2019Association Internationale des Travailleurs et la F\u00e9d\u00e9ration Syndicale Internationale (Amsterdam), et m\u00eame, dans un large mesure, l\u2019Internationale Syndicale Rouge (Moscou), \u00e9taient pratiquement des organisations europ\u00e9ennes, c\u2019est \u00e0 dire fonctionnant dans un espace tr\u00e8s restreint et \u00e0 peuplement tr\u00e8s dense, avec des contacts faciles et permanents.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, avec les transports a\u00e9riens modernes, et les moyens que nous donnent la t\u00e9l\u00e9copie ou le courrier \u00e9lectronique, c\u2019est \u00e0 dire les moyens m\u00eame qui ont contribu\u00e9 de fa\u00e7on si d\u00e9terminante \u00e0 globaliser le capital, nous avons les moyens de globaliser le mouvement social.<\/p>\n<p>Mais les esprits n\u2019ont pas suivi. Le mouvement syndical international reste en effet au stade d\u2019un ensemble de r\u00e9seaux assez rel\u00e2ch\u00e9s d\u2019organisations nationales, qui continuent \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 partir de r\u00e9flexes nationaux. Devant la crise, beaucoup se replient sur eux-m\u00eames, exactement le contraire de ce qu\u2019il faut faire \u00e0 un moment o\u00f9 il faut \u00e9videmment chercher \u00e0 renforcer les liens internationaux, et de les rendre plus efficaces. C\u2019est un r\u00e9flexe naturel, mais faux, de la m\u00eame fa\u00e7on que freiner sur du verglas est un r\u00e9flexe naturel, mais faux.<\/p>\n<p><em><strong>Histoire<\/strong><\/em><br \/>\nPour comprendre la situation actuelle, un retour en arri\u00e8re est n\u00e9cessaire. La globalisation a son histoire et le mouvement syndical a la sienne, dont il faut se souvenir pour comprendre le retard \u00e9norme que le mouvement syndical a pris sur les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Au sortir de la deuxi\u00e8me guerre mondiale, le mouvement syndical europ\u00e9en est exsangue: des milliers de ses meilleures cadres ont disparu dans les camps, dans la guerre ou dans l\u2019exil. A l\u2019est, les syndicats, d\u00e9j\u00e0 faibles avant la guerre, sont dissous et les cadres sociaux-d\u00e9mocrates, socialistes et communistes dissidents survivants \u00e0 la guerre disparaissent dans les prisons du KGB. Il ne subsiste que les appareils d\u2019encadrement et de contr\u00f4le de la main d\u2019oeuvre qui ont nom de \u201csyndicats\u201d dans le syst\u00e8me stalinien.<\/p>\n<p>Au Japon, deux types de syndicats se constituent sous l\u2019occupation am\u00e9ricaine qui r\u00e9tablit la libert\u00e9 syndicale: les successeurs des organisations de travailleurs \u201cpatriotiques\u201d de la dictature militaire, en g\u00e9n\u00e9ral au niveau de l\u2019entreprise, et des syndicats authentiques dont les socialistes ou communistes sortis de prison prennent la direction.<\/p>\n<p>Mais le patronat n\u2019est pas non plus en position de force. Il a beaucoup \u00e0 se faire pardonner: sa collaboration avec le nazisme et le fascisme, d\u2019abord en Allemagne, en Autriche et en Italie, ensuite, \u00e0 quelques exceptions honorables pr\u00e8s, partout en Europe occup\u00e9e. En France, l\u2019heure est aux nationalisations punitives. Les d\u00e9mocrates-chr\u00e9tiens allemands, \u00e0 leur premier congr\u00e8s, adoptent un programme socialiste. Politiquement, le patronat est en position de faiblesse. L\u2019URSS, qui n\u2019a plus rien de socialiste mais qui est de toute fa\u00e7on anticapitaliste, repr\u00e9sente une menace. La peur conseille la prudence.<\/p>\n<p>La reconstruction sociale, largement financ\u00e9e par les Etats-Unis, se fait donc en Europe et au Japon sur la base de l\u2019id\u00e9ologie du partenariat social fond\u00e9e, grosso modo, sur la promesse de la paix sociale en \u00e9change de la reconnaissance des droits syndicaux et de la construction de l\u2019Etat social \u00e9galitaire. Une fois l\u2019opposition des syndicats communistes (notamment la CGT en France et la CGIL en Italie), et celle, sporadique, de groupes r\u00e9volutionnaires, r\u00e9duite, c\u2019est le mod\u00e8le qui pr\u00e9vaut pour les trente prochaines ann\u00e9es. La prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique de l\u2019apr\u00e8s-guerre, &#8211; les \u201ctrente glorieuses\u201d &#8211; qui ne prend fin qu\u2019avec les crises des ann\u00e9es 1970 et 1980, ach\u00e8ve de consolider le mod\u00e8le.<\/p>\n<p>La reconstruction se fait aussi dans le contexte de la guerre froide. S\u2019il est faux de dire que la scission du mouvement syndical international &#8211; la F\u00e9d\u00e9ration syndicale mondiale &#8211; en 1947 \u00e9tait l\u2019oeuvre de la CIA (l\u2019opposition radicale entre les projets de soci\u00e9t\u00e9 socialistes et communistes \u00e0 partir de 1921, ainsi que les pers\u00e9cutions des socialistes dans les pays occup\u00e9s par l\u2019URSS auraient suffi), il est par contre certain que la vie politique du mouvement ouvrier a \u00e9t\u00e9 domin\u00e9 pendant cinquante ans par un faux d\u00e9bat: celui de savoir si le capitalisme (am\u00e9nag\u00e9 par la social-d\u00e9mocratie) ou le communisme (dans sa forme stalinienne) correspondait le mieux aux int\u00e9r\u00eats ouvriers. (Soit dit en passant, le r\u00e9sultat de ce \u201cd\u00e9bat\u201d a \u00e9t\u00e9 de convaincre la majorit\u00e9 des travailleurs dans les PECOs et les Etats successeurs de l\u2019URSS qu\u2019il fallait chercher leur salut dans le capitalisme en oubliant la social-d\u00e9mocratie, et l\u2019ensemble du mouvement ouvrier en subit les cons\u00e9quences aujourd\u2019hui).<\/p>\n<p>Ainsi l\u2019immense appareil de propagande mobilis\u00e9 pour aligner le mouvement ouvrier de part et d\u2019autre de la ligne de clivage verticale entre les blocs de puissance a permis d\u2019occulter la ligne de clivage horizontale, et bien plus importante, entre les classes, traversant les deux blocs. Enfin la croisade anticommuniste, sectaire et parano\u00efaque, de certaines directions syndicales, notamment am\u00e9ricaines, a fini par faire bien plus de mal \u00e0 des organisations d\u00e9mocratiques et socialistes qu\u2019aux organisations communistes, qu\u2019elle a m\u00eame r\u00e9ussi \u00e0 consolider dans certains cas.<\/p>\n<p>Dans les principaux pays industrialis\u00e9s, la situation du mouvement syndical \u00e0 la fin des \u201ctrente glorieuses\u201d se pr\u00e9sente donc ainsi: un h\u00e9ritage id\u00e9ologique et politique fortement affaibli par la disparition des cadres les mieux instruits et aguerris; un d\u00e9bat et des priorit\u00e9s politiques fauss\u00e9es par la guerre froide; des organisations syndicales puissantes mais routini\u00e8res avec des directions born\u00e9es et politiquement incultes (il y a \u00e9videment quelques exceptions), plus aptes \u00e0 administrer les acquis qu\u2019\u00e0 l\u2019organisation ou \u00e0 la lutte, g\u00e9n\u00e9ralement acquises \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie du partenariat social et incapables d\u2019envisager l\u2019impr\u00e9vu historique; une base \u00e9duqu\u00e9e \u00e0 la facilit\u00e9, donc \u00e0 la passivit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans ce qui \u00e9tait le Tiers Monde, la situation n\u2019est gu\u00e8re meilleure: en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale (et l\u00e0 aussi avec des exceptions), le mouvement syndical est li\u00e9 \u00e0 des partis populaires anticolonialistes et d\u00e9mocratiques et une fois que ces partis sont au gouvernement et se convertissent en une nouvelle classe dirigeante qui n\u2019est plus ni populaire ni d\u00e9mocratique, il devient une d\u00e9pendance du pouvoir ou doit faire face \u00e0 la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Il aurait fallu un miracle pour que le mouvement syndical international s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus de la somme des faiblesses de ses membres. Il aurait fallu effacer quarante ans d\u2019histoire.<\/p>\n<p><em><strong>Inventaire<\/strong><\/em><br \/>\nEn pratique, il existe aujourd\u2019hui trois types d\u2019organisations syndicales qui comptent: la Conf\u00e9d\u00e9ration internationale des syndicats libres (CISL), les Secr\u00e9tariats professionnels internationaux (SPI), la Conf\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne des Syndicats (CES) avec ses f\u00e9d\u00e9rations sectorielles (en partie, mais pas dans tous les cas, li\u00e9es aux SPI de leur secteur). La FSM, est d\u00e9sormais r\u00e9duite, dans son noyau, \u00e0 une alliance de dictateurs moyen-orientaux et des restes de la bureaucratie des kolkhoses russes. La Conf\u00e9d\u00e9ration mondiale du travail (CMT &#8211; ex-chr\u00e9tienne) est une petite organisation de tendance o\u00f9 seule la CSC belge est repr\u00e9sentative dans son propre pays. Des organisations r\u00e9gionales comme l\u2019OUSA (Afrique) ou la CISA (Pays Arabes) sont domin\u00e9es par des Etats, pour la plupart autoritaires, et gangren\u00e9es par la corruption, donc inutiles pour le syndicalisme.<\/p>\n<p>La CISL a un double probl\u00e8me. D\u2019une part, elle est constitu\u00e9e d\u2019organisations fa\u00eeti\u00e8res nationales, c\u2019est \u00e0 dire territoriales au niveau des Etats; donc, ses organes directeurs sont compos\u00e9s de repr\u00e9sentants de ces organisations, habitu\u00e9s \u00e0 penser et \u00e0 agir dans le cadre de l\u2019Etat national, et ayant un int\u00e9r\u00eat institutionnel \u00e0 croire, et \u00e0 faire croire, que les probl\u00e8mes de leurs membres sont solubles dans ce cadre. D\u2019autre part, cette g\u00e9n\u00e9ration de dirigeants (et des experts qui les accompagnent) est form\u00e9e, dans sa majorit\u00e9, par l\u2019id\u00e9ologie du partenariat social et de la guerre froide, c\u2019est \u00e0 dire inapte \u00e0 comprendre ce qui arrive.<\/p>\n<p>Cela peut changer dans la mesure o\u00f9 les mauvaises nouvelles finissent par atteindre les organisations les unes apr\u00e8s les autres: le mouvement syndical am\u00e9ricain, par exemple, s\u00e9rieusement menac\u00e9 dans sa substance par le n\u00e9olib\u00e9ralisme combatif de la droite am\u00e9ricaine, a fini par r\u00e9agir en se radicalisant, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 des conclusions nouvelles tant sur le plan de la politique int\u00e9rieure que de la politique internationale. Mais une \u201cnouvelle AFL-CIO\u201d ne fait pas le printemps, surtout que le processus d\u2019une nouvelle prise de conscience politique est loin de progresser sans probl\u00e8mes aux Etats-Unis m\u00eames.<\/p>\n<p>La CISL repr\u00e9sente aujourd\u2019hui un paradoxe: \u00e0 la suite de l\u2019effondrement du bloc sovi\u00e9tique, elle est a \u00e9t\u00e9 rejointe par la plupart des centrales syndicales non-align\u00e9es et par la grande majorit\u00e9 de celles constitu\u00e9es sur les d\u00e9combres du syndicalisme d\u2019Etat communiste. Avec ses 206 organisations affili\u00e9es repr\u00e9sentant 125m. de membres elle est de loin l\u2019organisation syndicale mondiale la plus repr\u00e9sentative.<\/p>\n<p>Sur le plan politique, en revanche, le vide est accablant. L\u2019anticommunisme qui lui a tenu lieu d\u2019id\u00e9ologie (sans jamais contenir un projet alternatif autre que le capitalisme am\u00e9nag\u00e9) ne sert plus; les \u201cpartenaires sociaux\u201d la l\u00e2chent partout au fur et \u00e0 mesure que le patronat transnational et les gouvernements \u00e0 son service se font plus agressifs; la social-d\u00e9mocratie a int\u00e9rioris\u00e9 le n\u00e9olib\u00e9ralisme et, une fois au gouvernement, traite les syndicats comme un \u201cgroupe de pression\u201d parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p>Sans id\u00e9ologie, sans politique et sans programme, s\u2019accrochant sans conviction \u00e0 de vieilles recettes et sans la force de se r\u00e9inventer, la CISL est \u00e0 la d\u00e9rive. Il faudrait qu\u2019elle arrive \u00e0 se souvenir qu\u2019elle est l\u2019organisation de la classe ouvri\u00e8re mondiale, et que cela implique la responsabilit\u00e9 de se battre pour un projet de soci\u00e9t\u00e9. Pour l\u2019instant, il n\u2019y a aucun indice qui pemet de croire qu\u2019elle se dirige dans ce sens.<\/p>\n<p>Puisqu\u2019il faut n\u00e9anmoins simuler le mouvement, la CISL avance donc dans des domaines qui peuvent difficilement pr\u00eater \u00e0 controverse (par exemple la d\u00e9fense des droits syndicaux et d\u00e9mocratiques, ou les questions d\u2019\u00e9galit\u00e9) mais reste bloqu\u00e9e au niveau de la r\u00e9flexion et de l\u2019action \u00e9conomique et politique (l\u2019essentiel des activit\u00e9s consistant \u00e0 chercher \u00e0 convaincre la Banque mondiale, le FMI et l\u2019OMC de faire du keynesianisme sur le plan \u00e9conomique et du corporatisme sur le plan social).<\/p>\n<p>La CES a le m\u00eame probl\u00e8me en ce qui concerne la composition de sa direction (contrairement \u00e0 la CISL, elle int\u00e8gre les organisations sectorielles, c\u2019est \u00e0 dire les f\u00e9d\u00e9rations d\u2019industrie, mais dans une organisation tr\u00e8s centralis\u00e9e comme la CES, leur r\u00f4le r\u00e9el est r\u00e9duit face aux conf\u00e9d\u00e9rations). Elle a un autre probl\u00e8me qui fait \u00e0 la fois sa force et sa faiblesse: sa d\u00e9pendance de la Commission de l\u2019Union europ\u00e9enne qui lui donne ses moyens d\u2019action et sa l\u00e9gitimit\u00e9 mais en m\u00eame temps lui fixe ses limites. Les param\u00e8tres de son action sont celles d\u2019un lobby l\u00e9gislatif dans le cadre de l\u2019UE et le \u201cdialogue social\u201d avec les organisations patronales europ\u00e9ennes, un domaine o\u00f9 certains accords-cadres g\u00e9n\u00e9raux ont pu \u00eatre conclus.<\/p>\n<p>En Europe, l\u2019\u00e9v\u00e9nement le plus significatif et potentiellement le plus positif du point de vue syndical a \u00e9t\u00e9 l\u2019adoption en 1994 de la directive sur les Conseils d\u2019entreprise europ\u00e9ens (CEE). Bien que tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du projet initial (la \u201cdirective Vredeling\u201d de 1980 qui aurait donn\u00e9 un r\u00f4le officiel aux syndicats \u00e0 peu pr\u00e8s comme dans la cod\u00e9termination \u00e0 l\u2019allemande) elle a le m\u00e9rite de rendre obligatoire des r\u00e9unions, au moins annuelles, de repr\u00e9sentants de travailleurs de toutes les succursales de la plupart des STN en Europe. A partir de l\u00e0, il y a deux enjeux majeurs qui ont fait l\u2019objet de n\u00e9gociations, et quelquefois de conflits, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 et surtout apr\u00e8s 1994: l\u2019enjeu syndical et l\u2019enjeu g\u00e9ographique.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu syndical est d\u2019assurer le contr\u00f4le syndical sur les CEE, c\u2019est \u00e0 dire, d\u2019une part, d\u2019assurer que les syndicats en tant que tels soient repr\u00e9sent\u00e9s de droit au CEE, d\u2019autre part, que les repr\u00e9sentants des entreprises soient eux aussi des syndiqu\u00e9s. Le but, c\u2018est \u00e9videmment de barrer la route aux jaunes (non syndiqu\u00e9s par opportunisme ou par principe, ou organisations contr\u00f4l\u00e9es par le patron) et d\u2019emp\u00eacher que les CEE deviennent une courroie de transmission patronale pour imposer plus facilement les restructurations, d\u00e9localisations, etc. Dans certains secteurs, surtout ceux ou la f\u00e9d\u00e9ration d\u2019industrie de la CES fait partie de la structure du SPI correspondant ou travaille \u00e9troitement avec lui, le principe du contr\u00f4le syndical a largement pr\u00e9valu. Dans d\u2019autres secteurs, o\u00f9 le principal souci de la direction de la f\u00e9d\u00e9ration d\u2019industrie a \u00e9t\u00e9 de signer un maximum d\u2019accords pour la statistique, un certain nombre d\u2019accords \u00e9liminant pratiquement les syndicats ont \u00e9t\u00e9 sign\u00e9s, renfor\u00e7ant ainsi la position patronale.<\/p>\n<p>L\u2019enjeu g\u00e9ographique provient du fait que la directive s\u2019applique formellement aux seuls pays membres de l\u2019UE, mais laisse la libert\u00e9 aux interlocuteurs sociaux de se mettre d\u2019accord sur la couverture g\u00e9ographique du CEE qu\u2019ils souhaitent \u00e9tablir. L\u2019int\u00e9r\u00eat du patronat est que les CEE couvrent le moins de filiales possibles d\u2019une STN, l\u2019int\u00e9r\u00eat des syndicats est que l\u2019organe de coordination les couvre toutes, non seulement en Europe mais partout o\u00f9 la STN est pr\u00e9sente, toujours dans l\u2019optique du rapport de force \u00e0 \u00e9tablir. Ainsi, certains CEE sont g\u00e9ographiquement tr\u00e8s restrictifs (pays de l\u2019UE seulement) alors que d\u2019autres couvrent toute l\u2019Europe g\u00e9ographique, y compris les PECO, et au moins trois le monde entier. L\u00e0 aussi les batailles les plus cons\u00e9quentes pour l\u2019\u00e9largissement des CEE ont \u00e9t\u00e9 men\u00e9es dans les secteurs o\u00f9 les SPI ont leur mot \u00e0 dire.<\/p>\n<p>Les SPI sont sans doute les organisations syndicales internationales les plus efficaces existant en ce moment. Mais leurs membres sont aussi des f\u00e9d\u00e9rations ou centrales nationales et, bien que la plupart d\u2019entre elles sont directement confront\u00e9es aux STN et subissent les effets de la globalisation dans leur pratique quotidienne, elles restent souvent prisonni\u00e8res de sch\u00e9mas nationaux.<\/p>\n<p>La faiblesse de la structure centrale de coordination des SPI, leurs secr\u00e9tariats (typiquement entre 15 et 50 personnes au si\u00e8ge central) li\u00e9e aux limites financi\u00e8res (l\u2019essentiel de leur revenu provenant des cotisations) est un autre obstacle, que certains ont r\u00e9ussi \u00e0 surmonter par la d\u00e9centralisation (organisations r\u00e9gionales r\u00e9ellement autonomes, prise en charge de t\u00e2ches internationales par des organisations affili\u00e9es ayant la capacit\u00e9 et la volont\u00e9 de le faire) ou par la fusion (parmi les plus r\u00e9centes, celles de deux organisations d\u2019enseignants, de la chimie et des charbonnages, de l\u2019alimentation et de l\u2019agriculture et, \u00e0 venir, celle du commerce, des postes et t\u00e9l\u00e9communications, des m\u00e9dias et des arts graphiques).<\/p>\n<p>Certains pensent que la capacit\u00e9 d\u2019innovation et la combativit\u00e9 des SPI est limit\u00e9e par le fait que les secr\u00e9tariats ne peuvent aller au del\u00e0 de la volont\u00e9 de leurs principaux affili\u00e9s (selon le principe que la vitesse d\u2019un convoi est d\u00e9termin\u00e9e par le navire le plus lent, surtout quand il est grand). En fait, les secr\u00e9tariats, en se r\u00e9f\u00e9rant toujours aux int\u00e9r\u00eats imm\u00e9diats des membres sur le lieu du travail comme point de d\u00e9part, ont une marge de manoeuvre r\u00e9elle. C\u2019est l\u2019un des facteurs qui explique les diff\u00e9rences entre la culture d\u2019organisation de diff\u00e9rents SPI, d\u2019autres facteurs \u00e9tant la structure et les traditions syndicales de leur secteur.<\/p>\n<p>Toujours est-il que, depuis vingt ans environ, ce sont les SPI qui ont men\u00e9 les actions internationales de solidarit\u00e9 les plus efficaces, et qui ont conclu les accords les avanc\u00e9s avec des STN. On peut rappeler l\u2019action de l\u2019ITF (transports) contre les pavillons de complaisance, un mod\u00e8le du genre, les actions de l\u2019UITA (alimentation et agriculture) pour d\u00e9fendre les droits syndicaux, et m\u00eame l\u2019existence des syndicats, au P\u00e9rou (Nestl\u00e9) et au Guatemala (Coca-Cola), ou pour obliger certaines STN (Heineken, Carlsberg, Pepsico) de se retirer de Birmanie, ou les accords de l\u2019UITA avec Danone, Accor, Nestl\u00e9, ou celui de la FITBB (bois et b\u00e2timent) et de la FIET (commerce) avec IKEA, parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p><em><strong>T\u00e2ches<\/strong><\/em><br \/>\nVoici pour le constat. Voyons maintenant les t\u00e2ches. Elles tiennent en trois mots: organisation, d\u00e9mocratisation, politisation et elles sont li\u00e9es entre elles<\/p>\n<p>Le travail d\u2019organisation a plusieurs aspects: il s\u2019agit, en premier lieu, de cr\u00e9er les conditions dans lesquelles la grande masse des travailleurs non syndiqu\u00e9s dans le monde puisse acc\u00e9der \u00e0 l\u2019organisation syndicale: le taux de syndicalisation mondial reste en dessous de 13% (163m. de syndiqu\u00e9s sur l,300m de travailleurs salari\u00e9s &#8211; si l\u2019on ajoute les travailleurs du secteur informel, ce taux descend \u00e0 la moiti\u00e9).<\/p>\n<p>Cela suppose, comme nous l\u2019avons vu plus haut, une lutte pour changer les r\u00e9gimes qui interdisent le syndicalisme libre: cette lutte est en bonne voie d\u2019aboutir en Indon\u00e9sie, il reste la Chine, le Vietnam, la Birmanie, Cuba, mais aussi la Syrie, l\u2019Irak, la Libye, l\u2019Arabie s\u00e9oudite et les monarchies du Golfe, l\u2019Iran, pour ne citer que les principaux pays o\u00f9 le syndicalisme libre (et, dans certains cas, le syndicalisme sous toutes ses formes) est interdit. Cela suppose une strat\u00e9gie de lutte pour les droits d\u00e9mocratiques \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale sans faiblesses et sans \u00e9gards pour des complicit\u00e9s politiques anciennes sur le fond, alors que sur la forme les tactiques peuvent varier selon les situations. Une alliance avec les organisations de d\u00e9fense des droits de la personne les plus fiables (Amnesty International, Human Rights Watch, Ligue Internationale des Droits de l\u2019Homme) est un \u00e9l\u00e9ment indispensable d\u2019une telle strat\u00e9gie.<\/p>\n<p>Cela suppose aussi un effort syst\u00e9matique et soutenu pour syndiquer les travailleurs des STN, comme certains SPI sont d\u00e9j\u00e0 en train de le faire. Bien que les 73 millions travailleurs directement employ\u00e9s par les STN ne repr\u00e9sentent qu\u2019une minorit\u00e9 (m\u00eame si, selon diff\u00e9rentes estimations, ce chiffre peut \u00eatre doubl\u00e9 ou tripl\u00e9 si l\u2019on ajoute les sous-traitances), c\u2019est la minorit\u00e9 la plus internationalis\u00e9e et celle qui est strat\u00e9giquement la mieux plac\u00e9e dans l\u2019\u00e9conomie mondiale pour peser sur les rapports de force.<\/p>\n<p>C\u2019est dans le cadre de cet effort que les CEE doivent \u00eatre internationalis\u00e9s, soit en y int\u00e9grant les syndicats de la m\u00eame STN dans d\u2019autre continent, soit en les int\u00e9grant \u00e0 un r\u00e9seau de coordinations syndicales r\u00e9gionales au niveau de la m\u00eame STN.<\/p>\n<p>Dans le pass\u00e9, le principal obstacle pour une coordination sur le long terme a \u00e9t\u00e9 le probl\u00e8me des co\u00fbts: les r\u00e9unions internationales reviennent tr\u00e8s cher (frais de voyage, frais d\u2019interpr\u00e9tation et de traduction). Une autre organisation internationale du mouvement ouvrier, proche du mouvement syndical et des partis socialistes, la F\u00e9d\u00e9ration internationale des associations d\u2019\u00e9ducation des travailleurs (FIAET), est en train de r\u00e9soudre ce probl\u00e8me. Depuis l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, elle a \u00e9labor\u00e9 un mod\u00e8le de cercles d\u2019\u00e9tudes internationaux par internet, o\u00f9 des groupes de discussion dans diff\u00e9rents pays reli\u00e9s entre eux par courrier \u00e9lectronique sont en mesure de traiter simultan\u00e9ment du m\u00eame th\u00e8me. Ce th\u00e8me peut, bien entendu, \u00eatre une STN, et les groupes de discussion peuvent \u00eatre les syndicats locaux des filiales de cette STN. Au moyen du \u201ccercle d\u2019\u00e9tudes\u201d, se constitue ainsi un r\u00e9seau permanent de coordination. Les m\u00eames techniques qui ont permis au capital de se mondialiser nous donnent aussi la possibilit\u00e9 de construire un contre-pouvoir au niveau syndical.<\/p>\n<p>Autant en ce qui concerne la lutte contre les dictatures que pour organiser les STN le mouvement syndical international doit se donner de nouvelles priorit\u00e9s politiques. Un exemple: dans la plupart des pays industrialis\u00e9s, le droit \u00e0 la gr\u00e8ve de solidarit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 \u00e9limin\u00e9 dans les trente derni\u00e8res ann\u00e9es au moyen d\u2019une l\u00e9gislation de plus en plus restrictive. La r\u00e9sistance des organisations syndicales a \u00e9t\u00e9 \u00e9tonnamment faible, se bornant en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 des protestations de forme. Or, il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une atteinte fondamentale au droit de gr\u00e8ve, particuli\u00e8rement dangereuse dans le contexte de la globalisation, o\u00f9 les int\u00e9r\u00eats des travailleurs de diff\u00e9rents pays sont de plus en plus imbriqu\u00e9s et interd\u00e9pendants, \u00e0 l\u2019image du processus m\u00eame de production. Une fois le principe du droit de gr\u00e8ve admis, de quel droit des majorit\u00e9s parlementaires de circonstance (d\u2019ailleurs de gauche aussi bien que de droite) d\u00e9cideraient-elles en en quelle occasion les travailleurs sont autoris\u00e9s \u00e0 s\u2019en servir pour d\u00e9fendre leurs int\u00e9r\u00eats? C\u2019est un grand triomphe des campagnes de propagande de la droite contre la \u201ctoute-puissance syndicale\u201d que d\u2019avoir r\u00e9ussi \u00e0 criminaliser la gr\u00e8ve de solidarit\u00e9 dans la plupart des pays d\u2019Europe occidentale et en Am\u00e9rique du Nord, et s\u2019il y a une lutte internationale qui vaut la peine d\u2019\u00eatre men\u00e9e, c\u2019est bien celle pour r\u00e9cup\u00e9rer ce droit fondamental.<\/p>\n<p>Une strat\u00e9gie internationale d\u2019organisation implique aussi la f\u00e9minisation du mouvement syndical. Une grande majorit\u00e9 de la main d\u2019oeuvre dans les secteurs faiblement syndiqu\u00e9s sont des travailleuses: dans les zones franches d\u2019exportation, dans le secteur informel urbain et rural, parmi les travailleurs immigr\u00e9s dans certaines zones et occupations (Golfe arabo\/persique, employ\u00e9es de maison, services, habillement), le travail \u00e0 domicile (6.9m. de travailleurs en Europe seulement). Dans les pays industrialis\u00e9s, la pr\u00e9carisation du travail va de pair avec sa f\u00e9minisation. La proportion de la main d\u2019oeuvre f\u00e9minine a pass\u00e9 de 33% environ en 1960 \u00e0 42% en 1993 et dans les pays les plus industrialis\u00e9s elle approche maintenant des 60%, alors que entre 66 et 90% des travailleurs \u00e0 temps partiel sont des femmes.<\/p>\n<p>Cela repr\u00e9sente des millions de travailleurs qu\u2019il est impossible d\u2019organiser sans changer en profondeur les priorit\u00e9s, les m\u00e9thodes d\u2019organisation et le personnel du mouvement syndical. Il s\u2019agit \u00e0 la fois de mieux int\u00e9grer les revendications sp\u00e9cifiques aux femmes dans les objectifs syndicaux, de rendre le fonctionnement des organisations mieux adapt\u00e9 aux conditions de vie et de travail des femmes, de promouvoir des cadres f\u00e9minins. Cela touche aussi au probl\u00e8me de la d\u00e9mocratie syndicale, dans la mesure o\u00f9 tout cela ne peut se faire sans donner libre champ aux initiatives des femmes d\u00e9j\u00e0 syndiqu\u00e9es, et d\u2019accepter que cela non seulement peut mais doit conduire \u00e0 des changements au sommet des directions syndicales.<\/p>\n<p>Il en est de m\u00eame pour les jeunes. La f\u00e9d\u00e9ration su\u00e9doise des travailleurs des h\u00f4tels et restaurants, apr\u00e8s une longue p\u00e9riode de stagnation, a pass\u00e9 de 40,000 \u00e0 60,000 membres en cinq ans en confiant \u00e0 ses jeunes membres la responsabilit\u00e9 de syndiquer d\u2019autres jeunes, notamment dans la restauration rapide, en leur laissant la libert\u00e9 de le faire par leur propres m\u00e9thodes sans autre forme d\u2019intervention de la direction que l\u2019appui mat\u00e9riel n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p><em><strong>Structures<\/strong><\/em><br \/>\nLa question de l\u2019organisation pose enfin le probl\u00e8me des structures, \u00e0 plusieurs niveaux. La structure est un outil, c\u2019est \u00e0 dire que c\u2019est le moyen que se donne le mouvement syndical pour atteindre ses objectifs et l\u2019\u00e9volution des structures est une constante de son histoire. Il est \u00e9vident que face aux cons\u00e9quences de la globalisation des changements de structure s\u2019imposent une fois de plus.<\/p>\n<p>Dans un certain nombre de pays industrialis\u00e9s le mouvement syndical a cherch\u00e9 \u00e0 surmonter l\u2019\u00e9cart toujours plus grand entre ses t\u00e2ches et les moyens disponibles pour y faire face, avec une chute des effectifs syndiqu\u00e9s dans la plupart des pays, par les fusions, c\u2019est \u00e0 dire par la concentration des ressources.<\/p>\n<p>Aux Etats-Unis, au Japon, au Canada, en Australie, en Nouvelle Z\u00e9lande, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark, en Finlande, en Su\u00e8de, en Norv\u00e8ge, en Suisse, en Espagne, en Italie, les fusions syndicales se poursuivent depuis plusieurs ann\u00e9es, au niveau des f\u00e9d\u00e9rations et, dans le cas du Japon et des Pays-Bas, aussi au niveau conf\u00e9d\u00e9ral. La France, o\u00f9 les structures syndicales se multiplient au fur et au mesure que le nombre des syndiqu\u00e9s diminue, et la Belgique, o\u00f9 les divisions communautaires ont finalement eu raison de l\u2019unit\u00e9 syndicale, sont les exceptions notoires.<\/p>\n<p>La tendance est \u00e0 la cr\u00e9ation de grandes centrales interprofessionnelles et dans certains pays ces fusions pourraient conduire \u00e0 un bouleversement radical de l\u2019ensemble du mouvement. Aux Pays-Bas, la nouvelle f\u00e9d\u00e9ration Bondgenoten, r\u00e9sultant de la fusion de quatre f\u00e9d\u00e9rations au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e, repr\u00e9sente \u00e0 elle seule la moiti\u00e9 des effectifs de la centrale nationale FNV dont elle fait partie. Le but d\u00e9clar\u00e9 de Bondgenoten est de poursuivre les fusions et \u00e0 transformer la FNV en une f\u00e9d\u00e9ration unique d\u2019ici l\u2019ann\u00e9e 2006. Une \u00e9volution semblable pourrait se produire au Danemark autour de la f\u00e9d\u00e9ration g\u00e9n\u00e9rale SiD, qui repr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 pr\u00e8s du quart des effectifs de la centrale nationale LO. Dans une situation o\u00f9 les branches ou secteurs perdent de leur importance par le refus du patronat de n\u00e9gocier \u00e0 ce niveau, et o\u00f9 les soci\u00e9t\u00e9s elles-m\u00eames se transforment par la d\u00e9centralisation et la sous-traitance, la constitution de grandes structures interprofessionnelles peut apporter une r\u00e9ponse \u00e0 la perte de pouvoir au niveau sectoriel. Les rapports de force entre syndicats, d\u2019une part, et patronat et Etat de l\u2019autre, s\u2019\u00e9tabliront donc de plus en plus sur le terrain politique, et le vieux r\u00eave des syndicalistes r\u00e9volutionnaires am\u00e9ricains du IWW du d\u00e9but du si\u00e8cle, \u201cOne Big Union\u201d, se trouverait ainsi confirm\u00e9.<\/p>\n<p><em><strong>D\u00e9mocratie<\/strong><\/em><br \/>\nCependant, la question de la d\u00e9mocratie syndicale revient aussi dans ce contexte, et avec force: comment emp\u00eacher que les nouvelles grandes organisations deviennent des monstres bureaucratiques de plus en plus \u00e9loign\u00e9s de la base et finalement inop\u00e9rants? Les Bondgenoten, conscients du probl\u00e8me, cherchent \u00e0 y rem\u00e9dier par la d\u00e9centralisation de l\u2019administration des secteurs et des services, tout en densifiant le r\u00e9seau des repr\u00e9sentations du syndicat (chacun des 500,000 membres aura un bureau du syndicat \u00e0 moins de 25 km de son domicile).<\/p>\n<p>La d\u00e9mocratie syndicale est cependant plus que l\u2019acc\u00e8s des membres aux services du syndicat. Elle signifie la participation active des membres du syndicat \u00e0 la vie interne, un pouvoir r\u00e9el de la base qui se r\u00e9percute dans toutes les structures statutaires, qui d\u00e9termine les priorit\u00e9s dans la politique et l\u2019action de l\u2019organisation et, dont d\u00e9pend, en derni\u00e8re analyse, sa capacit\u00e9 de mobilisation.<\/p>\n<p>C\u2019est dans le domaine international que le besoin de d\u00e9mocratisation, li\u00e9e \u00e0 une nouvelle politique et \u00e0 de nouvelles structures se fait le plus sentir. A l\u2019heure de la globalisation, toute politique syndicale ne peut \u00eatre qu\u2019internationale, dans la mesure ou tous les probl\u00e8mes auxquels le syndicalisme est confront\u00e9 dans le diff\u00e9rents pays s\u2019ins\u00e8rent dans un contexte international ou ont des prolongements internationaux. Par contre, les restructurations syndicales que nous venons de d\u00e9crire dans les diff\u00e9rents pays restent toutes confin\u00e9es dans le cadre de l\u2019Etat national. Une id\u00e9e aussi simple que de former des syndicats internationaux qui d\u00e9passeraient les fronti\u00e8res appara\u00eet comme utopique aux directions syndicales alors qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0 en retard sur la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue par les membres. Quand le syndicat am\u00e9ricain de l\u2019automobile UAW est entr\u00e9 au conseil d\u2019administration de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 Daimler-Chrysler (la IG Metall lui avait c\u00e9d\u00e9 l\u2019un de ses trois si\u00e8ges) le Wall Street Journal se demandait si une fusion UAW\/IG Metall \u00e9tait possible. Dommage que ce soit le porte-parole du grand capital am\u00e9ricain qui pose cette question, et qu\u2019il soit seul \u00e0 la poser.<\/p>\n<p>Il est vrai que sur le plan international le m\u00eame mouvement de fusion se poursuit chez les SPI, pour les m\u00eames raisons. Mais pour cr\u00e9er un mouvement syndical international digne de ce nom, il faudrait non seulement fusionner les organisations existantes mais centraliser au maximum les ressources et la capacit\u00e9 d\u2019action, tout en d\u00e9centralisant au maximum les lieux o\u00f9 la politique de l\u2019organisation prend forme. Il ne s\u2019agit plus seulement de \u201ccoop\u00e9rer par del\u00e0 les fronti\u00e8res\u201d mais de cr\u00e9er des organisations int\u00e9gr\u00e9es qui ne tiennent plus compte des fronti\u00e8res. Les f\u00e9d\u00e9rations europ\u00e9ennes d\u2019industrie, par exemple, devraient \u00e9voluer vers des centrales uniques avec l\u2019autorit\u00e9 et la capacit\u00e9 de conclure des conventions collectives, ou de d\u00e9clarer des gr\u00e8ves, au niveau europ\u00e9en. Les SPI, au niveau mondial, ont besoin de cette m\u00eame centralisation de l\u2019action, et de cette d\u00e9centralisation dans l\u2019\u00e9laboration de la politique qui la sous-tend.<\/p>\n<p>Or, la majorit\u00e9 des membres et m\u00eame des cadres moyens syndicaux, c\u2019est \u00e0 dire les principaux concern\u00e9s, ne savent souvent pas que des organisations syndicales internationales existent ou, s\u2019ils le savent, leur perception est d\u00e9form\u00e9e par des pr\u00e9jug\u00e9s ou des malentendus. La politique internationale doit cesser d\u2019\u00eatre per\u00e7ue comme la responsabilit\u00e9 exclusive des directions syndicales &#8211; ou, pire, leur privil\u00e8ge. &#8211; et doit devenir l\u2019affaire de tous les membres.<\/p>\n<p>Faire passer une nouvelle conception du travail international est relativement facile au niveau des STN o\u00f9 l\u2019exp\u00e9rience fait l\u2019\u00e9ducation (voir le cas Renault, entre autres). Des progr\u00e8s techniques dans les communications, tels que la g\u00e9n\u00e9ralisation du courrier \u00e9lectronique, facilitera certainement la consultation et la coordination entre les organisations locales, ainsi que la cr\u00e9ation d\u2019une \u201copinion publique\u201d \u00e0 la base des organisations. Le r\u00f4le de la formation syndicale est \u00e0 revoir: elle devra int\u00e9grer syst\u00e9matiquement la dimension internationale. Dans l\u2019ensemble du mouvement, par contre, il sera impossible de motiver et de mobiliser des millions d\u2019hommes et de femmes qui n\u2019ont pas de rapports directs avec une STN et qui n\u2019ont pas acc\u00e8s aux nouvelles techniques de communication sans offrir une perspective politique \u00e0 la fois r\u00e9aliste et porteuse d\u2019espoir<\/p>\n<p>Cr\u00e9er une culture d\u2019organisation o\u00f9 les membres sont propri\u00e9taires de leur syndicat, et se sentent comme citoyens, et non pas comme administr\u00e9s, n\u2019est pas un probl\u00e8me qui peut \u00eatre r\u00e9solu par des structures. Cela suppose une politique qui prend racine dans les origines du syndicalisme, et qui mesure la valeur d\u2019une organisation syndicale par sa capacit\u00e9 de combat. La d\u00e9politisation du syndicalisme dans la p\u00e9riode 1950-1980 lui a \u00e9t\u00e9 funeste: elle a conduit \u00e0 l\u2019impr\u00e9paration des cadres et \u00e0 la passivit\u00e9 des membres. Il faut donc repolitiser.<\/p>\n<p><em><strong>Politique<\/strong><\/em><br \/>\nMais repolitiser, dans la situation actuelle, ne peut en aucun cas signifier r\u00e9tablir des all\u00e9geances ou m\u00eame des d\u00e9pendances face \u00e0 des partis politiques, ni le contr\u00f4le des syndicats sur un parti politique. Nous l\u2019avons vu, les partis se sont \u00e9loign\u00e9s des syndicats et les rapports h\u00e9rit\u00e9s du pass\u00e9 ne jouent plus, que ce soit la courroie de transmission (dans un sens ou dans l\u2019autre), la client\u00e8le \u00e9lectorale, ou les accords de type corporatiste au sommet. Cela ne veut pas dire que le syndicalisme n\u2019a pas besoin de dimension politique, au contraire: toute action syndicale est politique par nature. Il s\u2019agit donc de r\u00e9inventer la politique du syndicalisme, en prenant comme point de d\u00e9part la d\u00e9fense de l\u2019int\u00e9r\u00eat de ses membres \u00e0 partir de l\u2019entreprise.<\/p>\n<p>On peut dire qu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9inventer le socialisme d\u00e9mocratique \u00e0 partir du syndicalisme, comme porteur d\u2019une alternative au projet n\u00e9o-lib\u00e9ral global plut\u00f4t que comme service d\u2019ambulance pour ses victimes, dans le meilleur des cas. Commen\u00e7ons par d\u00e9finir quels sont les buts l\u00e9gitimes de toute organisation sociale, que ce soit au niveau local ou mondial; en affirmant donc qu\u2019aucune entreprise, et aucun syst\u00e8me \u00e9conomique, n\u2019ont de l\u00e9gitimit\u00e9 que dans la mesure o\u00f9 ils servent le bien-\u00eatre humain d\u00e9fini au sens le plus large (satisfaction des besoins de base dans lesquels il faut aussi inclure la justice, l\u2019\u00e9galit\u00e9, la libert\u00e9 &#8211; individuelle et non seulement celle des peuples &#8211; , l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture, l\u2019Etat de droit). Ces valeurs et principes de base, qui constituent ensemble un programme de d\u00e9mocratie radicale, diam\u00e9tralement oppos\u00e9s \u00e0 ceux du n\u00e9olib\u00e9ralisme actuellement dominant, doivent devenir le programme de combat du syndicalisme qu\u2019il s\u2019agira de d\u00e9fendre \u00e0 tous les niveaux et dans tous les domaines, en se donnant les moyens de le faire.<\/p>\n<p>Cela est particuli\u00e8rement important pour le mouvement syndical des Pays d\u2019Europe Centrale et Orientale et les pays successeurs de l\u2019URSS, ou le mouvement est id\u00e9ologiquement et politiquement d\u00e9sorient\u00e9 (\u00e0 des degr\u00e9s divers). Les principes traditionnels et historiques du mouvement ouvrier (et aussi son vocabulaire et des symboles) sont discr\u00e9dit\u00e9s par association avec le Stalinisme et des parties importantes du mouvement syndical ont accept\u00e9 l\u2019id\u00e9ologie du capitalisme n\u00e9o-lib\u00e9ral parce que le \u201csocialisme\u201d, tel qu\u2019ils en ont fait l\u2019exp\u00e9rience, n\u2019est pas une option acceptable. On les comprend. Mais il est tr\u00e8s dangereux d\u2019accepter cette situation<\/p>\n<p>En premier lieu, c\u2019est dangereux pour eux-m\u00eames. La rupture avec leur histoire pr\u00e9-Stalinienne (40 ans dans les PECO, 70 ans dans l\u2019ex-URSS) repr\u00e9sente une rupture d\u2019identit\u00e9. La s\u00e9questration du mouvement des mineurs roumains par des politiciens fascistes est un exemple extr\u00eame de confusion, mais il est de loin pas le seul et s\u00fbrement pas le dernier. Dans l\u2019absence d\u2019un sens fort de son identit\u00e9 et de sa l\u00e9gitimit\u00e9 politique, le mouvement syndical risque de se fourvoyer et d\u2019\u00eatre repouss\u00e9 dans les marges de la soci\u00e9t\u00e9 politique. En second lieu, cette situation est dangereuse pour le mouvement syndical du monde entier. Des millions de travailleurs dans les pays ex-communistes, d\u00e9j\u00e0 syndiqu\u00e9s dans une large mesure, devraient \u00eatre accueillis et int\u00e9gr\u00e9s dans le mouvement syndical mondial de toute urgence, dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la solidarit\u00e9 (qui est toujours une relation r\u00e9ciproque) et de son propre renforcement. Or, cela se passe difficilement et lentement, malgr\u00e9 les efforts des SPI et de quelques centrales nationales engag\u00e9es.<\/p>\n<p>Un \u00e9l\u00e9ment essentiel de cet effort d\u2019int\u00e9gration doit \u00eatre politique: la r\u00e9habilitation politique du socialisme d\u00e9mocratique. Malgr\u00e9 toutes les difficult\u00e9s, cet espace politique doit \u00eatre reconquis: les principes, la politique, le vocabulaire, les symboles. Il n\u2019existe pas d\u2019autre identit\u00e9 politique imaginable en pratique qui permettrait au mouvement syndical dans les pays ex-communistes de d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats de ses membres, de consolider la d\u00e9mocratie dans la soci\u00e9t\u00e9 politique et de construire des alliances solides avec le mouvement ouvrier d\u2019autres r\u00e9gions du mond.<\/p>\n<p>Observons aussi ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans les pays o\u00f9 un \u201cnouveau syndicalisme\u201d a pris son essor, avec des r\u00e9percussions spectaculaires d\u2019ailleurs sur le taux d\u2019organisation et sur les rapports de force sociaux: la Cor\u00e9e (avec le KCTU), le Br\u00e9sil (avec la CUT et le MST), l\u2019Afrique du Sud (avec le COSATU). Dans les trois cas, il s\u2019agit d\u2019organisations syndicales qui ont pris en charge les probl\u00e8mes de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 dont leurs membres font partie, avec des liens forts avec d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments de la soci\u00e9t\u00e9 civile, notamment les communaut\u00e9s locales, et avec des programmes politiques de r\u00e9forme de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><em><strong>A nouvel ordre mondial, nouveau mouvement social<\/strong><\/em><br \/>\nCe n\u2019est pas seulement le mouvement syndical international qu\u2019il s\u2019agit de mettre en forme, d\u2019en faire des organisations de combat efficaces sur le plan international, mais c\u2019est le mouvement social au sens le plus large du terme qu\u2019il s\u2019agit d\u2019unifier dans l\u2019action et d\u2019organiser pour ensemble former un contrepoids cr\u00e9dible. Il s\u2019agit des organisations de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans toute sa complexit\u00e9: les mouvements de d\u00e9fense des droits humains, les organisations de solidarit\u00e9, les mouvements de femmes, de la d\u00e9fense de l\u2019environnement, des minorit\u00e9s, du secteur informel et aussi des partis politiques qui nous sont proches, pour autant qu\u2019ils nous restent proches et qu\u2019ils continuent \u00e0 nous accompagner.<\/p>\n<p>Tous ces mouvements sociaux repr\u00e9sentent des int\u00e9r\u00eats convergeants, ils ont un combat commun \u00e0 mener et l\u2019enjeu de ce combat est le m\u00eame que celui du mouvement syndical: c\u2019est dans quel monde nous vivrons demain, dans 10 ans, dans 20 ans. L\u2019objectif du mouvement syndical doit \u00eatre de reconstituer le mouvement social sur le plan mondial, en se battant avec les moyens que la globalisation, et la technologie qui la sous-tend, lui donnent. Un tel mouvement social mondial serait un nouveau mouvement de lib\u00e9ration de l\u2019humanit\u00e9 dont les armes principales sont le t\u00e9l\u00e9copieur et l\u2019ordinateur.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical est seul \u00e0 pouvoir jouer ce r\u00f4le. Nous connaissons ses faiblesses sur le plan international. Il n\u2019en reste pas moins que le mouvement syndical, sur ce plan mondial, reste le seul mouvement universel et d\u00e9mocratiquement organis\u00e9, avec une capacit\u00e9 de r\u00e9sistance remarquable: aucun mouvement ou institution, \u00e0 part les \u00e9glises, n\u2019a surv\u00e9cu \u00e0 deux guerres mondiales, et \u00e0 deux r\u00e9gimes totalitaires d\u2019une capacit\u00e9 de destruction sociale sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire moderne.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un miracle: il est seul \u00e0 donner du pouvoir par l\u2019organisation \u00e0 des millions de travailleurs qui m\u00e8nent tous les jours des milliers de luttes dans le monde entier, grandes ou petites, parce qu\u2019ils n\u2019ont pas le choix et nulle part ailleurs o\u00f9 aller. Ils n\u2019ont que le choix de r\u00e9sister ou de se soumettre, et en g\u00e9n\u00e9ral ils ne se soumettent pas ou pas pour longtemps, parce que le combat syndical est en premier lieu un combat pour la dignit\u00e9 humaine, c\u2019est \u00e0 dire un combat o\u00f9 aucun compromis n\u2019est possible sur le fond. C\u2019est un combat pour un bien qui est plus pr\u00e9cieux que la vie elle-m\u00eame puisque les gens meurent pour la d\u00e9fendre.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical n\u2019est pas un \u201cgroupe de pression\u201d comme un autre et contrairement \u00e0 ce que certains pr\u00e9tendent, la fiche de paie de ses membres ne saurait \u00eatre sa pr\u00e9occupation exclusive. Il n\u2019a pas d\u2019int\u00e9r\u00eats s\u00e9par\u00e9s de ceux de la soci\u00e9t\u00e9 civile dans son ensemble. Cela non plus n\u2019est pas \u00e9tonnant puisque la tr\u00e8s grande majorit\u00e9 de la population mondiale sont des travailleurs d\u00e9pendants et, lorsqu\u2019il prend en charge leurs pr\u00e9occupations et leurs int\u00e9r\u00eats, ce sont les pr\u00e9occupations et les int\u00e9r\u00eats de l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 civile qu\u2019il prend en charge.<\/p>\n<p>Et enfin, le mouvement syndical est constitu\u00e9 de structures et de r\u00e9seaux qui, malgr\u00e9 leurs faiblesses et leur rel\u00e2chement, recouvrent le monde entier et sont autant de noyaux potentiels ou r\u00e9els de r\u00e9sistance.<\/p>\n<p>Ceci est d\u2019une importance capitale, car s\u2019il s\u2019agit de construire un mouvement social capable d\u2019agir de fa\u00e7on efficace \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale et dans le cadre de la mondialisation, cela suppose des structures, une organisation permanente capable d\u2019agir de fa\u00e7on coh\u00e9rente sur le long terme.<\/p>\n<p>Nous avons d\u00e9j\u00e0 vu l\u2019importance des droits humains et des droits d\u00e9mocratiques comme th\u00e8me d\u2019organisation et de lutte. Surtout dans un contexte politique difficile, quand le mouvement syndical doit faire face \u00e0 une r\u00e9pression, il doit pouvoir s\u2019appuyer sur une alliance large dont le fondement politique doit \u00eatre la d\u00e9fense des droits de la personne et des droits d\u00e9mocratiques.<\/p>\n<p>A titre d\u2019exemple, le combat de l\u2019UITA pour d\u00e9fendre les droits syndicaux des travailleurs de Coca-Cola au Guatemala dans les ann\u00e9es 1980, qui a eu des r\u00e9percussions consid\u00e9rables aussi bien sur la situation syndicale en Am\u00e9rique centrale que sur les rapports du mouvement syndical international avec les STN, a d\u00fb son succ\u00e8s au fait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 par une alliance qui comprenait aussi bien les syndicats que des organisations de d\u00e9fense des droits humains et des organisations de solidarit\u00e9. Plus pr\u00e8s de nous dans le temps, c\u2019est une alliance semblable qui a fini par obliger les brasseries Heineken et Carlsberg, ainsi que Pepsico, \u00e0 se retirer de Birmanie. Des cas semblables existent dans l\u2019industrie de l\u2019habillement ou dans l\u2019industrie p\u00e9trochimique.<\/p>\n<p>Le choix strat\u00e9gique des priorit\u00e9s va devenir de plus en plus important. Etant donn\u00e9 que nous disposons tous de moyens limit\u00e9s, nous ne pouvons pas nous permettre de nous \u00e9parpiller et de perdre de vue l\u2019objectif prioritaire, qui est celui de changer les rapports de force au niveau global. Ceci veut dire que nous devons privil\u00e9gier les projets et les actions qui renforcent les organisations internationales, ceux qui permettent de relier les combats locaux de fa\u00e7on durable et qui permettent de constituer et de renforcer des r\u00e9seaux permanents de soutien mutuel.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical, et le mouvement social au sens large, dispose de moyens consid\u00e9rables destin\u00e9s \u00e0 l\u2019aide solidaire au d\u00e9veloppement. Il s\u2019agit en partie de fonds publics administr\u00e9s par les syndicats, mais aussi en partie de fonds propres des organisations. Il s\u2019agit de centaines de millions en monnaies fortes: du point de vue strat\u00e9gique et politique, ils sont largement gaspill\u00e9s. Dans de nombreux cas, les effets pervers de cette aide, m\u00eame donn\u00e9e avec les meilleures intentions et avec un contr\u00f4le comptable (il y a aussi les autres cas), ont fini par affaiblir les organisations et mouvements qu\u2019elle \u00e9tait cens\u00e9e renforcer. Le dogme de \u201cl\u2019aide au d\u00e9veloppement\u201d, qui plonge ses racines dans une id\u00e9ologie de bienfaisance \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de la solidarit\u00e9, \u00e9rige en principe que l\u2019argent solidaire doit \u00eatre d\u00e9pens\u00e9 dans le \u201cSud\u201d (et, \u00e0 la rigueur, \u00e0 \u201cl\u2019Est\u201d) le plus localement possible. Or, les villages d\u2019Ast\u00e9rix ainsi cr\u00e9\u00e9s (dans le meilleur des cas) n\u2019ont aucune incidence sur le rapport de force global. Il y en aurait mille fois plus, le r\u00e9sultat serait le m\u00eame. En attendant, l\u2019OMC finit par d\u00e9cider du sort des communaut\u00e9s locales plut\u00f4t que les communaut\u00e9s elles-m\u00eames, les services publics sont d\u00e9mantel\u00e9s, des lois antisyndicales deviennent la r\u00e8gle plut\u00f4t que l\u2019exception, au \u201cNord\u201d comme au \u201cSud\u201d, et la redistribution de la richesse continue \u00e0 se faire au d\u00e9triment des pauvres et \u00e0 l\u2019avantage des riches.<\/p>\n<p>Le mouvement syndical devra repenser la politique de solidarit\u00e9 en utilisant les ressources qui lui restent non pas pour arroser le \u201cSud\u201d mais en identifiant les points de levier strat\u00e9giques sur lesquels il faut peser pour modifier le rapport de force global et, ensuite, en renfor\u00e7ant les institutions, notamment ses organisations internationales et les ONG progressistes du \u201cNord\u201d, susceptibles de peser d\u2019une fa\u00e7on efficace sur ces leviers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Globalisation: le Constat L\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes que recouvre le concept de mondialisation (ou globalisation &#8211; les deux termes sont ici interchangeables) a chang\u00e9 notre paysage \u00e9conomique, social et politique \u00e0 un tel point, et si vite, que nous avons de la peine \u00e0 int\u00e9grer ces changements dans notre r\u00e9flexion. 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