{"id":41,"date":"2008-05-02T16:46:33","date_gmt":"2008-05-02T16:46:33","guid":{"rendered":"http:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/entretien-avec-peter-rutters-2001\/"},"modified":"2022-03-11T14:21:06","modified_gmt":"2022-03-11T14:21:06","slug":"entretien-avec-peter-rutters-2001","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/global-labour.info\/fr\/2008\/05\/02\/entretien-avec-peter-rutters-2001\/","title":{"rendered":"Entretien avec Dan Gallin (Peter R\u00fctters, 24\/6 ao\u00fbt 2001)"},"content":{"rendered":"<p><em>Le Dr. Peter R\u00fctters enseigne les sciences politiques \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 libre de <\/em><em>Berlin<\/em><em>. Il est l&#8217;auteur de nombreuses publications sur la structure et les politiques d&#8217;organisations syndicales internationales et sur l&#8217;histoire du mouvement syndical allemand. Parmi d&#8217;autres livres, il a \u00e9crit une analyse des des politiques et du d\u00e9veloppement de l&#8217;UITA de l&#8217;apr\u00e8s guerre (<\/em>Chancen internationaler Gewerkschaftspolitik<em>, Bund Verlag, 1989), une histoire des activit\u00e9s de l&#8217;UITA en Afrique du Sud (<\/em>Gegen Apartheid und f\u00fcr Gewerkschaftsfreiheit<em>, 1996) et d&#8217;une histoire de l&#8217;UITA (co-auteur: Sigvard Nystr\u00f6m), publi\u00e9e en anglais et en espagnol par la Friedrich-Ebert-Stiftung en 1990. L&#8217;interview ci-dessous avec Dan Gallin, <\/em><em>Secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l&#8217;UITA de 1968 \u00e0 1997, a paru une premi\u00e8re fois en allemand et en anglais. <\/em><!--more--><strong><em>Famille, \u00e9cole, \u00e9tudes, socialisation politique<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>Peter R\u00fctters :<\/strong> Je voudrais commencer l\u2019entretien en te demandant comment tu es arriv\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA. Mais avant que tu racontes comment tu es devenu, en ao\u00fbt 1960, assistant de Juul Poulsen, le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral d\u2019alors de l\u2019Internationale des travailleurs de l\u2019alimentation, pourrais-tu nous parler de ton histoire familiale et de ton propre parcours, avant d\u2019arriver \u00e0 l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>Dan Gallin :<\/strong> Je suis n\u00e9 le 26 avril 1931 \u00e0 Lw\u00f3w, en Pologne. Mon p\u00e8re y \u00e9tait le consul g\u00e9n\u00e9ral de Roumanie. Ma famille vient de Czernowitz, la capitale de la Bucovine, une ville qui appartenait \u00e0 l\u2019Autriche-Hongrie avant 1918. Mon grand-p\u00e8re maternel, Kucharczyk, y tenait une confiserie. Czernowitz \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque une ville multiculturelle, comme beaucoup en Autriche-Hongrie. Ma m\u00e8re \u00e9tait en partie arm\u00e9no-polonaise. Les Arm\u00e9no-Polonais n\u2019existent plus. Mais du point de vue culturelle, ma m\u00e8re et sa famille \u00e9taient de langue allemande. La famille de mon p\u00e8re \u00e9tait naturellement roumaine. Mon grand-p\u00e8re paternel \u00e9tait consul g\u00e9n\u00e9ral de Roumanie \u00e0 Czernowitz.<\/p>\n<p>J\u2019ai pass\u00e9 les premiers six ans de ma vie en Pologne, \u00e0 Lw\u00f3w. Ensuite, mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Hambourg comme consul g\u00e9n\u00e9ral de Roumanie. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai commenc\u00e9 l\u2019\u00e9cole. Mes parents m\u2019avaient mis dans une \u00e9cole catholique parce que ce n\u2019\u00e9tait pas une \u00e9cole nazie.<\/p>\n<p><strong>R :<\/strong> Etait-ce une d\u00e9cision consciente ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, bien que mon p\u00e8re \u00e9tait fonci\u00e8rement anti-catholique du fait de son nationalisme roumain. Pour lui, l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019Eglise grecque orthodoxe faisait partie de son identit\u00e9 roumaine, alors qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas sp\u00e9cialement religieux. Ensuite, quand les nazis ont ferm\u00e9 l\u2019\u00e9cole catholique \u2013 cela devait \u00eatre en 1938- j\u2019ai re\u00e7u un enseignement priv\u00e9 d\u2019un professeur roumain que mon p\u00e8re avait fait venir de Roumanie. Pendant deux ans, j\u2019ai suivi le programme de l\u2019\u00e9cole primaire roumaine et j\u2019ai re\u00e7u mon certificat de fin d\u2019\u00e9tudes primaires par l\u2019ambassade de Roumanie \u00e0 Berlin. En 1940, mon p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Berlin, toujours comme consul g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p>A Berlin, mes parents m\u2019ont inscrit au lyc\u00e9e fran\u00e7ais o\u00f9 je suis rest\u00e9 jusqu\u2019en ao\u00fbt 1943.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi tes parents ont-ils choisi le lyc\u00e9e fran\u00e7ais ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce qu\u2019il avait la r\u00e9putation d\u2019\u00eatre l\u2019\u00e9cole la moins contamin\u00e9e par le nazisme. Plusieurs autres \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient l\u00e0 pour la m\u00eame raison, Klaus Wagenbach, qui deviendra l\u2019\u00e9diteur de gauche sp\u00e9cialis\u00e9 dans Kafka et la litt\u00e9rature italienne, Thomas Bonhoeffer, le neveu du pasteur r\u00e9sistant anti-nazi Dietrich Bonhoeffer\u2026Dans l\u2019ann\u00e9e, nous avions form\u00e9 un petit groupe anti-nazi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment vous manifestiez-vous ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par des blagues politiques anti-nazies, par le refus de certains d\u2019entre nous de faire le salut nazi au d\u00e9but des cours, ce qui \u00e9tait relativement facile pour moi en tant qu\u2019\u00e9tranger et fils de diplomate mais dangereux pour les Allemands. Quelques-uns refusaient malgr\u00e9 tout. Nous discutions aussi de ce qu\u2019il \u00e9tait advenu aux Juifs.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Etait-ce d\u00e9j\u00e0 un sujet pour un enfant de onze, douze ans ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, parce que beaucoup d\u2019\u00e9toiles jaunes \u00e9taient apparues dans les rues puis elles disparaissaient lentement. Nous nous demandions ce qui leur \u00e9tait arriv\u00e9. Dans nos familles, on nous disait qu\u2019il ne fallait pas en parler parce que c\u2019\u00e9tait dangereux.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y avait-il des explications ? Des soup\u00e7ons ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Transferts de population. D\u00e9placements forc\u00e9s. C\u2019\u00e9tait seulement que de rumeurs. Nous ne parvenions pas \u00e0 apprendre quoi que ce soit \u00e0 ce sujet.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>En 1943, tu es venu en Suisse. Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Apr\u00e8s le premier bombardement massif de Berlin, mes parents m\u2019ont envoy\u00e9 en Suisse pour me mettre \u00e0 l\u2019abri. Ils m\u2019ont mis dans une \u00e9cole priv\u00e9e, le Rosey, \u00e0 l\u2019\u00e9poque uniquement pour gar\u00e7ons. Une \u00e9cole de cadres de la bourgeoisie, avec beaucoup d\u2019\u00e9tudiants de grandes familles o\u00f9 j\u2019ai re\u00e7u une \u00e9ducation approfondie et pointue.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans quel sens, \u00ab pointue \u00bb ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Nous avions des professeurs tr\u00e8s qualifi\u00e9s qui nous ont transmis autant de savoirs que d\u2019aptitudes. C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai appris \u00e0 \u00e9crire. Au Rosey, je pr\u00e9parais le bac fran\u00e7ais de litt\u00e9rature et philosophie. A part cela, nous faisions du sport tous les apr\u00e8s-midi, ce qui m\u2019a donn\u00e9 une bonne constitution physique et une grande capacit\u00e9 de travail.<\/p>\n<p>Sous divers aspects, je n\u2019aimais pas cette \u00e9cole. Quitter sa famille pour la premi\u00e8re fois pour aller dans un internat est toujours un drame, surtout si c\u2019est dans un autre pays. Par ailleurs, je supportais de moins en moins le caract\u00e8re \u00e9litiste de l\u2019\u00e9cole. Il ne correspondait pas \u00e0 l\u2019\u00e9ducation que j\u2019avais re\u00e7ue. Je suis n\u00e9anmoins rest\u00e9 au Rosey jusqu\u2019en 1948, apr\u00e8s avoir pass\u00e9 la premi\u00e8re partie du bac. La deuxi\u00e8me partie, je l\u2019ai pr\u00e9par\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole L\u00e9mania, \u00e0 Lausanne. J\u2019ai rat\u00e9 le premier examen et j\u2019ai finalement pass\u00e9 en automne 1949. Je commen\u00e7ais \u00e0 en avoir assez de l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que je me suis mis \u00e0 lire \u00e9norm\u00e9ment. Je d\u00e9couvrais Camus, Sartre, Malraux et \u00e9galement Koestler dont j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 lu Le Z\u00e9ro et l\u2019Infini au Rosey et dont j\u2019avais encore \u00e0 lire Le yoghi et le commissaire. J\u2019avais d\u00e9couvert le Surr\u00e9alisme. Ce fut pour moi une exp\u00e9rience extraordinaire, d\u2019abord en peinture, ensuite en litt\u00e9rature.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui t\u2019impressionnait dans la peinture ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dali, Magritte, Max Ernst. C\u2019\u00e9tait une rencontre inattendue et inesp\u00e9r\u00e9e avec quelque chose que je cherchais sans le savoir.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Sais-tu ce qui t\u2019attirait sp\u00e9cialement ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La r\u00e9bellion, je crois. La r\u00e9volte. J\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 m\u2019int\u00e9resser aux id\u00e9es de gauche.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a suscit\u00e9 cet int\u00e9r\u00eat ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce n\u2019est pas le hasard, il est venu de mes parents. Comme je l\u2019ai dit, mon p\u00e8re \u00e9tait un nationaliste roumain, mais dans la Roumanie de l\u2019entre-deux guerres, il existait de fortes tendances populistes dans le nationalisme. Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas \u00e9litiste du tout, il se sentait responsable devant le peuple. Par exemple, je me souviens d\u2019une petite conversation \u2013 je devais avoir six ans. Nous nous promenions au bord de la Alster \u00e0 Hambourg et je lui demandais ce qui \u00e9tait pire, les bolch\u00e9viks ou les nazis. Il m\u2019a r\u00e9pondu les nazis. Si les bolch\u00e9viks gagnent en Europe, ils nous extermineront, nous, notre famille et notre milieu. Mais si ce sont les nazis, ils d\u00e9truiront ou asserviront la nation roumaine, par cons\u00e9quent, les bolch\u00e9viks sont le moindre mal.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait politiquement beaucoup plus conservatrice. Elle m\u00e9prisait le nationalisme roumain. Son monde s\u2019\u00e9tait \u00e9croul\u00e9 avec l\u2019empire austro-hongrois et la mort de Franz-Josef. Elle y avait substitu\u00e9 le mouvement pan-europ\u00e9en, l\u2019id\u00e9e pan-europ\u00e9enne repr\u00e9sent\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque par Coudenhove-Kalergi. En ce sens, elle \u00e9tait internationaliste. Le populisme de mon p\u00e8re et l\u2019internationalisme de ma m\u00e8re ont \u00e9t\u00e9 la base de mon \u00e9volution vers le socialisme.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Au sortir de l\u2019\u00e9cole, tu as pass\u00e9 quelques ann\u00e9es aux Etats-Unis, o\u00f9 tu as \u00e9tudi\u00e9 et travaill\u00e9 et o\u00f9 tu t\u2019es engag\u00e9 dans la politique. Pourquoi ce voyage en Am\u00e9rique en 1949 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le hasard. Des connaissances m\u2019ont trouv\u00e9 une bourse pour l\u2019universit\u00e9 du Kansas, \u00e0 Lawrence. L\u00e0, j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier les sciences politiques. Je vivais dans une coop\u00e9rative d\u2019habitation \u00e9tudiante. Un groupe qui me semblait sympathique publiait une revue litt\u00e9raire et politique intitul\u00e9e Upstream. Il y avait aussi un journal \u00e9tudiant de droite, The Eagle, \u00e9dit\u00e9 par les \u00e9tudiants ultra-conservateurs. A Lausanne, j\u2019avais commenc\u00e9 \u00e0 faire de la peinture et j\u2019avais pens\u00e9 devenir peintre. Donc je m\u2019\u00e9tais offert de peindre des affiches pour Upstream et j\u2019en ai fait quelques-unes. Un jour, The Eagle a publi\u00e9 un papier en hommage \u00e0 l\u2019Espagne franquiste. Cela m\u2019a paru insupportable, alors qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque je n\u2019avais pas d\u2019affiliation politique. J\u2019ai \u00e9cris une r\u00e9plique qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans Upstream. Les \u00e9diteurs ont tellement aim\u00e9 cet article qu\u2019ils m\u2019ont demand\u00e9 de les rejoindre.<\/p>\n<p>A cette \u00e9poque, il y avait une multitude de revues \u00e9tudiantes aux Etats-Unis. Chaque universit\u00e9 en avait deux ou trois. Elles \u00e9taient distribu\u00e9es par les librairies universitaires, qui vendaient aussi les revues des autres universit\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>C\u2019est l\u00e0 que ton engagement politique commence et o\u00f9 tu adh\u00e8res \u00e0 un groupe trotskyste. Comment c\u2019est arriv\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 observer les Etats-Unis en faisant de l\u2019autostop. Dans une librairie universitaire, je suis tomb\u00e9 sur une revue qui s\u2019appelait Anvil &amp; Student Partisan et qui m\u2019a parue tr\u00e8s int\u00e9ressante. Elle \u00e9tait publi\u00e9e par l\u2019organisation de jeunesse d\u2019un tout petit groupe politique, la Ligue socialiste ind\u00e9pendante (ISL). Celle-ci \u00e9tait une scission du mouvement trotskyste, avec lequel elle \u00e9tait en d\u00e9saccord, notamment sur la question russe. Le trotskysme officiel consid\u00e9rait la Russie comme un \u00abEtat ouvrier d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 \u00bb alors que la Ligue consid\u00e9rait que la Russie n\u2019\u00e9tant en aucune fa\u00e7on un \u00ab Etat ouvrier \u00bb mais une nouvelle soci\u00e9t\u00e9 de classes qui impliquait une oppression des travailleurs encore pire que celle de la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste. Cela signifiait qu\u2019il \u00e9tait impossible de d\u00e9fendre l\u2019URSS mais qu\u2019il fallait se battre sur deux fronts : former, contre le capitalisme et contre le stalinisme, un \u00ab troisi\u00e8me camp \u00bb qui repr\u00e9senterait les int\u00e9r\u00eats de la classe ouvri\u00e8re et des peuples du monde.<\/p>\n<p>C\u2019est un peu comme cela que je voyais moi-m\u00eame la situation. Je suis donc all\u00e9 voir ce groupe \u00e0 New York. Un peu plus tard, entre 1950 et 1951, j\u2019y ai adh\u00e9r\u00e9, informellement car comme \u00e9tranger je n\u2019en avais pas le droit, et je me suis plong\u00e9 dans le travail politique avec tout le z\u00e8le du n\u00e9ophyte.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ton engagement politique t\u2019a emp\u00each\u00e9 de renouveler ton permis de s\u00e9jour et en mars 1953, tu as d\u00fb quitter les Etats-Unis. Mais tu n\u2019\u00e9tais plus seul !<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En effet, j\u2019avais attir\u00e9 l\u2019attention des autorit\u00e9s qui m\u2019avaient demand\u00e9 de leur envoyer mon passeport. C\u2019\u00e9tait un passeport Nansen pour apatrides, avec un visa am\u00e9ricain qui \u00e9tait sur le point d\u2019expirer. Je leur ai envoy\u00e9 le passeport et elles l\u2019ont gard\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 ce que le visa ne soit plus valable. Ensuite, elles m\u2019ont arr\u00eat\u00e9 car je s\u00e9journais aux Etats-Unis sans visa valable, et j\u2019ai d\u00fb d\u00e9poser une caution de 500 dollars pour \u00eatre rel\u00e2ch\u00e9. C\u2019\u00e9tait en 1952. Je devais me pr\u00e9senter \u00e0 une audition \u00e0 New York qui allait d\u00e9terminer si je serais d\u00e9port\u00e9 ou pas.<\/p>\n<p>Entre temps, j\u2019\u00e9tais devenu l\u2019ami de Elizabeth Focht, de la Jeunesse socialiste de Chicago. Nous sommes venus \u00e0 New York en autostop. L\u00e0, suite \u00e0 un imbroglio, je ne suis pas parvenu \u00e0 \u00eatre auditionn\u00e9 dans les d\u00e9lais pr\u00e9vus et j\u2019ai d\u00fb prolonger mon s\u00e9jour. J\u2019ai pris un emploi, ainsi que ma compagne, \u00e0 la biblioth\u00e8que publique de New York. L\u00e0, nous avons profit\u00e9 de l\u2019occasion pour organiser un syndicat. C\u2019est le seul syndicat que j\u2019aie jamais organis\u00e9 de ma vie. Il fallait remplacer un vieux syndicat communiste qui s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9. Quelque chose de nouveau devait \u00eatre trouv\u00e9. C\u2019est ce que nous avons fait. Ce syndicat existe encore aujourd\u2019hui, en tant que section de la F\u00e9d\u00e9ration am\u00e9ricaine des employ\u00e9s d\u2019Etat, Comt\u00e9s et Municipalit\u00e9s.<\/p>\n<p>Et nous avons continu\u00e9 notre travail politique, en allant aux r\u00e9unions, en vendant nos publications dans la rue, tout ce qu\u2019il fallait.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais finalement tu as finalement quitt\u00e9 les Etats-Unis.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Mes parents s\u2019inqui\u00e9taient, m\u2019interrogeaient sur mon retour. J\u2019aurais voulu rester \u00e0 New York, j\u2019aimais cette ville. Mais je me suis dis : maintenant tu as un choix, ou bien tu passes \u00e0 la clandestinit\u00e9, tu prends une nouvelle identit\u00e9 et tu deviens un r\u00e9volutionnaire professionnel ; ou bien tu restes dans la l\u00e9galit\u00e9 et tu fais tout ce qui est n\u00e9cessaire pour cela. J\u2019ai choisi la seconde option. Je ne voulais pas devenir un r\u00e9volutionnaire professionnel parce que je voulais vivre une vie normale avec des gens normaux. Ce n\u2019\u00e9tait pas un raisonnement seulement personnel mais surtout politique, un rejet du sectarisme, pour \u00eatre plus efficace. La clandestinit\u00e9 aurait \u00e9t\u00e9 incompatible avec la n\u00e9cessit\u00e9 de travailler dans un mouvement de masse.<\/p>\n<p>Donc, au printemps 1953, j\u2019ai redemand\u00e9 une audition au service d\u2019immigration, tout suite accord\u00e9e cette fois-ci, avec pour r\u00e9sultat que j\u2019ai d\u00fb quitter le pays dans un d\u00e9lai d\u2019un mois. En mars 1953, j\u2019\u00e9tais de retour en Europe. J\u2019ai habit\u00e9 avec ma compagne chez mes parents, \u00e0 Gen\u00e8ve.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Tes parents ont-ils accept\u00e9 l\u2019engagement politique de leur fils ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J\u2019ai eu des probl\u00e8mes avec eux. Ils ne s\u2019attendaient pas \u00e0 ce que leur fils devienne un activiste socialo-trotskiste, accompagn\u00e9 d\u2019une femme qui l\u2019\u00e9tait \u00e9galement. Rien dans leur vie ne les avait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 pareille situation. Nos relations sont donc devenues tendues, moins avec mon p\u00e8re d\u2019ailleurs qu\u2019avec ma m\u00e8re. Finalement, en d\u00e9cembre 1953, j\u2019ai \u00e9pous\u00e9 ma compagne, les tensions ont lentement diminu\u00e9, ma femme a trouv\u00e9 un travail, nous avons eu notre propre appartement ce qui a beaucoup facilit\u00e9 les choses.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Puis tu as \u00e9tudi\u00e9 la sociologie, tu as travaill\u00e9 quelques ann\u00e9es pour l\u2019organisation des Nations Unies pour l\u2019agriculture et l\u2019alimentation (FAO) . Comment se fait-il, qu\u2019ayant conserv\u00e9 ton engagement socialo-trotskyste, tu aies \u00e9t\u00e9 engag\u00e9 par l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J\u2019avais \u00e9videmment continu\u00e9 \u00e0 travailler pour la ISL depuis Gen\u00e8ve. En fait j\u2019\u00e9tais l\u2019un de ses correspondants \u00e9trangers. Je pensais pouvoir utiliser ma situation pour mettre en r\u00e9seau des groupes similaires ou voisins qui, pour diff\u00e9rentes raisons, n\u2019\u00e9taient pas bien connect\u00e9s. C\u2019est ainsi que j\u2019ai pris contact avec de nombreuses organisations, y compris en Allemagne o\u00f9 je suis tomb\u00e9 sur le groupe Funken (Etincelles) \u00e0 Frankfort, o\u00f9 j\u2019ai connu l\u2019historien de la IG Metall, Fritz Opel. C\u2019est aussi par ce groupe que j\u2019ai rencontr\u00e9 un ancien camarade de Otto R\u00fchle, Henry Jacoby, qui \u00e9tait alors chef d\u2019un d\u00e9partement de la FAO \u00e0 Gen\u00e8ve. C\u2019est lui qui m\u2019a conseill\u00e9 instamment de finir mes \u00e9tudes universitaires. En 1958, il m\u2019a donn\u00e9 un poste dans son d\u00e9partement \u00e0 la FAO.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et comment as-tu pass\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J\u2019avais appris par Charles Levinson que le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019UITA, Juul Poulsen, cherchait un assistant. J\u2019avais rencontre Charles Levinson, alors secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral-adjoint de la F\u00e9d\u00e9ration internationale des ouvriers de la m\u00e9tallurgie (FIOM), \u00e0 Rome, en 1956, dans une conf\u00e9rence sur la productivit\u00e9 o\u00f9 je repr\u00e9sentais le d\u00e9partement de sociologie de l\u2019Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve. Nous \u00e9tions devenus amis et c\u2019est ainsi qu\u2019il m\u2019a inform\u00e9 sur cette offre de travail. J\u2019y ai imm\u00e9diatement r\u00e9pondu, d\u2019autant mieux que je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019ennuyer s\u00e9rieusement \u00e0 la FAO. Par un coup de chance, je pouvais devenir actif dans le mouvement syndical international. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s proche de mes id\u00e9es et de ce que je voulais faire de ma vie.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quand et pourquoi as-tu eu l\u2019id\u00e9e que le travail dans une organisation syndicale internationale pouvait t\u2019offrir une perspective professionnelle et politique int\u00e9ressante ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y a quelques remarques importantes que je dois faire ici. D\u2019abord, sur mes relations avec la social-d\u00e9mocratie. Mon groupe am\u00e9ricain s\u2019\u00e9tait dissout en 1958 et ses membres \u00e9taient entr\u00e9s individuellement au Parti socialiste, la version am\u00e9ricaine de la social-d\u00e9mocratie. Peu avant, en 1955, j\u2019avais adh\u00e9r\u00e9 au Parti socialiste suisse. En 1949, quand j\u2019\u00e9tais parti en Am\u00e9rique et que je commen\u00e7ais \u00e0 penser et \u00e0 me sentir \u00e0 gauche, il ne me serait jamais venu \u00e0 l\u2019esprit d\u2019entrer dans un parti socialiste. Je les trouvais ennuyeux \u2013 barbants, bureaucratiques, provinciaux, pour tout dire, peu int\u00e9ressants. Apr\u00e8s mon retour des Etats-Unis, avec un peu plus de connaissance et d\u2019exp\u00e9rience, la social-d\u00e9mocratie m\u2019est apparue comme ma maison politique \u00e9vidente. Ind\u00e9pendamment du fait que je sois d\u2019accord avec la politique de la direction, du parti ou de tous ses membres. Je me suis rendu compte qu\u2019on pouvait \u00eatre dans un parti de masse de gauche sans \u00eatre oblig\u00e9 d&#8217;y fonder une faction ou d\u2019avaler des couleuvres.<\/p>\n<p>J\u2019avais deux options : je pouvais essayer de faire de la politique dans le cadre \u00e9lectoral de la social-d\u00e9mocratie, ou je pouvais \u00eatre actif autrement dans le mouvement, en particulier dans les syndicats. Ce n\u2019\u00e9tait pas contradictoire dans mon esprit, mais le mouvement syndical me paraissait plus authentique que le parti. Dans les syndicats, la politique de l&#8217;organisation a des cons\u00e9quences plus directes, les membres peuvent donc en g\u00e9n\u00e9ral la sanctionner plus facilement. Les syndicats sont la premi\u00e8re et souvent la derni\u00e8re ligne de r\u00e9sistance r\u00e9elle contre le capital et contre les diff\u00e9rentes forces que nous avons \u00e0 combattre. J\u2019\u00e9tais donc de plus en plus attir\u00e9 par le mouvement syndical. J\u2019abandonnais l\u2019id\u00e9e d\u2019une carri\u00e8re politique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>C\u2019est parce qu\u2019il connaissait cette inclinaison que Charles Levinson t\u2019a parl\u00e9 du poste de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Lorsque j\u2019ai appris que cette offre existait, je suis all\u00e9 voir Poulsen et il m\u2019a imm\u00e9diatement engag\u00e9. A un salaire plus bas que celui que je recevais \u00e0 la FAO mais cela m\u2019\u00e9tait compl\u00e8tement indiff\u00e9rent. C\u2019est ainsi que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA comme homme \u00e0 tout faire.<\/p>\n<p><strong><em>Election comme secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral en 1968<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>En 1970, le congr\u00e8s t\u2019a \u00e9lu secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, apr\u00e8s que le comit\u00e9 directeur de l\u2019UITA (maintenant comit\u00e9 ex\u00e9cutif) t\u2019ait \u00e9lu secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral par int\u00e9rim, en 1968. L\u2019\u00e9lection devait en fait avoir lieu au congr\u00e8s de Dublin de 1967 mais elle avait \u00e9t\u00e9 report\u00e9e \u00e0 cause de dissensions. Qu\u2019est-ce qui faisait de toi le successeur naturel de Juul Poulsen ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J\u2019\u00e9tais devenu le \u00ab successeur naturel \u00bb car dans les faits, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 charg\u00e9 de l\u2019organisation. J\u2019avais l\u2019expertise n\u00e9cessaire, mes qualifications professionnelles et politiques \u00e9taient reconnues par une grande partie des affili\u00e9s. Normalement, j\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 d\u00fb \u00eatre \u00e9lu \u00e0 Dublin.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Etait-ce la position que tu avais voulue ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas du tout. Quand j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA comme assistant de Poulsen, je n\u2019avais jamais imagin\u00e9 que je pouvais en devenir le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ce n\u2019\u00e9tait pas ton plan de carri\u00e8re ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je n&#8217;avais en fait pas de plan de carri\u00e8re, et je ne pensais pas \u00eatre acceptable. Pour moi, cette fonction devait \u00eatre occup\u00e9e par un syndicaliste exp\u00e9riment\u00e9, ce qui, dans mon esprit, n\u2019\u00e9tait pas mon cas. Je me consid\u00e9rais comme un technicien, avec des vues politiques \u00e9videmment, et un certain savoir faire, mais je ne me voyais pas comme un secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui t\u2019a fait changer d\u2019avis ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Essentiellement la situation en Am\u00e9rique latine, le conflit entre l\u2019UITA et l\u2019AFL-CIO<\/p>\n<p>(F\u00e9d\u00e9ration am\u00e9ricaine du travail\/Congr\u00e8s des organisations industrielles). Je me suis dit que si je ne me battais pas, et si je ne r\u00e9ussissais pas \u00e0 devenir secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019organisation risquait de perdre son ind\u00e9pendance. Ce conflit aurait pu se terminer diff\u00e9remment. L\u2019organisation r\u00e9gionale latino-am\u00e9ricaine aurait pu rest\u00e9e isol\u00e9e, ne plus recevoir le soutien du centre, peut-\u00eatre dispara\u00eetre.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a emp\u00each\u00e9 ton \u00e9lection au congr\u00e8s de 1967, un \u00e9v\u00e9nement plut\u00f4t rare dans la vie syndicale ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le chef de la d\u00e9l\u00e9gation am\u00e9ricaine, qui repr\u00e9sentait un syndicat align\u00e9 sur ce qu\u2019\u00e9tait alors la politique internationale de l\u2019AFL-CIO, a d\u00e9clar\u00e9 que les organisations am\u00e9ricaines se retireraient si j\u2019\u00e9tais \u00e9lu. Le congr\u00e8s a alors demand\u00e9 \u00e0 Poulsen de rester une ann\u00e9e de plus et toute la question a \u00e9t\u00e9 renvoy\u00e9e au comit\u00e9 directeur. Entre temps, Patrick Gorman, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la F\u00e9d\u00e9ration am\u00e9ricaine des bouchers et travailleurs de la viande, un vieux socialiste, avait envoy\u00e9 un long telex au comit\u00e9 directeur dans lequel il d\u00e9clarait que sa f\u00e9d\u00e9ration quitterait l\u2019UITA si je n\u2019\u00e9tais pas \u00e9lu. La f\u00e9d\u00e9ration de la viande \u00e9tait le principal affili\u00e9 am\u00e9ricain de l\u2019UITA. Les Europ\u00e9ens ont compris la situation et en septembre 1968, le comit\u00e9 directeur m\u2019a nomm\u00e9 secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral par int\u00e9rim.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi une partie des syndicats am\u00e9ricains ne voulaient-ils pas de toi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Notre fermeture des bureaux r\u00e9gionaux d\u2019Am\u00e9rique latine en 1965, et la constitution d\u2019une nouvelle organisation r\u00e9gionale une ann\u00e9e plus tard avaient \u00e9t\u00e9 un grand choc pour l\u2019AFL-CIO. Ses fins limiers s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 enqu\u00eater pour savoir o\u00f9 \u00e9tait l\u2019ennemi. Ils avaient trouv\u00e9 mon dossier au FBI sur ma quasi-expulsion en 1953 et mes activit\u00e9s politiques aux Etats-Unis. D\u00e8s ce moment, ils savaient o\u00f9 \u00e9tait l\u2019ennemi. Sur cette base, ils ont laiss\u00e9 courir le bruit que j\u2019\u00e9tais le principal responsable de l\u2019effondrement de leur op\u00e9ration en Am\u00e9rique latine et de l\u2019expulsion de la CIA du champ d\u2019activit\u00e9 de l\u2019UITA. Ils n\u2019avaient pas enti\u00e8rement tort. C\u2019est pourquoi ils ont affirm\u00e9 que mon \u00e9lection comme secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019UITA \u00e9tait incompatible avec l\u2019affiliation d\u2019un syndicat am\u00e9ricain.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>En 1968, les choses semblaient s\u2019\u00eatre calm\u00e9es, au moins dans l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Une seule personne avait vot\u00e9 contre moi au comit\u00e9 directeur, Max Greenberg, du syndicat du commerce (RWDSU). En 1970, ma nomination a \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9e par le congr\u00e8s qui en m\u00eame temps \u00e9lisait un pr\u00e9sident am\u00e9ricain, Daniel Conway, du syndicat des boulangers et confiseurs (ABC). Les boulangers \u00e9taient l\u2019un des syndicats qui n\u2019avait pas compris ce qui c\u2019\u00e9tait pass\u00e9 en Am\u00e9rique latine. Tout ce qu\u2019ils savaient, c\u2019est que nous avions fait quelque chose de terrible en mettant fin \u00e0 notre coop\u00e9ration avec l\u2019AFL-CIO.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans ces circonstances, comment s\u2019est pass\u00e9e la coop\u00e9ration avec un pr\u00e9sident am\u00e9ricain ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Peu avant le congr\u00e8s, j\u2019avais eu une conversation avec Conway. Il m\u2019avait invit\u00e9 \u00e0 d\u00e9jeuner et m\u2019avait dit: &#8220;Il est possible que je devienne pr\u00e9sident. Tu seras probablement secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral. Nous devrons travailler ensemble. Qu\u2019est-ce que tu as exactement contre la CIA ?&#8221; Je savais qu\u2019il avait recrut\u00e9 pour les boulangers dans l\u2019Ouest des Etats-Unis. Je lui ai demand\u00e9 : quand tu vas dans une petite ville pour organiser une boulangerie, quel est le premier obstacle que tu trouves devant toi ? Le sh\u00e9rif, a-t-il r\u00e9pondu. Et j\u2019ai dit : parfaitement. La CIA est le sh\u00e9rif mondial, et je n\u2019aime pas les flics. Apr\u00e8s cela, nous nous sommes tr\u00e8s bien entendus.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que ton \u00e9lection controvers\u00e9e a eu des cons\u00e9quences sur ta position en tant que secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral et sur ton acceptation comme personne ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, au contraire, elle \u00e9norm\u00e9ment consolid\u00e9 ma position.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>J&#8217;avais pass\u00e9 le test d\u2019endurance, le plus dur. Cela a aussi quelque chose \u00e0 voir avec la culture de l\u2019UITA. A l\u2019UITA, depuis sa cr\u00e9ation, il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme n\u00e9gatif d\u2019\u00eatre de gauche. Le premier secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, Jean Schifferstein, \u00e9tait un socialiste de gauche. Hermann Leuenberger, apr\u00e8s lui, \u00e9tait de gauche. Juul Poulsen \u00e9tait un socialiste de gauche. Et je crois que je correspondais moi-m\u00eame aux attentes et aux opinions des membres. Apr\u00e8s tout, depuis ses d\u00e9buts, l\u2019UITA \u00e9tait une organisation de petits syndicats faibles, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, qui devaient constamment lutter pour leur survie, m\u00eame dans les pays industrialis\u00e9s. Elle avait une culture militante. Ce n\u2019\u00e9tait donc pas \u00e0 mon d\u00e9savantage d\u2019\u00eatre identifi\u00e9 comme aussi \u00e9tant de gauche. D\u2019ailleurs, la majorit\u00e9 de nos membres am\u00e9ricains \u00e9taient de gauche.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais ce n\u2019\u00e9tait pas le cas avec les boulangers confiseurs de Daniel Conway ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Conway n\u2019\u00e9tait ni de gauche ni politis\u00e9. C\u2019\u00e9tait un syndicaliste d\u2019une grande droiture et un homme extraordinairement honn\u00eate. Il a compris mes motivations. Je n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0 pour faire adh\u00e9rer l\u2019UITA \u00e0 la Quatri\u00e8me Internationale, la diviser, la subvertir, la fusionner avec la FSM, la F\u00e9d\u00e9ration syndicale mondiale, ou quoi d\u2019autre encore, mais pour construire une organisation propre et combative. C\u2019est ce qu\u2019il voulait aussi. Nous n\u2019avions pas de probl\u00e8me.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Donc la majorit\u00e9 des organisations am\u00e9ricaines t\u2019acceptaient ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui. A partir du congr\u00e8s de 1970, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9lu \u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 \u00e0 chaque congr\u00e8s suivant.<\/p>\n<p><strong><em> Ambitions, objectifs et activit\u00e9s comme secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Quelles \u00e9taient tes id\u00e9es sur le d\u00e9veloppement de l\u2019UITA quand tu as pris tes fonctions de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ma premi\u00e8re r\u00e9flexion \u00e9tait la suivante : l\u2019UITA est une organisation syndicale et une organisation syndicale est une organisation de combat. C\u2019est-\u00e0-dire appel\u00e9e \u00e0 combattre et si possible \u00e0 gagner. Il m\u2019a sembl\u00e9 que pour la rendre apte \u00e0 ce r\u00f4le, il fallait en assurer l\u2019ind\u00e9pendance. C\u2019\u00e9tait l\u00e0 le sens de la lutte contre la CIA en Am\u00e9rique latine. L\u2019enjeu \u00e9tait l\u2019ind\u00e9pendance par rapport \u00e0 toute influence gouvernementale, sans parler des employeurs ou d\u2019autres, de m\u00eame que par rapport aux partis politiques. En tant que socialiste, je n\u2019aurais pas voulu que nous soyions subordonn\u00e9s de quelque fa\u00e7on que ce soit \u00e0 une structure de parti socialiste, ou que nous en d\u00e9pendions. A cette \u00e9poque, cependant, ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019une question th\u00e9orique. La seule question pratique \u00e9tait la d\u00e9pendance par rapport au gouvernement am\u00e9ricain, la CIA ou d\u2019autres institutions analogues.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>D\u00e9pendance ou influence ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La d\u00e9pendance \u00e9tait une menace r\u00e9elle. Il y avait des organisations qui \u00e9taient r\u00e9ellement d\u00e9pendantes, par exemple la F\u00e9d\u00e9ration internationale des travailleurs du p\u00e9trole. C\u2019\u00e9tait une op\u00e9ration de la CIA depuis le d\u00e9but et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 autre chose.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>A part l\u2019ind\u00e9pendance, quelles \u00e9taient les autres conditions importantes du d\u00e9veloppement de l\u2019action de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La deuxi\u00e8me \u00e9tait de stabiliser l\u2019organisation, ce qui voulait dire la d\u00e9bureaucratiser. A cet \u00e9gard, la r\u00e9gionalisation \u00e9tait d\u00e9cisive. Elle a permis la d\u00e9bureaucratisation en changeant graduellement le comit\u00e9 ex\u00e9cutif : il est devenu plus exigeant, mieux inform\u00e9, je dirais presque mieux \u00e9duqu\u00e9. D\u2019un organe qui ent\u00e9rinait les d\u00e9cisions, il est devenu un organe exigeant, critique. Cela a pris des ann\u00e9es, pendant lesquelles l\u2019UITA , de bo\u00eete aux lettres qu\u2019elle \u00e9tait, est devenue une organisation de combat.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA \u00e9tait une bo\u00eete aux lettres avant 1968 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Quand je suis entr\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA en 1960, c\u2019\u00e9tait une bo\u00eete aux lettres. Les membres n\u2019en attendaient pas autre chose. Mais il faut dire en r\u00e9trospective que c\u2019\u00e9tait une p\u00e9riode tranquille, le mouvement syndical n\u2019avait pas de probl\u00e8mes r\u00e9els. Cela a chang\u00e9 radicalement dans les ann\u00e9es 1970.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Retournons \u00e0 tes ambitions de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y avait un troisi\u00e8me point important, pour lequel l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019organisation et sa stabilisation interne \u00e9taient des conditions pr\u00e9alables : la mise sur pied d\u2019une coordination efficace au niveau des soci\u00e9t\u00e9s transnationales. Tous comptes faits, mon ambition \u00e9tait de contribuer \u00e0 faire de l\u2019UITA une organisation exemplaire, un fer de lance du mouvement syndical international. J\u2019ai trouv\u00e9 un large soutien au sein de l\u2019organisation puisque c\u2019\u00e9tait un programme qui correspondait \u00e0 l\u2019attente de la plupart des membres.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Que fallait-il faire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour stabiliser l\u2019organisation ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il fallait surtout renforcer sa culture d\u00e9mocratique. C\u2019est-\u00e0-dire sa capacit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir des rapports d\u00e9mocratiques sans qui que ce soit se sente menac\u00e9 ou marginalis\u00e9. Les organisations faibles devaient \u00eatre prot\u00e9g\u00e9es et les fortes devaient apprendre que c\u2019\u00e9tait aussi leur obligation de les respecter, que c\u2019\u00e9tait le prix de la vie d\u00e9mocratique dans l\u2019organisation. Il \u00e9tait n\u00e9cessaire de faire accepter que des probl\u00e8mes importants puissent aussi \u00eatre soulev\u00e9s par des organisations qui \u00e9taient peut-\u00eatre faibles, dans un pays du tiers monde, mais qui m\u00e9ritaient d\u2019\u00eatres discut\u00e9s avec respect plut\u00f4t que d\u2019\u00eatre \u00e9cart\u00e9es par la majorit\u00e9. Dans une certaine mesure, nous avons r\u00e9ussi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>A part cela, as-tu r\u00e9ussi \u00e0 mettre en \u0153uvre ton ambitieux programme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Seulement en partie. Je n\u2019ai jamais cru que j\u2019avais vraiment la capacit\u00e9 de cr\u00e9er une organisation id\u00e9ale. J\u2019ai toujours pens\u00e9 que dans le fond, chacun a le devoir de faire le plus qu\u2019il peut dans le temps o\u00f9 il est l\u00e0. Personne ne peut faire plus. En tout cas, j\u2019ai essay\u00e9 de faire de mon mieux, sans l\u2019illusion que je pouvais vraiment atteindre tous mes objectifs. Mais il faut avoir les objectifs pour aller quelque part, pour arriver \u00e0 faire quelque chose.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans quelle mesure la position de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral permet-elle la mise en \u0153uvre d\u2019un tel programme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est une question de savoir faire politique. Bien \u00e9videmment, un secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral ne peut pas agir tout seul, il a besoin de coalitions, il a besoin de soutien, ce qui veut dire des coalitions d\u2019affili\u00e9s importants qui comprennent ses objectifs et les appuient. J\u2019y ai r\u00e9ussi dans de nombreux cas. Certainement sur la question de l\u2019ind\u00e9pendance, largement, bien que jamais suffisamment sur la question de la stabilisation int\u00e9rieure et de la d\u00e9mocratisation, partiellement sur la question de l\u2019action contre les soci\u00e9t\u00e9s transnationales. L\u00e0, l\u2019obstacle que je n\u2019ai jamais r\u00e9ellement r\u00e9ussi \u00e0 surmonter est venu de l\u2019Europe, du s\u00e9paratisme europ\u00e9en. Ca a peut-\u00eatre \u00e9t\u00e9 mon combat le plus difficile.<\/p>\n<p><strong><em>Le comit\u00e9 ex\u00e9cutif<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Avant de parler du \u00ab s\u00e9paratisme europ\u00e9en \u00bb, j\u2019aimerais revenir sur une remarque que tu viens de faire. Tu soulignes que le comit\u00e9 ex\u00e9cutif (jusqu\u2019en 1973, cet organe de direction \u00e9tait appel\u00e9 \u00ab comit\u00e9 directeur \u00bb) est devenu plus exigeant et comp\u00e9tent. Ne l\u2019\u00e9tait-il pas d\u00e9j\u00e0 dans les ann\u00e9es 1950 et 1960 ? Il y avait aussi \u00e0 cette p\u00e9riode des syndicalistes exp\u00e9riment\u00e9s, confiants en eux-m\u00eames, d\u00e9cid\u00e9s et fonceurs au comit\u00e9 : Henri Ceuppens, Hans N\u00e4tscher, Marius Madsen, John Swift, pour n\u2019en nommer que quelques-uns. Qu\u2019est-ce qui avait chang\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le comit\u00e9 ex\u00e9cutif des ann\u00e9es cinquante \u00e9tait celui qui s&#8217;est laiss\u00e9 pi\u00e9ger par la proposition de l\u2019AFL-CIO d\u2019organiser l\u2019UITA en Am\u00e9rique latine, ce qui avait abouti \u00e0 la mise sous contr\u00f4le de ses activit\u00e9s r\u00e9gionales par la CIA pour un temps. Ces syndicalistes exp\u00e9riment\u00e9s et confiants en eux-m\u00eames n\u2019en savaient pas assez pour emp\u00eacher cela et ils ont mis l\u2019UITA dans un danger mortel.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Etait-ce un manque de jugement ou d\u2019information ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Un manque de connaissance mais aussi le fait que l\u2019UITA \u00e9tait moins prise au s\u00e9rieux \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019elle le sera plus tard. Au fur et \u00e0 mesure de son \u00e9volution, sont entr\u00e9s au comit\u00e9 ex\u00e9cutif de plus en plus de membres qui prenaient l\u2019UITA au s\u00e9rieux, qui croyaient en son importance, autant pour leurs propres activit\u00e9s que dans un contexte plus g\u00e9n\u00e9ral. Tandis que dans les ann\u00e9es 1950 et 60, les membres consid\u00e9raient l\u2019UITA comme une sc\u00e8ne marginale, sans quoi ils auraient acquis l\u2019expertise n\u00e9cessaire pour prendre des d\u00e9cisions intelligentes. Cette sorte de n\u00e9gligence \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019UITA n\u2019existe plus.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Peux-tu illustrer ce changement ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par les relations entre les syndicats de l\u2019Am\u00e9rique du Nord et l\u2019UITA par exemple. Depuis qu\u2019ils se sont affili\u00e9s au d\u00e9but des ann\u00e9es cinquante, ils ont \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9s au comit\u00e9 ex\u00e9cutif. La F\u00e9d\u00e9ration des bouchers, en tant que plus grande organisation, avait un si\u00e8ge. Patrick Gorman avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu mais ne venait jamais aux r\u00e9unions. Il envoyait toujours des vice-pr\u00e9sidents qu\u2019il voulait r\u00e9compenser par un voyage en Europe. Ils arrivaient aux r\u00e9unions sans pr\u00e9paration. Parmi eux, il y avait des syndicalistes consciencieux, atterr\u00e9s de d\u00e9couvrir que des probl\u00e8mes importants \u00e9taient \u00e0 l\u2019ordre du jour, sur lesquels ils n\u2019avaient pas travaill\u00e9. C\u2019est inconcevable aujourd\u2019hui. Les pr\u00e9paratifs des r\u00e9unions ne commencent pas un mois avant mais durent toute l\u2019ann\u00e9e, et chaque ann\u00e9e. C\u2019est pour cela que je parle d\u2019un \u00ab autre \u00bb comit\u00e9 ex\u00e9cutif.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 l\u2019attitude des syndicalistes am\u00e9ricains ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les probl\u00e8mes pos\u00e9s par les soci\u00e9t\u00e9s transnationales, quand les syndicalistes se sont aper\u00e7us que les soci\u00e9t\u00e9s avec lesquelles ils traitaient \u00e9taient pr\u00e9sentes dans le monde entier. S\u2019ils voulaient maintenir leur pouvoir de n\u00e9gociation avec ces soci\u00e9t\u00e9s, ils devaient s\u2019allier \u00e0 d\u2019autres syndicats, dans d\u2019autres pays. Les activit\u00e9s de coordination de l\u2019UITA au niveau des soci\u00e9t\u00e9s transnationales \u00e9taient absolument d\u00e9cisives \u00e0 cet \u00e9gard et elles ont chang\u00e9 l\u2019attitude des syndicats am\u00e9ricains sur l\u2019importance et la nature des activit\u00e9s syndicales internationales.<\/p>\n<p><strong><em>L\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Revenons au \u00ab s\u00e9paratisme europ\u00e9en \u00bb et \u00e0 la controverse autour de l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne. L\u2019UITA avait cr\u00e9\u00e9 des organisations r\u00e9gionales depuis 1967, en Am\u00e9rique latine, puis ailleurs, mais leur statut et leur rapport avec l\u2019Internationale n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9finis qu\u2019 au congr\u00e8s de 1973 par un amendement aux statuts (article12).<\/p>\n<p>Les organisations r\u00e9gionales ont leur propre structure, avec une grande mesure d\u2019ind\u00e9pendance. Elles coordonnent et repr\u00e9sentent les int\u00e9r\u00eats des affili\u00e9s dans les organes centraux d\u00e9cisionnels de l\u2019UITA. Certaines peuvent m\u00eame s\u2019autofinancer. La d\u00e9cision de 1967 de cr\u00e9er une organisation r\u00e9gionale en Am\u00e9rique latine \u00e9tait une r\u00e9action \u00e0 la perte de contr\u00f4le du secr\u00e9tariat de Gen\u00e8ve sur les activit\u00e9s r\u00e9gionales depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es soixante.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>D\u2019abord, il faut souligner que l\u2019enjeu politique de la fondation de l\u2019organisation r\u00e9gionale pour l\u2019Am\u00e9rique latine et plus tard pour l\u2019Asie, l\u2019Afrique et enfin pour l\u2019Am\u00e9rique du Nord n\u2019\u00e9tait pas d\u2019abord une question de perte de contr\u00f4le mais l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019organisation. La raison premi\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 de repousser l\u2019intervention de la CIA, pr\u00e9cis\u00e9ment pour pr\u00e9server l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019organisation internationale.<\/p>\n<p>Nous avions arr\u00eat\u00e9 toutes les activit\u00e9s en Am\u00e9rique latine en 1965 et n\u2019avions rien fait pendant une ann\u00e9e. Nous les avons relanc\u00e9es une ann\u00e9e plus tard sur de nouvelles bases et avons cr\u00e9\u00e9 la premi\u00e8re organisation r\u00e9gionale de l\u2019UITA. Nous voulions emp\u00eacher qu\u2019une exp\u00e9rience comme celle que nous venions de subir puisse se reproduise. La r\u00e9ponse \u00e9tait la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>D\u2019abord, nous avons mis sur pied l\u2019organisation pour l\u2019Am\u00e9rique latine sans l\u2019Am\u00e9rique du Nord, avec un comit\u00e9 directeur r\u00e9gional \u00e9lu et un secr\u00e9taire r\u00e9gional \u00e9lu. Donc plus de proconsuls envoy\u00e9s de Gen\u00e8ve, de Washington ou d\u2019ailleurs mais des responsables \u00e9lus par les membres. La cr\u00e9ation de l\u2019organisation r\u00e9gionale pour l\u2019Am\u00e9rique latine avait une importance \u00e9norme, non seulement pour l\u2019Am\u00e9rique latine mais aussi pour l\u2019UITA en g\u00e9n\u00e9ral. Parce que cette organisation r\u00e9gionale est devenue le mod\u00e8le pour toutes les autres. Graduellement, l\u2019UITA a \u00e9t\u00e9 compos\u00e9e d\u2019affili\u00e9s qui avaient leurs propres structures interm\u00e9diaires, autod\u00e9termin\u00e9es, sous la forme d\u2019organisations r\u00e9gionales.<\/p>\n<p>Beaucoup de nos coll\u00e8gues des autres secr\u00e9tariats professionnels internationaux ne nous comprenaient pas : comment pouvez-vous donner tant de pouvoirs aux r\u00e9gions, demandaient-ils ? Nous ne cessions de r\u00e9pondre que notre force venait pr\u00e9cis\u00e9ment du fait que le pouvoir \u00e9tait dans les r\u00e9gions et que les organisations membres avaient le sentiment qu\u2019elles pouvaient influencer la politique de l\u2019organisation. En ce sens, les organisations r\u00e9gionales ont en r\u00e9alit\u00e9 une double fonction : celle de faire appliquer la politique g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019UITA dans la r\u00e9gion mais aussi celle de transmettre et repr\u00e9senter les pr\u00e9occupations des affili\u00e9s r\u00e9gionaux dans les organes directeurs de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pour revenir \u00e0 l\u2019Europe. La r\u00e9vision des statuts de 1973, en particulier confirmant l\u2019engagement des organisations r\u00e9gionales face aux politiques et structures de l\u2019UITA, a \u00e9t\u00e9 la cause formelle de la controverse f\u00e9roce qui s\u2019est d\u00e9clench\u00e9e entre l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne existante et l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En un certain sens, l\u2019enjeu \u00e9tait le m\u00eame qu\u2019en Am\u00e9rique latine : il s\u2019agissait de pr\u00e9server l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le point de d\u00e9part de l\u2019organisation europ\u00e9enne avait \u00e9t\u00e9 un petit comit\u00e9 de syndicats des six pays de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne. Le comit\u00e9 ex\u00e9cutif de l\u2019UITA l\u2019avait accept\u00e9 sans probl\u00e8me, ayant reconnu qu\u2019au sein de la CEE, les syndicats avaient \u00e0 faire face \u00e0 des probl\u00e8mes sp\u00e9cifiques et l\u2019ayant consid\u00e9r\u00e9 comme un groupement d\u2019int\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l&#8217;Internationale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 cette situation ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La fondation en 1973 de la Conf\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des syndicats (CES), ind\u00e9pendamment de la CISL, (Conf\u00e9d\u00e9ration internationale des syndicats libres), comme organisation europ\u00e9enne g\u00e9n\u00e9rale, comprenant \u00e9galement les syndicats chr\u00e9tiens et les syndicats communistes qui avaient quitt\u00e9 la F\u00e9d\u00e9ration syndicale mondiale. Ceci avait chang\u00e9 la dimension des activit\u00e9s des organisations europ\u00e9ennes et leur avait donn\u00e9 des objectifs diff\u00e9rents. Au m\u00eame moment, les membres europ\u00e9ens de l\u2019UITA dans la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne avaient \u00e9galement d\u00e9cid\u00e9 d\u2019\u00e9tablir une organisation ind\u00e9pendante qui ne devait avoir aucun lien organique avec l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi cette d\u00e9cision ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je dirais le nationalisme europ\u00e9en, foment\u00e9 par la Commission de la Communaut\u00e9 europ\u00e9enne et par la CES. Je consid\u00e8re la CES comme un produit de la Commission qui, dans les ann\u00e9es 1970, s\u2019est efforc\u00e9e de cr\u00e9er des institutions exclusivement europ\u00e9ennes, \u00e0 tous les niveaux, aussi en concurrence avec les organisations internationales existantes. La commission partait du principe qu\u2019elle avait besoin d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 civile europ\u00e9enne et l\u00e0 o\u00f9 elle n\u2019existait pas sous la forme pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, elle essayait de la cr\u00e9er.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela voudrait dire que la CES \u00e9tait plus ou moins une cr\u00e9ation politique d\u2019Etat.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, bien s\u00fbr. Parce que l\u2019objectif et la perspective politique de la CES \u00e9tait depuis le d\u00e9but de renforcer une identit\u00e9 europ\u00e9enne aux d\u00e9pens de l\u2019identit\u00e9 internationale.C\u2019\u00e9tait du pur nationalisme europ\u00e9en, avec l\u2019intention de remplacer les diff\u00e9rents nationalismes nationaux, mais qui devait n\u00e9cessairement conduire \u00e0 se d\u00e9marquer des organisations internationales et de l\u2019id\u00e9e d\u2019une solidarit\u00e9 internationale mondiale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment se fait-il que des organisations membres de l\u2019UITA aient d\u00e9cid\u00e9 de fonder un comit\u00e9 europ\u00e9en ind\u00e9pendant de l\u2019UITA (CESA \u2013 Comit\u00e9 europ\u00e9en des Syndicats de l&#8217;alimentation) ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il \u00e9tait g\u00e9n\u00e9ralement admis que l\u2019UITA devait avoir une organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne. La fondation du CESA qui voulait \u00eatre un comit\u00e9 syndical de la CES et non pas une institution de l\u2019UITA, s\u2019opposait \u00e0 cette conception et divisait les affili\u00e9s de l\u2019UITA en Europe. La position des s\u00e9paratistes \u00e9tait soutenue par les f\u00e9d\u00e9rations allemande, belge, italienne, n\u00e9erlandaise et naturellement luxembourgeoise.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi voulaient-elles \u00eatre ind\u00e9pendantes de l\u2019UITA, risquant ainsi de l\u2019affaiblir ? Apr\u00e8s tout, il s\u2019agissait d\u2019organisations ou de leurs successeurs qui avaient fond\u00e9 l\u2019UITA en 1920 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pense qu\u2019il y avait des raisons politiques, essentiellement l\u2019influence de la Commission. Les m\u00eames raisons qui ont motiv\u00e9 la cr\u00e9ation de la CES, l\u2019id\u00e9e que dans le domaine syndical aussi, l\u2019Europe devait se faire elle m\u00eame, isol\u00e9e de la solidarit\u00e9 internationale. Le fait que l\u2019Asie et le Japon n\u2019\u00e9taient pas per\u00e7us comme importants d\u2019un point de vue syndical et g\u00e9n\u00e9ral jouait sans doute aussi un r\u00f4le.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Que veux-tu dire ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je parle d\u2019un manque de connaissance et de disposition pour s\u2019engager dans quelque chose de lointain, d\u2019\u00e9tranger qui n\u2019appartenait pas au \u00ab club \u00bb. Il y avait une forte mentalit\u00e9 de club dans tout cela, qui tenait aux personnalit\u00e9s des fondateurs du premier comit\u00e9 en 1958 : Ceuppens, van Hattem, Stadelmaier, les trois principaux protagonistes du s\u00e9paratisme europ\u00e9en dans l\u2019UITA.<\/p>\n<p>Je consid\u00e9rais ce d\u00e9veloppement comme tr\u00e8s dangereux pour l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quel danger ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le s\u00e9paratisme europ\u00e9en en termes syndicaux signifie affirmer un int\u00e9r\u00eat particulier europ\u00e9en pouvant entrer en contradiction avec un int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral international, d\u00e9placer le centre d\u2019int\u00e9r\u00eat et d\u2019engagement, y compris financier, au niveau europ\u00e9en. A l\u2019\u00e9poque, ces positions \u00e9taient d\u00e9fendues tr\u00e8s ouvertement par ce groupe quand il disait que fondamentalement, ce qui comptait \u00e9tait l\u2019Europe et que l\u2019UITA pouvait s\u2019occuper du reste du monde, \u00e0 l\u2019exclusion de l\u2019Europe.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que ces diff\u00e9rences \u00e9taient aussi clairement affirm\u00e9es dans les ann\u00e9es 1970 ? J\u2019aurais cru que l\u2019argument en faveur d\u2019une organisation r\u00e9gionale ind\u00e9pendante en Europe \u00e9tait que, vu la cr\u00e9ation d\u2019une institution politique supranationale, les syndicats devaient cr\u00e9er des structures correspondantes afin d\u2019y exercer leur influence. Je n\u2019aurais pas pens\u00e9 que ces structures \u00e9taient fondamentalement dirig\u00e9es contre une internationale.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La position officielle \u00e9tait bien celle que tu dis. Officieusement, on nous disait par contre que l\u2019UITA n&#8217;avait pas \u00e0 se m\u00ealer de l&#8217;Europe. Elle \u00e9tait responsable du tiers monde et des relations avec les Am\u00e9ricains, Japonais et autres, qui \u00e9taient per\u00e7us comme secondaires, alors que les syndicats europ\u00e9ens avaient besoin de leur propre organisation, avec les chr\u00e9tiens et les communistes. L\u2019activit\u00e9 devait \u00eatre centr\u00e9e sur l\u2019Europe, dans le sens des Communaut\u00e9s europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>Je voyais cela comme une menace directe contre l\u2019UITA . En premier lieu, et l\u00e0 je vois un parall\u00e9lisme avec l\u2019\u00e9volution en Am\u00e9rique latine, parce que je ne consid\u00e9rais pas que l\u2019ind\u00e9pendance d\u2019une telle organisation syndicale europ\u00e9enne \u00e9tait garantie. Je ne pouvais pas imaginer, et d\u2019ailleurs je continue \u00e0 ne pas pouvoir imaginer, qu\u2019une organisation syndicale essentiellement entretenue par la Commission puisse avoir l\u2019ind\u00e9pendante politique n\u00e9cessaire pour d\u00e9fendre efficacement des int\u00e9r\u00eats syndicaux dans le contexte de l\u2019Union europ\u00e9enne. Je pense que les d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs ont montr\u00e9 que c\u2019\u00e9tait un probl\u00e8me r\u00e9el. Une organisation de ce type ne pouvait que devenir une courroie de transmission de la politique de la Commission dans le mouvement syndical plut\u00f4t qu\u2019une institution repr\u00e9sentant des int\u00e9r\u00eats syndicaux au niveau de l\u2019UE. Le 70% du budget de la CES continue \u00e0 \u00eatre financ\u00e9 par la Commission.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Le CESA \u00e9tait-il aussi financi\u00e8rement d\u00e9pendant de la Commission de la CEE ou de l\u2019UE ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il \u00e9tait compl\u00e8tement d\u00e9pendant, incapable de fonctionner sans les subsides de la Commission, et l&#8217;organisation r\u00e9gionale continue \u00e0 l&#8217;\u00eatre. Il y a d\u2019abord l\u2019utilisation des salles de r\u00e9union, \u00e0 Bruxelles et \u00e0 Luxembourg, ensuite les traductions et l\u2019interpr\u00e9tation, pay\u00e9es par la Commission alors que l\u2019UITA les paie elle-m\u00eame. Si l\u2019on tient compte du fait que la plus grande partie des frais de r\u00e9unions sont en fait des frais d\u2019interpr\u00e9tation et de traduction, on peut mesurer ce que cela veut dire.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans quelle mesure une grande d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la Commission repr\u00e9sente-t-elle un danger pour l\u2019ind\u00e9pendance politique ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je crois qu\u2019il serait na\u00eff de sous-estimer les effets psychologiques de cette d\u00e9pendance.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Apr\u00e8s l\u2019\u00e9tablissement de la CES et l\u2019amendement de 1973 aux statuts, l\u2019UITA a cr\u00e9\u00e9 l\u2019Euro-UITA, une organisation europ\u00e9enne parall\u00e8le au CESA existant. Pourquoi cette mesure, si inhabituelle ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>A cause de la diff\u00e9rence de perspectives et d\u2019une scission politique r\u00e9elle dans l\u2019UITA en Europe sur la question de l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne. Il y a eu une \u00ab guerre civile europ\u00e9enne \u00bb de sept ans. L\u2019UITA a fond\u00e9 une organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne, l\u2019Euro-UITA, qui a bient\u00f4t \u00e9t\u00e9 rejointe par les membres du CESA et qui a demand\u00e9 \u00e0 la CES, \u00e0 l\u2019instar du CESA, d\u2019\u00eatre reconnue comme la \u00ab F\u00e9d\u00e9ration syndicale europ\u00e9enne de l\u2019alimentation\u00bb. R\u00e9sultat, la CES n\u2019est entr\u00e9e en mati\u00e8re sur aucune des deux demandes de reconnaissance. Ce conflit a pris fin quand la F\u00e9d\u00e9ration allemande de l\u2019alimentation, NGG, a chang\u00e9 de position, au moment o\u00f9 G\u00fcnter D\u00f6ding est devenu pr\u00e9sident.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Avant la fin de l\u2019histoire : la fondation d\u2019une organisation europ\u00e9enne ind\u00e9pendante \u00e9tait-elle devenue n\u00e9cessaire parce que l\u2019UITA ne rassemblait que des organisations social-d\u00e9mocrates alors que la CES \u00e9tait non align\u00e9e et exigeait la m\u00eame position de ses f\u00e9d\u00e9rations ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Nous avons toujours pens\u00e9 que la t\u00e2che de l\u2019UITA \u00e9tait de cr\u00e9er l\u2019unit\u00e9 de tous les syndicats de l\u2019alimentation et des branches connexes en son sein. Ainsi, nous avions accept\u00e9 l\u2019affiliation des syndicats chr\u00e9tiens. La centrale catholique belge a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re \u00e0 adh\u00e9rer, ensuite ce fut le tour des N\u00e9erlandais et plus tard du Luxembourg. Cela invalidait l\u2019argument selon lequel l\u2019UITA, parce qu\u2019elle avait une direction et une majorit\u00e9 social-d\u00e9mocrate, n\u2019\u00e9tait pas ouverte aux syndicats chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais apparemment, avant 1974, l\u2019UITA avait un probl\u00e8me pour accepter les syndicats chr\u00e9tiens.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce n\u2019\u00e9tait pas un probl\u00e8me pour l\u2019UITA, c\u2019\u00e9tait un probl\u00e8me pour les syndicats chr\u00e9tiens, parce qu\u2019ils devaient faire un choix entre une perspective internationale et une perspective europ\u00e9enne. Ils ont fini par opter pour la perspective internationale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Leur lien avec l\u2019Internationale syndicale chr\u00e9tienne, la CMT, ne repr\u00e9sentait-il pas un obstacle pour l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. L\u2019organisation belge appartenait \u00e0 une petite Internationale chr\u00e9tienne de travailleurs de l\u2019alimentation dans la CMT. Nous lui avons dit qu\u2019elle pouvait rester dans la CMT et que nous tol\u00e8rerions la double affiliation. Cela levait son dernier doute et elle a adh\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA parce que celle-ci \u00e9tait de loin l\u2019organisation la plus efficace.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019existence du CESA repr\u00e9sentait-elle un danger pour l\u2019UITA principalement \u00e0 cause de la comp\u00e9tition pour les membres et les ressources ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. Il y avait un autre probl\u00e8me. Il semblait possible que l\u2019UITA puisse \u00eatre exclue du travail sur les soci\u00e9t\u00e9s transnationales au niveau europ\u00e9en, comme c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 par exemple \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration internationale des ouvriers sur m\u00e9taux (FIOM) apr\u00e8s la fondation de la F\u00e9d\u00e9ration europ\u00e9enne des travailleurs sur m\u00e9taux (FEM), ind\u00e9pendante. Nous voulions emp\u00eacher cela dans l\u2019UITA.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ensemble, le CESA repr\u00e9sentait trois menaces. La menace contre l\u2019ind\u00e9pendance ; l\u2019exclusion de l\u2019UITA du travail sur les transnationales ; \u00e0 plus long terme, une menace pour ses ressources mat\u00e9rielles et sa capacit\u00e9 de soutenir efficacement des membres plus faibles dans d\u2019autres parties du monde.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y a-t-il eu des cas, pendant la \u00ab guerre civile de sept ans \u00bb, o\u00f9 du soutien \u00e0 \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 ou des activit\u00e9s sur les transnationales affaiblies pour des motifs eurocentriques ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, c\u2019\u00e9tait des menaces potentielles, mais qui \u00e9taient ouvertement exprim\u00e9es dans les d\u00e9clarations de responsables officiels du CESA. Elles allaient de pair avec une certaine vision de la solidarit\u00e9, par exemple envers les syndicats des pays du tiers monde, qui \u00e9tait con\u00e7ue sous un angle caritatif plut\u00f4t que comme une relation r\u00e9ciproque. Ils ne pouvaient pas s\u2019imaginer qu\u2019un jour ils pourraient peut-\u00eatre avoir besoin du soutien des syndicats par exemple sud-africains. Cette attitude est encore tr\u00e8s r\u00e9pandue dans les syndicats europ\u00e9ens, une attitude d\u00e9sastreuse \u00e0 mon avis.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Je voudrais revenir aux changements que tu as mentionn\u00e9s dans les relations entre l\u2019UITA et le CESA \u00e0 la suite du d\u00e9part de Herbert Stadelmaier et de l\u2019\u00e9lection de G\u00fcnter D\u00f6ding \u00e0 la direction de la NGG. Qu\u2019est-ce qui a amen\u00e9 ce volte-face ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>D\u00f6ding avait clairement reconnu les dangers inh\u00e9rents \u00e0 la situation. Il pensait que l\u2019UITA ne devait pas \u00eatre affaiblie et qu\u2019une organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne devait en faire partie avec les m\u00eames statuts et les m\u00eames obligation que toutes les organisations r\u00e9gionales. Le r\u00e9sultat a \u00e9t\u00e9 la fusion entre le CESA et l\u2019Euro-UITA, qui a donn\u00e9 lieu au SETA-UITA (Syndicats europ\u00e9ens des Travailleurs de l&#8217;alimentation dans l&#8217;UITA), qui est \u00e0 la fois une organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne sous les statuts de l\u2019UITA et une f\u00e9d\u00e9ration syndicale europ\u00e9enne de la CES.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a amen\u00e9 les autres \u00e0 rallier la ligne D\u00f6ding ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le changement de position de la NGG avait cr\u00e9\u00e9 une majorit\u00e9 pour une organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne int\u00e9gr\u00e9e dans l\u2019UITA. Puisque la NGG \u00e9tait d\u00e9terminante en Europe, d\u2019autres organisations ont suivi le mouvement.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment des syndicats qui avaient d\u00e9fendu une organisation ind\u00e9pendante ont-ils si facilement chang\u00e9 d\u2019avis ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il faut se souvenir que, comme je l\u2019ai dit, il n\u2019y avait en r\u00e9alit\u00e9 que trois champions du s\u00e9paratisme europ\u00e9en dans l\u2019UITA. D\u2019autre part, les organisations belges et n\u00e9erlandaises n\u2019avaient jamais s\u00e9rieusement discut\u00e9 les perspectives, les activit\u00e9s et les objectifs d\u2019une action syndicale europ\u00e9enne. Il n\u2019y avait jamais eu chez elles un congr\u00e8s o\u00f9 ces questions avaient \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es. Ceuppens, d\u2019ailleurs, n\u2019avait pas une haute opinion des congr\u00e8s. Il \u00e9tait d\u2019avis que puisqu\u2019il \u00e9crivait de toutes fa\u00e7ons les r\u00e9solutions avant le congr\u00e8s, celui-ci \u00e9tait en r\u00e9alit\u00e9 une perte de temps. Dans son organisation, Lambert van Hattem avait \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 \u00e0 son \u00ab bac \u00e0 sable international \u00bb et la question europ\u00e9enne n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 discut\u00e9e en profondeur. Dans la NGG cependant, les positions avaient une base plus large. Mais il n\u2019en restait pas moins que dans beaucoup d\u2019organisations, des personnalit\u00e9s avaient une influence disproportionn\u00e9e sur cette question. Quand elles ont chang\u00e9 d\u2019avis ou abandonn\u00e9 la partie, leur organisation a fait de m\u00eame, comme elles avaient auparavant soutenu le contraire.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui a chang\u00e9 apr\u00e8s la fusion des deux organisations europ\u00e9ennes de l\u2019UITA pour former le SETA-UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA s\u2019est beaucoup impliqu\u00e9e dans les activit\u00e9s europ\u00e9ennes sur les soci\u00e9t\u00e9s transnationales (STN) et celles-ci ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 ses activit\u00e9s internationales. Mais les relations sont rest\u00e9es probl\u00e9matiques parce que le s\u00e9paratisme europ\u00e9en a des racines profondes et refait r\u00e9guli\u00e8rement surface. Tout le style de travail et la culture politique au niveau europ\u00e9en sont diff\u00e9rents. Beaucoup plus bureaucratiques. C\u2019est une culture qui recherche la coop\u00e9ration avec les entreprises, qui minimise les conflits d\u2019int\u00e9r\u00eat, qui n\u00e9gocie derri\u00e8re des portes ferm\u00e9es. Elle se base sur des contacts personnels au lieu de discuter les probl\u00e8mes avec les membres et d\u2019arriver ensuite \u00e0 la table de n\u00e9gociation avec une position \u00e9labor\u00e9e par les membres. C\u2019est ce qui distingue encore l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne de l\u2019UITA dans son ensemble et les autres organisations r\u00e9gionales.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourrait-on dire que les diff\u00e9rences de culture entre l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne et les autres organisations r\u00e9gionales ou l\u2019UITA dans son ensemble peuvent \u00eatre attribu\u00e9es au type d\u2019institution politico-administrative de l\u2019UE : ses possibilit\u00e9s de lobbying, ses conseils d\u2019entreprise qui sont des forums d\u2019information et de consultation, et le dialogue social institutionnalis\u00e9 avec les organisations d\u2019employeurs ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Evidemment, l\u2019UE est importante et a une influence sur les structures des organisations syndicales et sur leurs fonctions. Mais ceci n\u2019explique pas comment une organisation se voit elle-m\u00eame. Son image peut beaucoup varier. Une organisation peut consid\u00e9rer qu\u2019elle fait partie d\u2019une internationale et maintenir avec cette Internationale une relation de coop\u00e9ration \u00e9troite. A l\u2019oppos\u00e9, elle peut se consid\u00e9rer comme une organisation ind\u00e9pendante qui a le moins de relations possibles avec son Internationale. Les fluctuations entre ces deux p\u00f4les \u00e9taient tr\u00e8s sensibles dans l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne de l\u2019UITA.<\/p>\n<p>En ce qui concerne les organisations d\u2019employeurs, il n\u2019y a pas eu de n\u00e9gociations substantielles. Il y a eu des contacts dans le secteur h\u00f4telier, dans l\u2019industrie du sucre, qui pour l\u2019essentiel sont rest\u00e9s sans engagement et embourb\u00e9s dans des questions de proc\u00e9dure.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Le dialogue social n\u2019a pas eu lieu ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Rarement, seulement formellement et essentiellement sans r\u00e9sultat.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi sans r\u00e9sultat ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Fondamentalement, les employeurs ne sont pas int\u00e9ress\u00e9s. C\u2019est une erreur de croire que la seule existence d\u2019un cadre institutionnel peut les contraindre \u00e0 s\u2019engager dans une entreprise dont ils sont au fond convaincus qu\u2019elle n\u2019est pas dans leur int\u00e9r\u00eat. Je crois qu\u2019il est compl\u00e8tement vain d\u2019esp\u00e9rer, quel que soit le contexte, qu\u2019une situation de n\u00e9gociation peut \u00eatre cr\u00e9\u00e9e avec le patronat o\u00f9 des concessions peuvent \u00eatre obtenues sans qu\u2019il soit mis sous pression ou du moins sans que soit d\u00e9montr\u00e9e une capacit\u00e9 de le faire. Cependant, c\u2019est l\u2019attitude qui pr\u00e9vaut au niveau du mouvement syndical europ\u00e9en. A part quelques manifestations comme celle, r\u00e9cemment, de Nice, des \u00e9v\u00e9nements uniques, il n\u2019y a pas d\u2019activit\u00e9s organis\u00e9es, strat\u00e9giques et \u00e0 long terme pour mettre la pression sur les employeurs et les amener \u00e0 la table de n\u00e9gociation. A mon avis, le dialogue social est un \u00e9chec parce qu\u2019il est prescrit par la Commission sans que les conditions pr\u00e9alables n\u00e9cessaires soient r\u00e9unies. Ainsi, il n\u2019aura pas lieu, ou restera sans r\u00e9sultat ou purement formel.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais ceci veut aussi dire que les organisations membres n\u2019en veulent pas ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, il y l\u00e0 une part de responsabilit\u00e9. L\u2019autre part, c\u2019est que les secr\u00e9tariats des comit\u00e9s syndicaux europ\u00e9ens ne d\u00e9veloppent aucune initiative \u00e0 cet \u00e9gard, ne font pas de proposition, ne montrent pas des possibilit\u00e9s. Un fonctionnement d\u00e9mocratique devrait impliquer l\u2019engagement constant des affili\u00e9s dans des discussions, une interaction constante, le d\u00e9veloppement d\u2019une culture de discussion qui encourage les membres \u00e0 participer aux d\u00e9cisions et aux d\u00e9bats de politique g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p><strong><em> Les autres organisations r\u00e9gionales<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Laissons de c\u00f4t\u00e9 l\u2019Europe pour le moment et consid\u00e9rons les diff\u00e9rences entre l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne et les autres. Les relations entre l\u2019UITA et les organisations r\u00e9gionales en Am\u00e9rique latine, en Asie, en Afrique et en Am\u00e9rique du Nord, semblent avoir \u00e9t\u00e9 moins conflictuelles, sinon sans conflit.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les organisations r\u00e9gionales fortes en dehors de l\u2019Europe sont l\u2019Am\u00e9rique latine et l\u2019Asie-Pacifique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui les rend fortes?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Tout d\u2019abord, elles ont \u00e9t\u00e9 constitu\u00e9es d\u2019organisations fortes avec de longues traditions. Par exemple, les syndicats australiens peuvent \u00eatre compar\u00e9s \u00e0 n\u2019importe quels syndicats europ\u00e9ens. Les syndicats japonais aussi, dans une certaine mesure.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Bien, ceci serait le mod\u00e8le des pays industriels d\u00e9velopp\u00e9s. Qu\u2019en est-il de l\u2019Am\u00e9rique latine ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En Am\u00e9rique latine, il y a un mouvement syndical tr\u00e8s ancien. En Argentine, au Chili, au Br\u00e9sil, si l\u2019on excepte les p\u00e9riodes de dictature, une tradition remontant au XIXe si\u00e8cle a fond\u00e9 un fort sens de l\u2019identit\u00e9 syndicale. C\u2019est beaucoup moins le cas en Afrique. L\u2019organisation r\u00e9gionale africaine fait probl\u00e8me \u00e0 cause de la faiblesse de ses organisations membres, \u00e0 l\u2019exception de celles d\u2019Afrique du Sud. Elle n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 se stabiliser depuis la mort de son premier secr\u00e9taire r\u00e9gional, Ishma\u00ebl Nedziwe, en janvier 1993.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les secr\u00e9taires r\u00e9gionaux ont un r\u00f4le cl\u00e9 dans le d\u00e9veloppement et la stabilit\u00e9 de l\u2019organisation r\u00e9gionale et de son style politique ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Absolument, et ceci est vrai pour toutes les r\u00e9gions.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Tu n\u2019as pas encore mentionn\u00e9 l\u2019organisation r\u00e9gionale de l\u2019Am\u00e9rique du Nord.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pour l\u2019instant, elle est pratiquement inactive. Elle ne recouvre que deux pays, les Etats-Unis et le Canada, qui ont des syndicats chevauchant souvent les deux pays et qui de ce fait ne ressentent pas le m\u00eame besoin de se coordonner que les autres r\u00e9gions. Ils se coordonnent par d\u2019autres moyens. Les plus grands ont leurs propres activit\u00e9s internationales. En outre, il y a eu des probl\u00e8mes personnels avec les secr\u00e9taires r\u00e9gionaux. L\u2019une des plus comp\u00e9tentes est partie au BIT, puis une succession de choix personnels erron\u00e9s a d\u00e9stabilis\u00e9 la r\u00e9gion.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quels sont les probl\u00e8mes des autres organisations r\u00e9gionales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En Am\u00e9rique latine, c\u2019est \u00e9videmment la crise \u00e9conomique. Ant\u00e9rieurement, c\u2019\u00e9tait la p\u00e9riode des dictatures qui d\u00e9terminait les priorit\u00e9s de l\u2019activit\u00e9 de l\u2019organisation r\u00e9gionale. Il s\u2019agissait de lutter pour les droits d\u00e9mocratiques fondamentaux et de soutenir les syndicats r\u00e9prim\u00e9s et quelque fois ill\u00e9gaux, avec des moyens \u00e9galement partiellement ill\u00e9gaux. Ceci signifiait aussi que les rentr\u00e9es financi\u00e8res de la r\u00e9gion \u00e9taient statistiquement insignifiantes. Elles le sont rest\u00e9es. Mais maintenant, du fait de la crise \u00e9conomique, qui explique pourquoi, \u00e0 l\u2019exception du Br\u00e9sil, tous les syndicats de la r\u00e9gion sont en crise financi\u00e8re.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>D\u2019un point de vue financier, les r\u00e9gions, \u00e0 part l\u2019Europe et l\u2019Am\u00e9rique du Nord, sont ou bien capables de juste couvrir les co\u00fbts de leurs structures (Asie-Pacifique), ou d\u00e9pendent des \u00ab subsides \u00bb de l\u2019UITA (Am\u00e9rique latine, Afrique). Cette d\u00e9pendance financi\u00e8re entra\u00eene-t-elle la subordination des int\u00e9r\u00eats r\u00e9gionaux aux int\u00e9r\u00eats g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019UITA ? Est-elle un obstacle au d\u00e9veloppement et \u00e0 la d\u00e9fense des positions ou des \u00ab identit\u00e9s \u00bb r\u00e9gionales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. Il n\u2019y a jamais eu de conflit entre les int\u00e9r\u00eats g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019UITA et les int\u00e9r\u00eats r\u00e9gionaux tels qu\u2019ils \u00e9taient per\u00e7us par les organisations r\u00e9gionales elles-m\u00eames &#8211; sauf en Europe. La raison principale en \u00e9tait que l\u2019UITA ne les a jamais emp\u00each\u00e9es de d\u00e9velopper leur identit\u00e9 r\u00e9gionale. Au contraire, elle les y a encourag\u00e9es, au nom de sa politique de promotion de l\u2019autonomie r\u00e9gionale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela soul\u00e8ve la question de savoir pourquoi le d\u00e9veloppement d\u2019une identit\u00e9 r\u00e9gionale en Europe a entra\u00een\u00e9 un conflit avec l\u2019UITA alors qu\u2019en Asie et en Am\u00e9rique latine les relations avec l\u2019UITA n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 fondamentalement remises en question.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Personne n\u2019a jamais eu l\u2019id\u00e9e en Am\u00e9rique latine ou en Asie qu\u2019il pouvait \u00eatre dans l\u2019int\u00e9r\u00eat des syndicats d\u2019isoler leur r\u00e9gion du reste du monde. Cela est arriv\u00e9 dans un cas seulement, avec les syndicats p\u00e9ronistes en Argentine dans les ann\u00e9es 1950-60, qui avaient essay\u00e9 de mettre sur pied une organisation r\u00e9gionale ind\u00e9pendante sous direction p\u00e9roniste. Aujourd\u2019hui, ces th\u00e8mes sont \u00e9voqu\u00e9s seulement du c\u00f4t\u00e9 communiste. En Asie, il n\u2019y a jamais eu de tendances pareilles parce que l\u2019hypoth\u00e8se a toujours \u00e9t\u00e9 que des liens internationaux ne pouvaient que profiter aux syndicats.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>La cr\u00e9ation d\u2019une identit\u00e9 r\u00e9gionale est-elle encourag\u00e9e et renforc\u00e9e par le d\u00e9veloppement d\u2019un espace \u00e9conomique r\u00e9gional ? En Europe, la cr\u00e9ation de l\u2019Union a entra\u00een\u00e9 ce que tu appelles le \u00ab s\u00e9paratisme europ\u00e9en \u00bb. Il y a eu des \u00e9volutions analogues dans d\u2019autres r\u00e9gions, m\u00eame sans le caract\u00e8re supranational de l\u2019UE. Trois r\u00e9gions \u00e9conomiques et zones d\u2019influence ont surgi, chacune sous une certaine h\u00e9g\u00e9monie \u00e9conomique : les Am\u00e9riques, sous les Etats-Unis, l\u2019Asie, sous le Japon et l\u2019Union europ\u00e9enne pour l\u2019ensemble de l\u2019Europe et au-del\u00e0. Est-ce que tels d\u00e9veloppements renforcent les \u00ab identit\u00e9s r\u00e9gionales \u00bb et pourraient-elles cr\u00e9er des tensions avec le centre, international, de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, parce que l\u2019orientation que tu d\u00e9cris est directement oppos\u00e9e \u00e0 une perspective syndicale. Si, pour raisonner dans des termes marxistes, l\u2019int\u00e9r\u00eat syndical est un int\u00e9r\u00eat de classe &#8211; et un tel int\u00e9r\u00eat est par nature international \u2013 il ne peut que s\u2019opposer \u00e0 ce genre de d\u00e9veloppement. Il est vrai que ces id\u00e9es ont circul\u00e9 dans la CES. On pr\u00e9tendait qu\u2019il n\u2019y avait que trois organisations syndicales importantes dans le monde, la CES, l\u2019AFL-CIO et les Japonais et qu\u2019on pouvait oublier le reste du monde si les trois pouvaient se mettre d\u2019accord. Ce genre de vues politiques est naturellement diam\u00e9tralement oppos\u00e9 \u00e0 celles de l\u2019UITA et d\u2019autres secr\u00e9tariats professionnels internationaux.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais il n\u2019y a pas forc\u00e9ment de conflit avec l\u2019image que certaines organisations membres peuvent avoir d\u2019elles-m\u00eames.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est s\u00fbr, mais sans aucune chance de devenir influentes dans l\u2019UITA. Il est vrai que certains conflits se sont produits, par exemple en Asie, mais non pas entre cette r\u00e9gion et d\u2019autres ou entre la r\u00e9gion et l\u2019internationale mais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la r\u00e9gion, avec des syndicats qui d\u00e9fendaient en r\u00e9alit\u00e9 un int\u00e9r\u00eat national. En premier lieu les syndicats japonais. On l\u2019a vu sur des questions des droits humains ou syndicaux, o\u00f9 l\u2019UITA d\u00e9fend une ligne assez coh\u00e9rente et dure, internationalement et r\u00e9gionalement en Asie. Par exemple, l\u2019UITA est hostile aux syndicats d\u2019Etat chinois ou, dans le cas d\u2019une dictature comme celle de Birmanie, elle a choisi une politique de boycottage. Cette position a \u00e9t\u00e9 remise en question par certains syndicats japonais, pas tous, ceux qui \u00e9taient les plus soucieux des int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques du Japon et de ses investissements en Birmanie ou en Chine. Ces conflits ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9solus au sein de la r\u00e9gion et le probl\u00e8me n\u2019a jamais atteint un niveau critique. Les syndicats japonais qui d\u00e9fendaient ce genre de politique ont toujours exprim\u00e9 leurs r\u00e9serves et leurs objections ouvertement lors des congr\u00e8s, sans pour autant risquer une rupture avec l\u2019Internationale. Ils ont essay\u00e9 de n\u00e9gocier des exceptions mais ils n\u2019ont jamais mis en question la politique fondamentale et l\u2019orientation de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cet exemple ne montre-t-il pas aussi un changement dans les fonctions de l\u2019UITA, celle-ci devenant davantage une institution de coordination des organisations r\u00e9gionales, de telle sorte que son travail est de plus en plus de rassembler les int\u00e9r\u00eats communs des organisations r\u00e9gionales, \u00e9ventuellement en tant que mod\u00e9rateur ou conciliateur des divergences politiques ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est partiellement le cas. Mais il y a aussi des activit\u00e9s universelles, comme celles qui concernent les entreprises transnationales, impliquant toutes les r\u00e9gions \u00e0 des degr\u00e9s divers et dans lesquelles les syndicats des diff\u00e9rentes r\u00e9gions se rencontrent et coop\u00e8rent dans un autre contexte sous l\u2019\u00e9gide de l\u2019UITA. Il y a diff\u00e9rents niveaux d\u2019activit\u00e9s de l\u2019UITA dans lesquelles diff\u00e9rentes fonctions entrent en jeu.<\/p>\n<p><strong><em>Soci\u00e9t\u00e9s transnationales<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Un de tes objectifs importants de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tait d\u2019organiser une coordination efficace au niveau des soci\u00e9t\u00e9s transnationales. Pourquoi celles-ci sont-elles devenues une question prioritaire pour l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est tr\u00e8s simple : dans ce domaine, le r\u00f4le d\u2019une organisation internationale est naturel et \u00e9vident. Par leur nature, les soci\u00e9t\u00e9s transnationales cr\u00e9ent une sph\u00e8re d\u2019activit\u00e9 internationale car le niveau auquel les d\u00e9cisions sont prises n\u2019est plus accessible aux syndicats nationaux. Le soutien et la solidarit\u00e9 mutuelles entre organisations syndicales doivent par cons\u00e9quent s\u2019exercer par dessus les fronti\u00e8res. Construire ces relations de soutien est la fonction la plus \u00e9l\u00e9mentaire d\u2019une organisation internationale, elle seule peut le faire.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment la politique de l\u2019UITA sur les transnationales a-t-elle pris forme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019action au niveau des transnationales a commenc\u00e9 en 1963-64. Un syndicat de travailleurs de tabac au Pakistan, qui avait un gros probl\u00e8me avec la direction locale d\u2019une filiale de la British-American Tobacco (BAT), nous a demand\u00e9 notre aide. Nous avons alors charg\u00e9 le secr\u00e9taire de la F\u00e9d\u00e9ration britannique des travailleurs du tabac, Percy Belcher, d\u2019aller au Pakistan et de participer, au nom de l\u2019UITA, aux n\u00e9gociations avec la BAT en tant que membre de la d\u00e9l\u00e9gation du syndicat pakistanais. Nous avions choisi le syndicat anglais \u00e0 cause de sa combativit\u00e9, son expertise, et parce qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s fort dans BAT. Evidemment, les questions de langue et de culture jouaient aussi un r\u00f4le. L\u2019intervention de Percy Belcher a donn\u00e9 de bons r\u00e9sultats, je crois en partie \u00e0 cause de l\u2019effet de surprise. A cette \u00e9poque, aucune soci\u00e9t\u00e9 transnationale ne s\u2019attendait \u00e0 se trouver en face d\u2019un secr\u00e9tariat professionnel international (SPI) dans un conflit local. C\u2019\u00e9tait une nouveaut\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et quelles en ont \u00e9t\u00e9 les cons\u00e9quences pour la politique de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le congr\u00e8s de 1964 avait d\u00e9cid\u00e9 que cela devait \u00eatre la t\u00e2che de l\u2019UITA de coordonner l\u2019action des syndicats dans les transnationales. Nous avons mis en pratique cette r\u00e9solution, mais rien de concret ne s\u2019est pass\u00e9 avant 1973.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ce d\u00e9lai ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce que faire entrer ce principe dans la pratique de l\u2019organisation a demand\u00e9 du temps. Et aussi parce que les membres ne nous demandaient pas d\u2019intervenir. A cette \u00e9poque, les soci\u00e9t\u00e9s transnationales \u00e9taient beaucoup moins nombreuses qu\u2019aujourd\u2019hui. Dans la plupart des cas, les syndicats arrivaient \u00e0 se d\u00e9brouiller tout seuls avec elles, au niveau national. Aujourd\u2019hui par contre, comme presque tout est transnationalis\u00e9, comme le capital est devenu beaucoup plus mobile, les syndicats sont constamment devant des difficult\u00e9s de toutes sortes.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 en 1973 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019affaire Nestl\u00e9. Nous nous pr\u00e9occupions de ce groupe depuis plusieurs ann\u00e9es. Cependant, la premi\u00e8re conf\u00e9rence internationale de l\u2019UITA sur Nestl\u00e9 n\u2019a eu lieu qu\u2019en 1972. En r\u00e9trospective, il est amusant de noter que la direction de Nestl\u00e9 \u00e9tait f\u00e2ch\u00e9e de ne pas y avoir \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e. Mais en 1973, un conflit a \u00e9clat\u00e9 sur une question de principe : les droits syndicaux \u00e9l\u00e9mentaires. A l\u2019usine Nestl\u00e9 de Chiclayo au P\u00e9rou, qui produisait une lait condens\u00e9 \u00e0 partir de la poudre de lait, il y avait un syndicat tr\u00e8s combatif d\u2019une tendance mao\u00efste. La direction ne savait pas comment g\u00e9rer la situation. Elle voulait d\u00e9truire le syndicat. Elle a donc provoqu\u00e9 une gr\u00e8ve avec occupation et elle a r\u00e9agi en appelant l\u2019arm\u00e9e, qui a fait le si\u00e8ge de l\u2019usine occup\u00e9e. Il \u00e9tait clair pour nous que sans l\u2019intervention de l\u2019UITA, la direction pouvait r\u00e9ussir \u00e0 d\u00e9truire le syndicat. Nous avons donc lanc\u00e9 une campagne internationale qui a donn\u00e9 lieu \u00e0 une vari\u00e9t\u00e9 d\u2019actions dans d\u2019autres usines Nestl\u00e9 dans le monde : arr\u00eats de travail, messages de solidarit\u00e9, etc\u2026Nestl\u00e9 a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sagr\u00e9ablement surpris. Aujourd\u2019hui, les soci\u00e9t\u00e9s transnationales ont une peau plus \u00e9paisse.<\/p>\n<p>Le facteur d\u00e9cisif a \u00e9t\u00e9 la F\u00e9d\u00e9ration des travailleurs laitiers de Nouvelle-Z\u00e9lande. A l\u2019\u00e9poque, Nestl\u00e9 avait une \u00e9norme usine en Nouvelle-Z\u00e9lande qui produisait du lait en poudre pour toutes ses usines de la c\u00f4te Pacifique d\u2019Am\u00e9rique latine. Le syndicat n\u00e9o-z\u00e9landais avait un contr\u00f4le total sur son secteur, avec un taux de syndicalisation de 95%. Il a inform\u00e9 Nestl\u00e9 que si le conflit au P\u00e9rou n\u2019\u00e9tait pas r\u00e9solu par la reconnaissance du syndicat et la n\u00e9gociation d\u2019une convention collective, comme le revendiquait le syndicat de Chiclayo appuy\u00e9 par l\u2019UITA, il d\u00e9clarerait une gr\u00e8ve illimit\u00e9e dans l\u2019usine de Nouvelle-Z\u00e9lande. Nestl\u00e9 y aurait perdu des millions. Donc le groupe a c\u00e9d\u00e9, il a reconnu le syndicat et il a conclu une convention collective.<\/p>\n<p>J\u2019ajoute incidemment que quelque temps apr\u00e8s ce conflit, je me trouvais \u00e0 Chiclayo avec le secr\u00e9taire r\u00e9gional pour l\u2019Am\u00e9rique latine, Enildo Iglesias, pour rendre visite au syndicat. Nous avons \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s par un d\u00e9tachement de gendarmerie command\u00e9 par un officier qui lisait ses instructions sur un papier \u00e0 l\u2019ent\u00eate de Nestl\u00e9. Nous avons \u00e9t\u00e9 escort\u00e9s \u00e0 Lima et expuls\u00e9s du P\u00e9rou le lendemain.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans ce cas, la mobilisation des membres de l\u2019UITA a \u00e9t\u00e9 forte mais dans des circonstances exceptionnelles (appel aux militaires, attaque contre les droits syndicaux). Est-ce qu\u2019ils font preuve de la m\u00eame d\u00e9termination lors de conflits plus \u00ab normaux \u00bb dans des soci\u00e9t\u00e9s transnationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Depuis les ann\u00e9es 1980 environ, aucune semaine ne passe sans que nous soyons saisis d\u2019un conflit quelque part. Certes, pas aussi fondamental ni sous une forme aussi dure qu\u2019avec Nestl\u00e9 au P\u00e9rou ou avec Coca Cola au Guat\u00e9mala en 1980\/84, lorsque des assassinats de syndicalistes avaient conduit \u00e0 une tr\u00e8s large mobilisation des organisations affili\u00e9es. Quand un syndicat nous dit \u00ab nous sommes en gr\u00e8ve depuis une semaine, si vous n\u2019intervenez pas, on pourrait la perdre \u00bb, c\u2019est tr\u00e8s diff\u00e9rent. Dans ce cas, pas plus de 10% des membres ne participeront \u00e0 une campagne internationale. Selon la soci\u00e9t\u00e9, ou la branche, ce ne seront pas forc\u00e9ment les m\u00eames 10%.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment les syndicats membres participent-ils \u00e0 une campagne ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En faisant quelque chose, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re. Selon les cas, en envoyant des messages d\u2019avertissement \u00e0 la direction de la soci\u00e9t\u00e9, mais cela peut aussi aller jusqu\u2019\u00e0 la gr\u00e8ve de solidarit\u00e9. Chaque soci\u00e9t\u00e9 est un cas sp\u00e9cifique. La distribution g\u00e9ographique de ses lieux de production, la force des syndicats pr\u00e9sents sont chaque fois diff\u00e9rentes, par cons\u00e9quent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et les points faibles de la soci\u00e9t\u00e9 le sont aussi. A chaque fois, il faut repenser comment influencer la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Dans le cas de Coca Cola, par exemple, le facteur crucial \u00e9tait l\u2019existence un produit unique, internationalement connu et tr\u00e8s visible. La soci\u00e9t\u00e9 \u00e9tait donc vuln\u00e9rable \u00e0 un boycott international. On ne peut pas boycotter Unilever de cette fa\u00e7on. A l\u2019origine, Unilever avait 400 marques. Elles sont moins nombreuses maintenant mais le nom Unilever n\u2019appara\u00eet sur aucune. Quant aux possibilit\u00e9s d\u2019action des syndicats, dans certains pays, notamment en Scandinavie, les gr\u00e8ves de solidarit\u00e9 internationales sont l\u00e9gales.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les syndicats scandinaves utilisent cet instrument ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Cela d\u00e9pend du cas. S\u2019ils consid\u00e8rent que le conflit est s\u00e9rieux et grave, ils entrent en action. On a eu peu de cas jusqu\u2019ici. Ils ont d\u00e9clar\u00e9 des gr\u00e8ves de solidarit\u00e9 dans des conflits avec Nestl\u00e9, Coca Cola et Unilever. Mais comme partout, la gr\u00e8ve est le dernier recours. Si nous pouvons atteindre nos objectifs sans gr\u00e8ve, \u00e7a va aussi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>A quelles autres pressions les soci\u00e9t\u00e9s transnationales r\u00e9agissent-elles ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La mauvaise publicit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire les mauvaises relations publiques, les mauvaises r\u00e9actions des consommateurs, une mauvaise image.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les diff\u00e9rents conflits, parfois graves, avec les STN, ont-ils chang\u00e9 leur attitude vis-\u00e0-vis des syndicats et de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La situation a chang\u00e9 parce que l\u2019UITA a commenc\u00e9 \u00e0 signer des accords avec les transnationales pour garantir les droits syndicaux fondamentaux.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelles soci\u00e9t\u00e9s ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Avec deux soci\u00e9t\u00e9s fran\u00e7aises, Danone et la cha\u00eene h\u00f4teli\u00e8re Accor, et avec Chiquita Brands International. J\u2019ai encore sign\u00e9 l\u2019accord Danone en 1988 et Accor, en 1995. Chiquita est venu cette ann\u00e9e. L\u2019accord Danone va plus loin que les autres. Il ne concerne pas seulement la garanties des droits syndicaux \u00e9l\u00e9mentaires mais aussi l\u2019\u00e9galit\u00e9 entre hommes et femmes, le m\u00eame niveau d\u2019information sur les probl\u00e8mes \u00e9conomiques et sociaux de la soci\u00e9t\u00e9 dans tous les lieux de travail, et la formation professionnelle lors de l\u2019introduction de nouvelles technologies de production. Un avenant, sur les questions de sant\u00e9 et de s\u00e9curit\u00e9 des travailleurs a \u00e9t\u00e9 rajout\u00e9 plus tard. Cet accord est administr\u00e9 conjointement par l\u2019UITA et la direction du groupe mais aussi par les directions locales et les syndicats dans chaque entreprise.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>D\u2019o\u00f9 vient un tel accord ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9terminant dans le cas de Danone \u00e9tait le sens social remarquable de la direction du groupe. Son ancien pr\u00e9sident, Antoine Riboud, \u00e9tait un catholique de gauche, tr\u00e8s ouvert aux syndicats. Avec cet accord, il voulait donner une image progressiste au groupe Danone. Il voulait aussi prot\u00e9ger la soci\u00e9t\u00e9 contre des conflits en les identifiant \u00e0 temps et en les r\u00e9solvant. Avec cet accord, un r\u00e9seau d\u2019information parall\u00e8le a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 dans tout le groupe pour, disons, compl\u00e9ter l\u2019information donn\u00e9e par chacune des directions. Je pense que l\u2019accord avec Danone a \u00e9t\u00e9 dans une certaine mesure le r\u00e9sultat du conflit avec Coca Cola, c\u2019est-\u00e0-dire de la fa\u00e7on dont l\u2019UITA a men\u00e9 ce conflit, avec la duret\u00e9 n\u00e9cessaire et jusqu\u2019au succ\u00e8s. Cela a donn\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 diff\u00e9rentes soci\u00e9t\u00e9s transnationales, qui se sont montr\u00e9es dispos\u00e9es \u00e0 entrer en mati\u00e8re avec nous.<\/p>\n<p>Au niveau europ\u00e9en, il existe maintenant une quarantaine d\u2019accords, mais la volont\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s de n\u00e9gocier, et la base sur laquelle ces accords sont conclu ont leur origine au niveau international et non pas europ\u00e9en.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Toujours sur Danone, comment l\u2019accord a-t-il \u00e9t\u00e9 assum\u00e9 par les organisations membres et comment se le sont-elles appropri\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Une fois que la soci\u00e9t\u00e9 a indiqu\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait dispos\u00e9e \u00e0 conclure un accord, nous avons eu une s\u00e9rie de r\u00e9unions avec nos organisations membres dans cette soci\u00e9t\u00e9 pour discuter des probl\u00e8mes et des objectifs. C\u2019est sur la base de ces discussions internes que nous avons ensuite rencontr\u00e9 la direction et que nous avons n\u00e9goci\u00e9. Le but de cet accord \u00e9tait de garantir les droits syndicaux et d\u2019ouvrir des espaces d\u2019actions aux organisations nationales.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais selon les rapports au comit\u00e9 ex\u00e9cutif de l\u2019UITA, plusieurs syndicats ont \u00e9t\u00e9 lents \u00e0 accepter certains aspects de l\u2019accord et ne les ont appliqu\u00e9 qu\u2019au minimum, notamment sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 hommes-femmes.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Tu as raison, c\u2019est un cas sp\u00e9cial. Toutes les organisations membres ont vot\u00e9 pour l\u2019accord mais ensuite, \u00e0 part une minorit\u00e9, elles ne l\u2019ont pas appliqu\u00e9. Nous avons donc d\u00fb discuter avec nos membres. Un certain nombre, pas tous, ont alors nomm\u00e9 des femmes au niveau local pour surveiller l\u2019application de l\u2019accord, qui a pu commencer \u00e0 fonctionner. Auparavant, nous \u00e9tions dans une situation o\u00f9 les directions locales de Danone \u00e9taient parfois plus progressistes que nos propres membres, c\u2019\u00e9tait g\u00eanant. Ici, nous sommes devant la difficult\u00e9 des syndicats \u00e0 assumer concr\u00e8tement l\u2019\u00e9galit\u00e9. Tandis que lorsqu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019information dans tous les lieux de travail, tout le monde \u00e9tait d\u2019accord.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi cette revendication sur l\u2019information ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Nous nous \u00e9tions rendus compte que dans le groupe Danone, seuls les Allemands et les Fran\u00e7ais recevaient l\u2019information suffisante dans leurs entreprises, alors que par exemple les Espagnols ne recevaient rien et les Italiens tr\u00e8s peu. C\u2019est ainsi que nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s \u00e0 demander que l\u2019information soit partout aussi compl\u00e8te que l\u00e0 o\u00f9 elle l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi y avait-il une telle diff\u00e9rence ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les directions locales avaient chacune leur propre politique d\u2019information et le groupe n\u2019y avait pas vu de probl\u00e8me, bien que Danone soit tr\u00e8s centralis\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019accord avec Accor a-t-il \u00e9volu\u00e9 de la m\u00eame fa\u00e7on que celui avec Danone ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Chez Accor, une de nos organisations affili\u00e9es fran\u00e7aises avait de bonnes relations avec la direction du groupe et lui a sugg\u00e9r\u00e9 de passer un accord avec l\u2019UITA, pour des raisons plus ou moins semblables \u00e0 celles de Danone, Accor a accept\u00e9. Apr\u00e8s deux r\u00e9unions, nous avons sign\u00e9 un accord dont le point essentiel portait sur les droits syndicaux. Entre temps, je crois, il a \u00e9t\u00e9 \u00e9largi \u00e0 la question de l\u2019\u00e9galit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y avait-il une raison \u00e0 cet \u00e9largissement ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il fallait couvrir d\u2019autres questions que celle des droits syndicaux. Une fois le principe \u00e9tabli que l\u2019on peut aborder d\u2019autres questions, celles-ci se pr\u00e9sentent naturellement: celle de l&#8217;\u00e9galit\u00e9 se pose un peu partout. Et peu \u00e0 peu, un accord comme celui avec Danone, qui touche une vari\u00e9t\u00e9 de probl\u00e8mes, finit par s\u2019approcher d\u2019une convention collective internationale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que c\u2019est dans cette direction que vont les choses ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Sur quoi devraient porter \u00e0 l\u2019avenir des conventions collectives internationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Sur des questions de principe, mais qui vont au-del\u00e0 du seul respect des droits syndicaux, comme par exemple la sant\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 au travail, l\u2019\u00e9galit\u00e9, bien s\u00fbr, l\u2019information optimum, dans toutes les entreprises, la formation, les qualifications, la s\u00e9curit\u00e9 de l\u2019emploi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>N\u2019y a-t-il pas un danger que l\u2019intervention de l\u2019UITA \u00e0 travers des conventions internationales m\u00e8ne \u00e0 un conflit avec les conventions collectives nationales et qu\u2019elle se m\u00eale de question de salaire \u00e0 la place des organisations nationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, l\u2019UITA ne se met pas \u00e0 la place des affili\u00e9s nationaux. Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 dans ses intentions de s\u2019engager dans des n\u00e9gociations collectives \u00e0 la place de ses membres. Cependant, je n\u2019exclurais pas compl\u00e8tement cette perspective \u00e0 terme. Les structures syndicales devraient changer et l\u2019UITA devrait devenir un vrai syndicat international avec la capacit\u00e9 de n\u00e9gocier.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais est-ce qu\u2019un tel changement ne risquerait pas de provoquer une division entre les syndiqu\u00e9s des transnationales et les syndiqu\u00e9s des soci\u00e9t\u00e9s locales ou nationales, mettant ainsi en danger le syst\u00e8me national de n\u00e9gociation collective, comme par exemple en Allemagne les accords salariaux par secteur ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il n\u2019est pas question que les accords avec les transnationales remplacent les accords nationaux ou empi\u00e8tent sur eux. Ce qui est concevable, c\u2019est qu\u2019en plus de ces accords salariaux nationaux, il puisse y avoir des accords cadre avec des soci\u00e9t\u00e9s transnationales, accords qui ne devraient pas \u00eatre inf\u00e9rieurs aux conditions \u00e9tablies par la n\u00e9gociation nationale. Il n\u2019y a rien de nouveau \u00e0 cela. Le principe de l\u2019accord cadre existe depuis longtemps au niveau national et peut \u00eatre transpos\u00e9 au niveau international. Mais cela signifie que les syndicats nationaux soient pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer une partie importante de leur autorit\u00e9 \u00e0 l\u2019organisation syndicale internationale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce qu\u2019ils sont pr\u00eats \u00e0 le faire ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas pour le moment. Ils pourraient l\u2019\u00eatre, l\u2019id\u00e9e n\u2019a jamais disparu et continuera \u00e0 \u00eatre discut\u00e9e sous diff\u00e9rentes formes. Je pense que c\u2019est une \u00e9volution in\u00e9vitable.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>A cause de la transnationalisation croissante et des organisations politiques r\u00e9gionales. Par exemple, si nous regardons l\u2019Union europ\u00e9enne, l\u2019harmonisation de la l\u00e9gislation, des conditions de travail et le souci de plus en plus grand de la Commission de les faire appliquer dans tous les pays cr\u00e9ent les conditions pr\u00e9alables \u00e0 des fusions syndicales internationales. Ce n\u2019est que l\u2019extension de ce qui s\u2019est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 au niveau national. Les syndicats ont commenc\u00e9 par fusionner au niveau local et finalement au niveau national. Le probl\u00e8me de base n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s diff\u00e9rent.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Revenons \u00e0 un aspect que tu viens de mentionne<strong>R : <\/strong>est-ce que les n\u00e9gociations et les accords avec soci\u00e9t\u00e9s transnationales ne divisent pas les travailleurs entre ceux qui, dans les STN, sont repr\u00e9sent\u00e9s par des organisations syndicales internationales fortes et influentes, et ceux qui sont dans des entreprises locales ou nationales, mal organis\u00e9s et n\u00e9glig\u00e9s du point de vue syndical ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce probl\u00e8me existe d\u00e9j\u00e0. Il ne s\u2019est pas cr\u00e9\u00e9 parce que des organisations syndicales telles que l\u2019UITA ont conclu des accords internationaux. Pour certains groupes, les conditions de travail sont meilleures et les salaires plus \u00e9lev\u00e9s que dans de petites entreprises. Cela n\u2019arrive pas seulement dans des pays du tiers monde mais c\u2019est l\u00e0 que c\u2019est particuli\u00e8rement marqu\u00e9. C\u2019est l\u00e0 que les STN paient en g\u00e9n\u00e9ral des salaires plus \u00e9lev\u00e9s que les entreprises locales. C\u2019est un probl\u00e8me r\u00e9el et c\u2019est pour cela qu\u2019il faut veiller au plan national que l\u2019ensemble du syndicat, partout o\u00f9 il est repr\u00e9sent\u00e9, avance \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame vitesse. Encore une fois, ce n\u2019est pas quelque chose d\u2019inhabituel ou nouveau pour les syndicats. Le niveau national n\u2019est pas diff\u00e9rent. Mais \u00e9videmment, cela signifie que nous ne pouvons pas conclure des accords internationaux qui pourraient affaiblir les accords nationaux.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Jusqu\u2019o\u00f9 vont les accords internationaux que l\u2019UITA a conclus jusqu\u2019ici et pourrait conclure dans un avenir pr\u00e9visible ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans un avenir pr\u00e9visible, je pense que seuls des accords cadres pourront \u00eatre conclus.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ce qui est maintenant devenu possible au niveau europ\u00e9en par les conseils d\u2019entreprises europ\u00e9ens est-il compl\u00e9mentaire au travail de l\u2019UITA sur les STN ou repr\u00e9sente-t-il une menace ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il n\u2019y a pas de r\u00e9ponse g\u00e9n\u00e9rale \u00e0 cette question. Cela d\u00e9pend des soci\u00e9t\u00e9s concern\u00e9es, de la fa\u00e7on dont l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne voit son propre r\u00f4le et g\u00e8re la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats dans les conseils europ\u00e9ens d\u2019entreprise.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela veut-il dire que la politique syndicale europ\u00e9enne sur les transnationales diverge de celle de l\u2019Internationale, celle de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans certains cas oui, dans d\u2019autres non. Cela d\u00e9pend de l\u2019histoire de chaque cas. Prenons Danone. Ce qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019origine un conseil d\u2019entreprise international est consid\u00e9r\u00e9 maintenant comme un conseil d\u2019entreprise europ\u00e9en, dans lequel cependant la repr\u00e9sentation des syndicats non europ\u00e9ens est garantie par la participation des secr\u00e9tariats r\u00e9gionaux de l\u2019UITA aux r\u00e9unions. Ils sont reconnus par Danone comme des repr\u00e9sentants des syndicats affili\u00e9s \u00e0 l\u2019UITA dans leur r\u00e9gion, ce qui renforce consid\u00e9rablement la l\u00e9gitimit\u00e9 de l\u2019UITA. Je pense que Danone a d\u00e9cid\u00e9 de restreindre la repr\u00e9sentation des syndicats non europ\u00e9ens aux secr\u00e9taires r\u00e9gionaux de l\u2019UITA surtout pour des raisons de co\u00fbt. Mais le conseil d\u2019entreprise Danone est n\u00e9anmoins un conseil d\u2019entreprise international, et non europ\u00e9en comme son nom l\u2019indique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Il semble y avoir eu de fortes tensions ou comp\u00e9tition sur les transnationales entre la politique du SETA-UITA et celle de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA a toujours cherch\u00e9 \u00e0 transformer les conseils europ\u00e9ens d\u2019entreprises en conseils internationaux. Elle y a r\u00e9ussi dans certains cas, quand les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s europ\u00e9ens des travailleurs invitent des repr\u00e9sentants d\u2019autres r\u00e9gions \u00e0 leurs r\u00e9unions internes. Par exemple, chez United Biscuits, la F\u00e9d\u00e9ration am\u00e9ricaine des travailleurs de la boulangerie participe aux r\u00e9unions internes du groupe travailleur du conseil d\u2019entreprise europ\u00e9en. Cependant, dans les r\u00e9unions avec les employeurs, seuls les repr\u00e9sentants europ\u00e9ens ont jusqu\u2019ici \u00e9t\u00e9 admis. Sauf chez Danone et Accor.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA participe-t-elle syst\u00e9matiquement aux r\u00e9unions des conseils d\u2019entreprises europ\u00e9ens ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En principe oui, mais en pratique, elle n\u2019a pas pu le faire partout et pas \u00e0 un degr\u00e9 suffisant.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que cela ne risque pas de conduire \u00e0 un divorce entre la repr\u00e9sentation dans les transnationales au niveau europ\u00e9en et au niveau international ou global, d\u00fb \u00e0 une meilleure information et \u00e0 des accords limit\u00e9s \u00e0 la r\u00e9gion ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est un danger r\u00e9el. Mais dans le cadre des conseils d\u2019entreprises europ\u00e9ens, nous avons essay\u00e9 d\u2019atteindre deux objectifs : en premier lieu, d\u2019\u00e9tendre leur domaine d\u2019activit\u00e9 le plus possible g\u00e9ographiquement, d\u2019abord \u00e0 toute l\u2019Europe au lieu de les limiter \u00e0 l\u2019Union europ\u00e9enne, ensuite au-del\u00e0 de l\u2019Europe, partout o\u00f9 la soci\u00e9t\u00e9 a des filiales. En deuxi\u00e8me lieu, d\u2019aller au-del\u00e0 de leur fonction d\u2019information et de consultation et de les convertir en des organes de n\u00e9gociation. Dans certains cas nous avons r\u00e9ussi, dans d\u2019autres pas. Par exemple, Nestl\u00e9 a accept\u00e9 que les incidents ou les probl\u00e8mes se produisant hors de l\u2019Europe puissent \u00eatre discut\u00e9s. Plus tard, apr\u00e8s mon temps, des r\u00e9unions r\u00e9gionales Nestl\u00e9 ont eu lieu avec la participation des organisations r\u00e9gionales. L\u2019objectif de l\u2019UITA, c\u2019est, au bout d\u2019un certain temps, de tout r\u00e9unir sous une forme institutionnalis\u00e9e au niveau international, y compris avec la participation des directions centrale et r\u00e9gionale de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>J\u2019aimerais revenir \u00e0 un niveau plus g\u00e9n\u00e9ral. Quel est le r\u00f4le du travail sur les STN pour l\u2019existence de l\u2019UITA et la vision qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je ne pense pas que c\u2019est un facteur d\u00e9cisif pour l\u2019UITA en tant que telle. Apr\u00e8s tout, l\u2019UITA est plus vieille que la transnationalisation de l\u2019\u00e9conomie mondiale. C\u2019est vrai qu\u2019il y a eu une transnationalisation depuis le XIXe si\u00e8cle mais pas sous la forme qu\u2019elle a prise actuellement. D\u2019ailleurs, dans le cas de l\u2019UITA, la majorit\u00e9 des membres n\u2019est probablement pas employ\u00e9e dans des soci\u00e9t\u00e9s transnationales. L\u2019existence de l\u2019UITA ne d\u00e9pend donc pas de son travail sur les STN. Mais celui-ci a chang\u00e9 l\u2019UITA : il est pour beaucoup dans son \u00e9volution, d\u2019une organisation bo\u00eete aux lettres \u00e0 une organisation de combat.<\/p>\n<p>L\u2019appellation \u00ab organisation bo\u00eete aux lettres \u00bb n\u2019est pas forc\u00e9ment p\u00e9jorative, les bo\u00eetes aux lettres sont utiles. Dans ce cadre, la fonction d\u2019une organisation \u00e9tait surtout l\u2019\u00e9change d\u2019information, par exemple, sur les accords conclus dans diff\u00e9rents pays, sur les comparaisons des niveaux de salaires et de conditions de travail, etc. Et, avant cela, la lutte contre les briseurs de gr\u00e8ves. Avant l\u2019essor des soci\u00e9t\u00e9s transnationales, l\u2019UITA avait des fonctions. Elle continue d\u2019avoir les m\u00eames pour ceux de ses membres qui ne travaillent pas dans les STN. Mais elle se serait condamn\u00e9e au d\u00e9clin si elle ne s\u2019\u00e9tait pas engag\u00e9e sur le terrain des STN. Organiser la solidarit\u00e9 et les actions communes au niveau des transnationales est devenu un d\u00e9fi pour les organisations affili\u00e9es, donc l\u2019une des t\u00e2ches centrales de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Peux-tu faire un bilan, ou plut\u00f4t un bilan int\u00e9rimaire, de l\u2019activit\u00e9 transnationale de l\u2019UITA, dans laquelle tu as jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif depuis les ann\u00e9es 1960-70 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Depuis ce temps l\u00e0, comme je l\u2019ai dit, il se passe chaque semaine quelque chose, sans que cela soit un conflit spectaculaire. L\u2019UITA travaille continuellement sur un grand nombre de transnationales. Cela va de l\u2019\u00e9change d\u2019information jusqu\u2019\u00e0 la mise sous pression des directions. R\u00e9sultat, dans la plupart des cas, les organisations membres ont eu le sentiment de recevoir du soutien, elles ont travers\u00e9 ces conflits avec succ\u00e8s. Le poids et la contribution de l\u2019organisation dans la solution des conflits locaux ont un impact certain. Je vois cela comme un succ\u00e8s, pas toujours imm\u00e9diatement visible ou tangible mais assez tangible quand on consid\u00e8re les conflits cas par cas, moins visible parce que la plupart d\u2019entre eux ne sont m\u00eame pas publiquement connus.<\/p>\n<p><strong><em> Les syndicats et les droits de l\u2019homme<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Tu as dit que ces conflits avec les soci\u00e9t\u00e9s transnationales ne concernaient pas seulement des conditions de travail mais des questions de principe, notamment la reconnaissance et le respect des droits syndicaux et humains \u00e9l\u00e9mentaires. Depuis lors, il arrive souvent que l\u2019UITA doivent mobiliser ses affili\u00e9s pour les d\u00e9fendre. Comment a \u00e9volu\u00e9 la politique de l\u2019UITA dans ce domaine pendant que tu \u00e9tais secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ces t\u00e2ches ont pris de l\u2019ampleur au fur et \u00e0 mesure que l\u2019UITA a \u00e9tendu son domaine d\u2019action \u00e0 des r\u00e9gions o\u00f9 la question des droits de l\u2019homme se posait d\u2019une fa\u00e7on aig\u00fce, o\u00f9 les droits syndicaux \u00e9taient ignor\u00e9s ou viol\u00e9s et o\u00f9 les droits de l\u2019homme en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9taient menac\u00e9s : en Am\u00e9rique latine, dans une certaine mesure en Asie, en Afrique. Le point de d\u00e9part de notre action a \u00e9t\u00e9 naturellement la d\u00e9fense des droits syndicaux.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Tu veux dire que c\u2019\u00e9tait d\u2019abord les droits syndicaux et ensuite les droits de l\u2019homme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas exactement. Tout d\u2019abord, la question de la d\u00e9mocratie pr\u00e9c\u00e8de celle des droits syndicaux. Seules les d\u00e9mocraties bien \u00e9tablies offrent l\u2019espace n\u00e9cessaire au d\u00e9veloppement de l\u2019action syndicale. Alors que dans des r\u00e9gimes non d\u00e9mocratiques, autoritaires, sans parler des r\u00e9gimes totalitaires, il n\u2019y a pas de place pour les syndicats. Nous avons eu cette exp\u00e9rience en Am\u00e9rique latine, o\u00f9 peu de temps apr\u00e8s la fondation de l\u2019organisation r\u00e9gionale, nous avons eu \u00e0 combattre diff\u00e9rentes dictatures militaires.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment l\u2019UITA a-t-elle r\u00e9agi \u00e0 la violation des droits syndicaux ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par des campagnes publiques et par des d\u00e9clarations. Des actions d\u2019envergure n\u2019ont r\u00e9ellement commenc\u00e9 que dans les ann\u00e9es 1970. La campagne sur Coca Cola au Guatemala montre bien comment ces questions \u00e9taient li\u00e9es : les questions de droits de l\u2019homme et l\u2019action contre une STN allaient ensemble. C\u2019est Amnesty International qui avait la premi\u00e8re attir\u00e9 notre attention sur le probl\u00e8me existant au Guatemala. Amnesty International m\u2019avait invit\u00e9 en tant que secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019UITA \u00e0 participer \u00e0 une mission au Guatemala \u00e0 cause de la situation dans une usine d\u2019embouteillage de Coca Cola. Lors de cette mission, j\u2019avais pris contact avec le syndicat de cette usine puis j\u2019ai fait un rapport au comit\u00e9 ex\u00e9cutif de l\u2019UITA. Celui-ci a d\u00e9cid\u00e9 que nous devions intervenir et prendre contact avec Coca Cola. C\u2019est comme \u00e7a que cette action a commenc\u00e9. Son origine \u00e9tait donc le lien entre les droits syndicaux, les droits de l\u2019homme et le fonctionnement d\u2019une STN dans un pays o\u00f9 tous ces droits \u00e9taient syst\u00e9matiquement viol\u00e9s et qui elle-m\u00eame les violait.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quels \u00e9taient les moyens de pressions de l\u2019UITA sur les questions de droits de l\u2019homme?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Des actions publiques et la coop\u00e9ration, parfois publique parfois non, avec des organisations des droits de l\u2019homme ; convaincre d\u2019autres organisations syndicales, des secr\u00e9tariats professionnels internationaux ou la CISL, de donner la priorit\u00e9 \u00e0 certaines situations qui nous semblaient graves.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les relations avec les organisations de droits de l\u2019homme telles que Amnesty International, La Ligue des droits de l\u2019homme ou Human Rights Watch sont-elles continues ou ad hoc ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce sont des relations ad hoc, m\u00eame avec Amnesty. Une fois de plus, c\u2019est le manque de ressources mat\u00e9rielles qui nous emp\u00eache de maintenir des relations continues en dehors des cas d\u2019urgence.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui constitue une casus belli dans le cas de violation de droits de l\u2019homme ? Qu\u2019est-ce qui cause une intervention de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Grosso modo, quand la survie d\u2019un syndicat est en jeu.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que le fait qu\u2019un grand nombre de violations de droits syndicaux ont lieu dans les transnationales permet \u00e0 l\u2019UITA d\u2019exercer une plus grande influence ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Certainement. Il y a plus de possibilit\u00e9 de faire pression sur les transnationales que sur les soci\u00e9t\u00e9s qui n\u2019existent qu\u2019au niveau national.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela pourrait aussi dire que les structures des soci\u00e9t\u00e9s transnationales contribuent sans le vouloir \u00e0 cr\u00e9er des conditions favorables \u00e0 l\u2019action syndicale pour la d\u00e9fense des droits syndicaux.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, parce qu\u2019elles sont par nature internationales.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que toutes les organisations membres acceptent de la m\u00eame mani\u00e8re et partout les principes syndicaux de base ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je dirais que oui. Ceci n\u2019implique pas forc\u00e9ment que la volont\u00e9 politique de se battre pour eux est pr\u00e9sente partout et au m\u00eame degr\u00e9. Ceci est une autre question. Il n\u2019y a pas de diff\u00e9rence d\u2019opinion sur l\u2019importance de ces principes mais il peut y avoir des diff\u00e9rends sur les moyens consid\u00e9r\u00e9s comme raisonnables pour r\u00e9agir \u00e0 leur violation.<\/p>\n<p><strong>R :<\/strong> En g\u00e9n\u00e9ral, la violation des droits syndicaux mobilise-t-elle les affili\u00e9s ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Seulement quand elles sont tr\u00e8s graves. Apr\u00e8s tout, les droits syndicaux sont constamment viol\u00e9s, partout, et pas seulement dans le tiers monde, \u00e9galement dans les pays industrialis\u00e9s d\u2019Europe et aux Etats-Unis. S\u2019il appara\u00eet que les organisations concern\u00e9es peuvent faire face par elles-m\u00eames, on ne peut pas mobiliser les autres. Quand il est \u00e9vident qu\u2019une intervention ext\u00e9rieure est n\u00e9cessaire et peut jouer un r\u00f4le important, on peut mobiliser. Depuis les ann\u00e9es 1970, la prise de conscience de ce probl\u00e8me est devenu plus claire et g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p><strong><em> Programmes de formation et d\u2019organisation<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>En plus du soutien aux syndicats menac\u00e9s dans leurs droits et m\u00eame dans leur existence, ou en position de faiblesse dans les conflits avec les transnationales, l\u2019UITA a ajout\u00e9, depuis la fin des ann\u00e9es septante, des programmes syst\u00e9matiques de formation pour promouvoir le d\u00e9veloppement des syndicats, particuli\u00e8rement en Am\u00e9rique latine, en Afrique et en Asie et ainsi renforcer sa capacit\u00e9 d\u2019action, notamment lors de conflits. L\u2019un de ces programmes, en coop\u00e9ration avec les syndicats su\u00e9dois, a pris une envergure impressionnante, autant sur le plan financier que sur le plan organisationnel. Quelle en a \u00e9t\u00e9 l\u2019origine ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA a accept\u00e9 la proposition de son pr\u00e9sident su\u00e9dois, Sigvard Nystr\u00f6m, qui nous avait indiqu\u00e9 que des ressources pouvaient \u00eatre mises \u00e0 disposition de l\u2019UITA pour un programme de formation. L\u2019UITA avait pu accepter cette offre parce que nous nous \u00e9tions assur\u00e9s qu\u2019il n\u2019y avait aucune condition attach\u00e9e, autre que les fonds devaient \u00eatre d\u00e9pens\u00e9s pour le but auquel ils \u00e9taient destin\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi l\u2019UITA s\u2019est-elle impliqu\u00e9e dans un programme financ\u00e9 par l\u2019ext\u00e9rieur ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA voulait donner \u00e0 ses organisations membres qui en avaient besoin une aide sur le plan de l\u2019organisation. Elle ne pouvait le faire par ses propres moyens parce ses membres n\u2019\u00e9taient pas dispos\u00e9s \u00e0 mobiliser leurs propres ressources \u00e0 cette \u00e9chelle.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Sur quels sujets portaient ce programme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Des cours de formation. Le programme permettait d\u2019organiser des cours au niveau national. Mais il y avait aussi des s\u00e9minaires et des r\u00e9unions au niveau r\u00e9gional et dans certains cas au niveau inter-r\u00e9gional, o\u00f9 des int\u00e9r\u00eats communs tels que le travail sur les transnationales ou le recrutement pouvaient \u00eatre discut\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quel a \u00e9t\u00e9 l\u2019effet de ce programme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il a permis de renforcer les comp\u00e9tences n\u00e9cessaires pour le travail syndical. En outre, il a certainement favoriser un sens de l\u2019appartenance \u00e0 l\u2019internationale dans la mesure o\u00f9 il r\u00e9unissait des syndicalistes de diff\u00e9rents pays qui ont pu ainsi nou\u00e9 des contacts plus \u00e9troits. Il est difficile d\u2019\u00e9tablir une relation directe et mesurable entre un tel programme et ses effets.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce qu\u2019apr\u00e8s la fin de leur programme, les organisations membres ont pu continuer le travail par elles-m\u00eames, comme c\u2019\u00e9tait le but ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Certains de ces programmes ont \u00e9t\u00e9 poursuivis, d\u2019autres ont pris fin, d\u2019autres encore ont continu\u00e9 sous d\u2019autres formes. Le r\u00e9sultat final a cependant \u00e9t\u00e9 que nous avons enti\u00e8rement chang\u00e9 de conception et qu\u2019\u00e0 la place d\u2019un programme de formation et d\u2019\u00e9ducation, nous avons lanc\u00e9 un programme de d\u00e9veloppement syndical.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelle \u00e9tait cette diff\u00e9rence de conception ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Surtout une d\u00e9finition plus pr\u00e9cise des objectifs, surtout le d\u00e9veloppement des capacit\u00e9s, ce pourquoi ce nom de d\u00e9veloppement syndical. Cette activit\u00e9 est mesurable par l\u2019accroissement du nombre des membres, la capacit\u00e9 de prendre part \u00e0 une action internationale, le renforcement de la structure de l\u2019organisation, etc.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Je voudrais revenir sur la question du financement. Les organisations donatrices ont-elles continu\u00e9 \u00e0 maintenir leur aide \u00ab sans condition \u00bb dans le long terme ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y a eu parfois des difficult\u00e9s, quand il est finalement apparu que la mise \u00e0 disposition des fonds \u00e9tait malgr\u00e9 tout sujette \u00e0 certaines conditions : certaines priorit\u00e9s g\u00e9ographiques, pr\u00e9f\u00e9rences ou proc\u00e9dures. Les difficult\u00e9s ont cependant \u00e9t\u00e9 r\u00e9solues en r\u00e9tablissant l\u2019inconditionnalit\u00e9 d\u2019origine.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ces conditions ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans certains cas, ce type de programmes est plus motiv\u00e9 par des consid\u00e9rations internes des organisations appel\u00e9es donatrices que par les besoins de ceux qui re\u00e7oivent l\u2019argent. Quand cela a \u00e9t\u00e9 le cas, nous l\u2019avons arr\u00eat\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ces programmes sont consid\u00e9rables. Ne signifient-ils pas que l\u2019UITA est d\u00e9pendante de ressources qu\u2019elle ne contr\u00f4le pas et qui en fin de compte ne sont pas disponibles sans r\u00e9serve pour les membres ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Une d\u00e9pendance ne peut exister que s\u2019il n\u2019y a plus la volont\u00e9 politique de refuser un programme qui n\u2019est pas conforme aux objectifs donn\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA aurait-elle pu se permettre d\u2019arr\u00eater le programme su\u00e9dois depuis 1977-78 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, absolument.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela n\u2019aurait-il pas s\u00e9rieusement perturb\u00e9 les relations avec les affil\u00e9s du tiers monde ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Cela aurait surtout perturb\u00e9 les relations avec les organisations su\u00e9doises. C\u2019est elles qui auraient d\u00fb expliquer ce que le programme signifiait pour elles et pour l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong><em> L\u2019OIT et d\u2019autres organisations intergouvernementales<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Parmi les t\u00e2ches des organisations syndicales internationales, il y a aussi la d\u00e9fense de leurs int\u00e9r\u00eats au niveau des organisations intergouvernementales. Quelle est l\u2019importance de telles organisations, en particulier l\u2019Organisation internationale du Travail (OIT) ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pour l\u2019UITA, l\u2019OIT est sans doute la plus importante des institutions intergouvernementales. Les r\u00e9unions techniques sont particuli\u00e8rement importantes dans le secteur professionnel de l\u2019UITA, alimentation, agriculture, h\u00f4tels et restaurants, tourisme. Elles donnent la possibilit\u00e9, malheureusement peu fr\u00e9quente, aux organisations membres de se rencontrer, de discuter d\u2019actions communes, d\u2019adopter des r\u00e9solutions communes avec les employeurs qui \u00e9tablissent des normes dans leurs secteurs.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelle est l\u2019importance de ces normes ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Elles ont une importance politique dans la mesure o\u00f9, en cas de conflit, la r\u00e9f\u00e9rence aux normes peut servir \u00e0 affaiblir la position d\u2019 employeurs ou de gouvernements.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA a-t-elle \u00e9t\u00e9 en mesure d\u2019influencer s\u00e9rieusement l\u2019ordre du jour des conf\u00e9rences ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En principe, le BIT fixe l\u2019ordre du jour en consultation avec le groupe des travailleurs et le groupe des employeurs. Mais en fait, chaque r\u00e9union peut, s\u2019il y a accord des deux parties, fixer au moins partiellement l\u2019ordre du jour de la r\u00e9union suivante. Dans le pass\u00e9, jusque vers le milieu des ann\u00e9es 1980, il n\u2019y avait pas de difficult\u00e9s majeures pour s\u2019entendre sur des points communs. Puis, les employeurs ont chang\u00e9 leur politique vis-\u00e0-vis de l\u2019OIT pour passer \u00e0 l\u2019opposition. Ils sont maintenant beaucoup moins pr\u00eats \u00e0 coop\u00e9rer, ils sont plus sur une ligne de confrontation. Faire \u00e9chouer une r\u00e9union ne leur fait plus de probl\u00e8me.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quel r\u00f4le jouent dans la politique l\u2019UITA les normes de l\u2019OIT ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ajout\u00e9es aux conf\u00e9rences techniques, elles ont une fonction importante. Dans notre domaine d\u2019activit\u00e9, il y a en particulier les conventions sur l\u2019industrie h\u00f4teli\u00e8re et les travailleurs \u00e0 domicile. Mais il y a aussi les conventions g\u00e9n\u00e9rales qui garantissent les principaux droits syndicaux. Il est devenu tr\u00e8s difficile de conclure des conventions par secteur parce que depuis quelques ann\u00e9es, les employeurs y sont syst\u00e9matiquement oppos\u00e9s. Cela est \u00e9vident dans la politique de l\u2019organisation internationale des employeurs (OIE). Les d\u00e9l\u00e9gations d\u2019employeurs dans nos secteurs ont n\u00e9goci\u00e9 avec nous \u00e0 plusieurs occasions et nous serions arriv\u00e9s \u00e0 des accords si l\u2019OIE n\u2019\u00e9tait pas intervenue pour les rappeler \u00e0 l\u2019ordre.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans l\u2019OIT, organisation tripartite, il suffirait que les syndicats et les gouvernements s\u2019allient pour qu\u2019une convention soit adopt\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, et c\u2019est ce qui est arriv\u00e9. Notre convention sur l\u2019h\u00f4tellerie a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e par une majorit\u00e9 tr\u00e8s \u00e9troite, comme la convention sur le travail \u00e0 domicile. L\u2019UITA a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans les deux cas, mais par la suite, les ratifications de ces conventions par les parlements qui doivent les int\u00e9grer dans les l\u00e9gislations nationales, tardent.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que l\u2019UITA cherche \u00e0 faire avancer le processus de ratification par des campagnes dans les diff\u00e9rents pays ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans nos r\u00e9unions de secteur, des rapports de situation sont pr\u00e9sent\u00e9s par nos organisations membres et les affili\u00e9s sont appel\u00e9s \u00e0 suivre ces dossiers. Mais on ne peut pas dire que de r\u00e9elles campagnes soient syst\u00e9matiquement organis\u00e9es avec la participation des membres.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi pas ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par manque de ressources.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019OIT est certainement la plus importante des organisations intergouvernementales pour l\u2019UITA, mais il y en a d\u2019autres pour l\u2019internationale des travailleurs de l\u2019alimentation.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y en a une importante, avec laquelle nous n\u2019avons que tr\u00e8s rarement collabor\u00e9, par manque de moyens, c\u2019est la FAO et le Codex Alimentarius qu\u2019elle a mis sur pied. Nous aurions aussi pu collaborer avec le Programme des Nations Unies pour le D\u00e9veloppement, le PNUD, ou encore avec l\u2019 Organisation des Nations Unies pour le d\u00e9veloppement, l\u2019ONUDI.<\/p>\n<p>Il existe un certain nombre d\u2019organisations au sein du syst\u00e8me des Nations Unies qui touchent aux int\u00e9r\u00eats des syndicats de l\u2019alimentation, de l\u2019agriculture ou des h\u00f4tels. L\u2019UITA n\u2019a jamais eu les moyens de s\u2019engager suffisamment dans ces institutions. Ce n\u2019\u00e9tait pas notre priorit\u00e9. Si nous l\u2019avions fait, tout le secr\u00e9tariat aurait d\u00fb s\u2019en occuper \u00e0 plein temps. Nous ne pouvions pas nous le permettre.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que l\u2019UITA est devenue plus pr\u00e9sente \u00e0 la FAO apr\u00e8s la fusion avec l\u2019internationale des travailleurs de l\u2019agriculture et des plantations ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y a-t-il, concernant les organisations intergouvernementales, une division du travail avec la CISL qui, elle, consacre des ressources consid\u00e9rables \u00e0 la repr\u00e9sentations des positions syndicales dans le syst\u00e8me des Nations Unies, ou d\u2019autres institutions internationales.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La CISL d\u00e9pense une grande partie de son \u00e9nergie et de ses ressources pour faire du lobbying au Fonds mon\u00e9taire international, la Banque mondiale, l\u2019OCDE et quelques autres, \u00e9laborant des prises de position, envoyant des repr\u00e9sentants \u00e0 diff\u00e9rentes conf\u00e9rences, mais \u00e0 peine plus. Il me semble que la CISL est un exemple n\u00e9gatif de ce qui peut arriver quand une organisation se consacre \u00e0 plein temps \u00e0 une telle activit\u00e9. Une organisation syndicale s\u2019emp\u00eatre dans les organisations intergouvernementales, elle y d\u00e9pense ses forces avec tr\u00e8s peu de r\u00e9sultats.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce vraiment sans importance de d\u00e9fendre des positions syndicales dans l\u2019OMC, au Fonds mon\u00e9taire\u2026 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ce n\u2019est pas la bonne question. Est-ce qu\u2019on n\u2019obtient pas de meilleurs r\u00e9sultats en utilisant d\u2019autres moyens de pressions, qui ensuite trouvent leur expression dans ces organisations ? Quand un projet de r\u00e9solution s\u2019\u00e9labore \u00e0 travers toute la machinerie de l\u2019OIT et qu\u2019elle arrive devant l\u2019assembl\u00e9e pour adoption, le r\u00e9sultat d\u00e9pend moins du travail accompli par le secr\u00e9tariat de l\u2019UITA au sein de l\u2019OIT que de l\u2019id\u00e9e que les employeurs se font du prix que leur co\u00fbterait, chez eux, un rejet. Il faut que leur calcul co\u00fbts\/b\u00e9n\u00e9fices joue en notre faveur. L\u2019adoption de conventions, comme de n\u2019importe quelle l\u00e9gislation, est en dernier ressort le r\u00e9sultat d\u2019un rapport de force et nous avons toujours consid\u00e9r\u00e9 que m\u00eame dans les organisations intergouvernementales, un rapport de force efficace devait se construire du bas vers le haut, et non en leur sein seulement, sans pression de la base.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA a-t-elle \u00e9t\u00e9 \u00e0 m\u00eame d\u2019exercer syst\u00e9matiquement cette pression de la base sur le processus de d\u00e9cision d\u2019organisation internationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas assez. Mais en mettant nos priorit\u00e9s sur les transnationales et le d\u00e9veloppement syndical, nous avons \u00e9t\u00e9 plus efficaces que d\u2019autres qui se sont content\u00e9s de faire du lobbying aupr\u00e8s des bureaucraties internationales.<\/p>\n<p><strong><em> Le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans l\u2019UITA<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>La question de l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas une grande priorit\u00e9 pour l\u2019UITA, mais apr\u00e8s des d\u00e9buts h\u00e9sitants dans les ann\u00e9es cinquante, elle a \u00e9t\u00e9 plus intens\u00e9ment discut\u00e9e depuis les ann\u00e9es septante. La revendication d\u2019\u00e9galit\u00e9 au travail et dans la soci\u00e9t\u00e9 avait deux dimensions pour les syndicats : d\u2019une part vers \u00ab l\u2019int\u00e9rieur \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des changements dans leur propre organisation et ceux de leurs membres, et vers \u00ab l\u2019ext\u00e9rieur \u00bb, comme \u00e9l\u00e9ment des conditions de travail n\u00e9goci\u00e9es, notamment avec les soci\u00e9t\u00e9s transnationales.<\/p>\n<p>Depuis les ann\u00e9es quatre-vingt, l\u2019UITA a pris diff\u00e9rentes mesures pour renforcer la proportion de femmes dans les organes de d\u00e9cision. Qui en pris l\u2019initiative?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Le syndicat finlandais des h\u00f4tels et restaurants avait pr\u00e9sent\u00e9 un projet de r\u00e9solution tr\u00e8s controvers\u00e9 au congr\u00e8s de 1977 qui pr\u00e9voyait la repr\u00e9sentation paritaire \u00e0 tous les niveaux de l\u2019organisation. Apr\u00e8s discussion, le projet a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9, contre la promesse du secr\u00e9tariat de donner suite \u00e0 l&#8217;intention de la r\u00e9solution. Dans les ann\u00e9es suivantes nous avons syst\u00e9matiquement renforc\u00e9 les activit\u00e9s qui concernaient la situation des femmes dans l&#8217;UITA et dans la vie de travail. Enfin, le congr\u00e8s de 1989 \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 adopter une r\u00e9solution qui introduisait des quotas et une plus forte repr\u00e9sentation des femmes dans les organes directeurs de l\u2019UITA. A ma grande surprise, elle s\u2019est heurt\u00e9e \u00e0 l\u2019opposition d\u2019autres syndicats nordiques, des Su\u00e9dois, des Norv\u00e9giens et des Danois.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA est une conf\u00e9d\u00e9ration syndicale et les membres de ses organes directeurs proviennent de la direction de ses organisations membres, presque tous des hommes. Une pr\u00e9sence repr\u00e9sentative des femmes aurait d\u00fb prendre \u00e0 la base le fait que les femmes repr\u00e9sentent approximativement \u2013nous n\u2019avons jamais pu l\u2019\u00e9tablir avec exactitude- 40% des membres. Si cette proportion devait \u00eatre refl\u00e9t\u00e9e dans les organes directeurs de l\u2019UITA, m\u00eame approximativement, on a le choix entre attendre que le d\u00e9veloppement naturel des organisations affili\u00e9es place plus de femmes dans les postes de direction \u2013 et l\u00e0 on est parti pour un si\u00e8cle \u2013 ou alors introduire des quotas.<\/p>\n<p>Les quotas obligent des organisations membres \u00e0 d\u00e9l\u00e9guer des femmes dans les organes directeurs alors qu\u2019elles n\u2019en avaient peut-\u00eatre aucune intention et qu\u2019elles contestent le droit de l\u2019internationale de les obliger \u00e0 le faire. Aucun des syndicats des pays latins n\u2019y voyaient un probl\u00e8me. Ni les Espagnols, ni les Italiens, ni les Latino-Am\u00e9ricains. Mais les Su\u00e9dois, les Norv\u00e9giens et les Danois y voyaient un probl\u00e8me \u00e9norme et attaquaient le principe des quotas en invoquant des raisons d\u00e9mocratiques : ils y voyaient une pratique profond\u00e9ment anti-d\u00e9mocratique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019introduction de quotas dans les organes directeurs de l\u2019UITA est en fait une violation des droits d\u2019autod\u00e9termination des membres, cens\u00e9s \u00eatre autonomes.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, et c\u2019est pour cette raison qu\u2019il fallait leur expliquer que les quotas visaient un objectif sup\u00e9rieur, qui l\u00e9gitimait cette violation et la rendait n\u00e9cessaire. C\u2019est pourquoi ils devaient les accepter. Finalement, ils l\u2019ont fait. Le r\u00e9sultat : aux \u00e9lections suivantes du comit\u00e9 ex\u00e9cutif, plus de femmes que jamais ont \u00e9t\u00e9 \u00e9lues, et au-del\u00e0 des quotas. Mais cela s&#8217;est fait contre une forte opposition de quelques-uns, qui a naturellement eu son prix politique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Lequel ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Mes relations avec certaines organisations scandinaves ont \u00e9t\u00e9 durablement mises \u00e0 mal.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Etait-ce \u00e0 cause d\u2019objections d\u00e9mocratiques th\u00e9oriques ou parce que des dirigeants en place craignaient d\u2019\u00eatre menac\u00e9s dans leur position ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pr\u00e9sume qu\u2019il s\u2019agissait plut\u00f4t de ce genre de craintes mais ce n\u2019est qu\u2019une pr\u00e9somption. En tout cas, aucune de ces organisations n\u2019avait de femme en position de pouvoir, except\u00e9 peut-\u00eatre dans une organisation de cols blancs , mais pas dans les organisations ouvri\u00e8res.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelle a \u00e9t\u00e9 la cons\u00e9quence d\u2019un plus grand nombre de femmes dans les organes directeurs de l\u2019UITA et de la discussion intense sur l\u2019\u00e9galit\u00e9 sur la pratique de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il est devenu plus facile pour le secr\u00e9tariat d\u2019introduire les questions concernant les femmes dans les ordres du jour des r\u00e9unions sur les STN : d\u2019abord au sujet leur repr\u00e9sentation mais aussi pour ouvrir le d\u00e9bat sur leurs propres revendications et probl\u00e8mes. On s\u2019est efforc\u00e9 d\u2019amener le th\u00e8me de l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e0 tous les niveaux de la discussion politique de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Syst\u00e9matiquement ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par le secr\u00e9tariat, oui. Mais toutes les organisations membres ne suivaient pas. Personne ne s\u2019y opposait mais certains affili\u00e9es restaient passifs ou \u00e0 l\u2019\u00e9cart.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pour certaines organisations, l\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 importante, et la pression constante du secr\u00e9tariat cr\u00e9ait du ressentiment.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Peux-tu r\u00e9sumer les changements d\u2019attitude ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il est plus g\u00e9n\u00e9ralement accept\u00e9 maintenant que les femmes doivent participer aux organes directeurs. Et que certains probl\u00e8mes qui leur sont sp\u00e9cifiques doivent \u00eatre int\u00e9gr\u00e9s dans l\u2019activit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale. On le voit par exemple par le fait que dans les n\u00e9gociations avec les transnationales, il y a toujours une revendication de suppression des in\u00e9galit\u00e9s en mati\u00e8re de formation et de promotion professionnelles.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Jusqu\u2019\u00e0 maintenant, l\u2019impact, et le succ\u00e8s de la politique sur les femmes sont-ils plus marqu\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019UITA ou \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je dirai les deux. Il reste cependant beaucoup de chemin \u00e0 faire pour atteindre l\u2019\u00e9galit\u00e9 dans tous les domaines. Mon successeur est un homme ; dans la plupart des syndicats affili\u00e9s, ce sont des hommes qui tiennent les positions cl\u00e9s, bien que la proportion de femmes augmente.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui t\u2019a incit\u00e9 \u00e0 appuyer Ron Oswald \u00e0 ta succession, et non pas une Roslinda Oswald ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce que je le consid\u00e9rais comme la personne la plus capable de prendre ma succession. Avant, j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 deux candidates possibles mais ni l\u2019une ni l\u2019autre ne voulaient le poste.<\/p>\n<p><strong><em> Coop\u00e9ration avec d\u2019autres organisations syndicales<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Au cours de notre conversation, il a souvent \u00e9t\u00e9 question, en passant, d\u2019autres organisations syndicales internationales. Les ressources limit\u00e9es de l\u2019UITA plaideraient pour une coop\u00e9ration avec elles, surtout celles qui lui sont proches, notamment les autres secr\u00e9tariats professionnels qui font partie du mouvement social-d\u00e9mocrate et libre, et la CISL. Y a-t-il eu une telle coop\u00e9ration avec la CISL, soit sur le plan g\u00e9n\u00e9ral, soit sur des objets pr\u00e9cis de politique syndicale internationale ? J\u2019ai l\u2019impression que tu vois la CISL avec distance, sinon n\u00e9gativement.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, c\u2019est le cas. Cela a \u00e0 voir avec les vues de l\u2019UITA sur le mouvement ouvrier et syndical international, assez diff\u00e9rentes de celles de la CISL, et qui le restent dans une certaine mesure. Par exemple, nous sommes critiques de la place exag\u00e9r\u00e9e que la CISL accorde au travail dans les institutions internationales ; de sa sous-estimation de la lutte pour les droits de l\u2019homme et les droits syndicaux dans les ann\u00e9es 1950, 60 et 70, qui a fait que Amnesty International, par exemple, a d\u00e9fendu des syndicalistes du monde entier avec plus de d\u00e9termination qu\u2019elle. Ce n\u2019est plus le cas aujourd\u2019hui et la section des droits de l\u2019homme de la CISL est actuellement l\u2019une de ses plus efficaces. Nous avons aussi critiqu\u00e9 son conservatisme politique, proche de celui du d\u00e9partement international de l\u2019AFL-CIO de l\u2019\u00e9poque, qui a \u00e9galement chang\u00e9, comme l\u2019AFL-CIO elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, nous avons toujours pr\u00e9conis\u00e9 une coop\u00e9ration beaucoup plus \u00e9troite entre les SPI. A l\u2019origine, ceux-ci se r\u00e9unissaient une fois par an en janvier en une conf\u00e9rence de leurs secr\u00e9taires g\u00e9n\u00e9raux. L\u2019UITA voulait des r\u00e9unions trimestrielles. Nous avons obtenu que ce soit deux par an. Nous poussions pour des actions communes sur les transnationales. Ce qui a conduit \u00e0 la cr\u00e9ation d\u2019un groupe de travail CISL\/SPI sur les transnationales qui, cependant, encore une fois sous-estim\u00e9 par la CISL, n\u2019a jamais pu se r\u00e9unir plus d\u2019une fois par an.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante, il y avait un bureau de liaison des SPI \u00e0 Gen\u00e8ve, dont le secr\u00e9taire \u00e9tait Borek Zofka, un syndicaliste tch\u00e8que en exil avec un passeport autrichien. Ce bureau \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par la CISL avec une grande m\u00e9fiance, elle le voyait comme le noyau possible d\u2019une internationale parall\u00e8le des SPI. Edo Fimmen n\u2019avait disparu que depuis vingt ans et ses id\u00e9es \u00e9taient toujours vivantes. Dans le courant des ann\u00e9es soixante, le bureau de liaison a perdu l\u2019appui de la majorit\u00e9 des SPI. Il a \u00e9t\u00e9 ferm\u00e9 \u00e0 la fin de la d\u00e9cennie malgr\u00e9 l\u2019opposition de l\u2019UITA et de la FIOM. Pendant mon mandat, j\u2019ai continu\u00e9 d\u2019essayer d\u2019organiser la coop\u00e9ration des SPI, notamment sur les transnationales. Il y a eu plusieurs conf\u00e9rences, dont une, importante, \u00e0 Washington, en 1989, avec le soutien de quatre autres SPI et la pr\u00e9sence symbolique de la CISL. Le manque d\u2019argent nous a cependant emp\u00eacher d\u2019y donner les suites n\u00e9cessaires.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y a-t-il une coop\u00e9ration, suivie ou sporadique avec la CISL pendant ton mandat ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans le domaine de l\u2019\u00e9galit\u00e9 hommes\/femmes, il y a toujours de la coop\u00e9ration avec le d\u00e9partement de l\u2019\u00e9galit\u00e9 de la CISL. Nous \u00e9tions repr\u00e9sent\u00e9s et nous avons pris part \u00e0 ses activit\u00e9s. En outre, nous \u00e9tions repr\u00e9sent\u00e9s aux r\u00e9unions du comit\u00e9 ex\u00e9cutif de la CISL et nous y avons pris une part active. Plus tard, apr\u00e8s 1989, nous avons aussi jou\u00e9 un r\u00f4le dans les r\u00e9unions de la CISL sur l\u2019Europe de l\u2019Est. La CISL a toujours \u00e9t\u00e9 invit\u00e9es aux congr\u00e8s de l\u2019UITA et vice versa. La coop\u00e9ration se r\u00e9sumait \u00e0 cela.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les relations entre l\u2019UITA et la CISL n\u2019ont-elles pas \u00e9volu\u00e9 dans le temps ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, dans les ann\u00e9es quatre-vingt et nonante. Mais les changements ont eu lieu parce que nos demandes et celles d\u2019autres SPI ont oblig\u00e9 la CISL \u00e0 agir. Elle devait au moins donner l\u2019impression de faire quelque chose. En g\u00e9n\u00e9ral, la CISL consid\u00e9rait toutes les initiatives qu\u2019elle n\u2019avait pas eues elle-m\u00eame avec suspicion et hostilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pense que c\u2019\u00e9tait un r\u00e9flexe bureaucratique parce que toutes les initiatives ind\u00e9pendantes \u00e9taient per\u00e7ues comme une menace potentielle et parce qu\u2019elle craignait apparemment que les secr\u00e9tariats professionnels pouvaient, ensemble, jouer un r\u00f4le plus important qu\u2019elle. C\u2019est pour cela qu\u2019elle bloquait syst\u00e9matiquement toutes les tentatives des SPI d\u2019agir ensemble de fa\u00e7on autonome, sur des objectifs communs. Elle consid\u00e9rait que si les SPI voulaient se coordonner, ce devait \u00eatre par elle, et non par leur propre initiative et leurs propres moyens.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Apparemment, il n\u2019y a pas une suffisamment de soutien des autres SPI pour ces initiatives qui venaient de ta part. Pourquoi ces r\u00e9serves ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La CISL les a persuad\u00e9s de ne pas les soutenir.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>En parlant comme \u00e7a, est-ce que tu ne fais pas des autres SPI des pantins de la CISL ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, c\u2019est qu\u2019ils \u00e9taient.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela me surprend. J\u2019ai de la peine \u00e0 croire que les SPI, si jaloux de leur ind\u00e9pendance, et leur secr\u00e9taires g\u00e9n\u00e9raux et pr\u00e9sidents, g\u00e9n\u00e9ralement exp\u00e9riment\u00e9s, aient pu devenir des pantins de la CISL !<\/p>\n<p>Je ne peux pas l\u2019imaginer quand je pense \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration internationale des mineurs (FIM) avec Dennis Edwards ou \u00e0 la F\u00e9d\u00e9ration internationale des travailleurs des transports (ITF), pour donner deux exemples.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas des pantins dans ce sens. La FIM, ou plus tard l\u2019ITF avec Harold Lewis, \u00e9taient de toute fa\u00e7on oppos\u00e9s \u00e0 toute coop\u00e9ration, que ce soit avec la CISL ou avec d\u2019autres SPI.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 ton autre remarque, ce n\u2019est pas parce que certains secr\u00e9taires g\u00e9n\u00e9raux de SPI sont de grands \u00e9gocentriques ou des prima donne qu\u2019ils sont n\u00e9cessairement capables d\u2019une pens\u00e9e politique ind\u00e9pendante.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>C\u2019est s\u00fbrement l\u2019une des raisons pour lesquelles la coop\u00e9ration entre l\u2019UITA et certains SPI tels que la FIOM, l\u2019ITF, l\u2019ICF (F\u00e9d\u00e9ration internationale des travailleurs de la chimie et de l\u2019\u00e9nergie), la FIET (F\u00e9d\u00e9ration internationale des employ\u00e9s et techniciens), etc. \u00e9taient rarement de longue dur\u00e9e, m\u00eame si leur \u00e9chec avait aussi des causes sp\u00e9cifiques. Le comit\u00e9 sur le tourisme, maintenu pendant plus d\u2019une d\u00e9cennie entre l\u2019UITA, l\u2019ITF et la FIET, semble avoir \u00e9t\u00e9 une exception positive.<\/p>\n<p>Ces difficult\u00e9s connues, comment se pr\u00e9sentaient d\u2019autre part les relations de l\u2019UITA avec la Conf\u00e9d\u00e9ration mondiale du travail (CMT), chr\u00e9tienne, et la F\u00e9d\u00e9ration syndicale mondiale (FSM), communiste ? La CMT \u00e9tait-elle une alli\u00e9e potentielle ou une rivale ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En elle-m\u00eame, la CMT est une organisation sans importance. Le seul pays o\u00f9 elle a un affili\u00e9 repr\u00e9sentant une majorit\u00e9 des travailleurs syndiqu\u00e9s est la Belgique. Aux Pays-Bas et au Luxembourg, elle a des membres importants, encore que minoritaires. Les syndicats chr\u00e9tiens en tant que tels n\u2019\u00e9taient donc des partenaires importants que dans les pays du B\u00e9n\u00e9lux. Cela a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre un probl\u00e8me lorsqu\u2019ils se sont affili\u00e9s \u00e0 l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et dans d\u2019autres r\u00e9gions, en Am\u00e9rique latine, par exemple ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La CMT n\u2019a pas d\u2019affili\u00e9s importants en Am\u00e9rique latine mais elle a beaucoup d\u2019argent. Principalement de la fondation Konrad Adenauer et d\u2019\u0153uvres catholiques n\u00e9erlandaises et allemandes. La CMT est un facteur de d\u00e9sorganisation, pas tant pour l\u2019UITA que pour les SPI en g\u00e9n\u00e9ral, parce qu\u2019elle combine un radicalisme verbal et une action extr\u00eamement conservatrice. Cela est \u00e9vident en Am\u00e9rique centrale, o\u00f9 son organisation r\u00e9gionale, la CLAT (Central Latino Americana de Trabajadores), collabore avec Solidarismo, un mouvement mis en place par les employeurs pour contrer les syndicats. La CLAT combine une pratique pro-patronale avec une rh\u00e9torique r\u00e9volutionnaire de lutte de classes.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y a-t-il eu tout de m\u00eame des d\u00e9buts de coop\u00e9ration ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Vers la fin des ann\u00e9es septante et au d\u00e9but des ann\u00e9es quatre-vingt, nous avons offert \u00e0 la CMT une forme de coop\u00e9ration en lui proposant pour ses affili\u00e9s en Am\u00e9rique latine les m\u00eames conditions qui avaient \u00e9t\u00e9 accept\u00e9es en Europe, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019affiliation \u00e0 l\u2019UITA tout en conservant leur affiliation dans les structures de la CMT. Mais elle n\u2019\u00e9tait pas int\u00e9ress\u00e9e. Il faut dire que nous n\u2019avons jamais consid\u00e9r\u00e9 l\u2019internationale des travailleurs de l\u2019alimentation de la CMT, la F\u00e9d\u00e9ration mondiale des travailleurs de l\u2019agriculture et de l\u2019alimentation (FEMTAA), ni comme une rivale s\u00e9rieuse ni comme une partenaire s\u00e9rieuse de coop\u00e9ration.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>La FSM, avec sa f\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation, \u00e9tait-elle une rivale plus s\u00e9rieuse ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. Il n\u2019y a jamais \u00e9t\u00e9 question de coop\u00e9ration, \u00e0 cause de l\u2019opposition fondamentale entre les positions des syndicats d\u2019Etat dans les pays communistes et les positions repr\u00e9sent\u00e9es par l\u2019UITA.<\/p>\n<p>Dans le secteur de l\u2019alimentation, l\u2019organisation de la FSM n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 une rivale s\u00e9rieuse parce qu\u2019elle \u00e9tait incapable de faire du travail syndical pratique et \u00e0 cause du trop petit nombre de syndicats libres dans ses rangs, c\u2019est-\u00e0-dire des syndicats qui s\u2019\u00e9taient donn\u00e9 des directions communistes par une d\u00e9cision libre et d\u00e9mocratique. Dans les pays industriels, il n\u2019y avait dans ce cas principalement que la CGT fran\u00e7aise, la CGIL italienne et deux syndicats japonais.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y avait-il de la part des affili\u00e9s de l\u2019UITA des initiatives pour chercher des liens plus \u00e9troits avec la f\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation de la FSM ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Au tournant des ann\u00e9es septante\/quatre-vingt, le syndicat finlandais de l\u2019alimentation, sous direction communiste et affili\u00e9 \u00e0 l\u2019UITA, et les syndicats italiens ont cherch\u00e9 \u00e0 promouvoir la coop\u00e9ration entre l\u2019UITA et la FSM en les invitant les deux \u00e0 leurs congr\u00e8s. Cela donn\u00e9 lieu \u00e0 des entretiens amicaux dans la forme mais qui, dans la substance, ne pouvaient qu\u2019aboutir au constat d\u2019une absence de terrain commun.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cela a-t-il chang\u00e9 apr\u00e8s 1989 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. Nous avons eu un contact avec la F\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation de la CGT fran\u00e7aise pour l\u2019inviter \u00e0 s\u2019affilier \u00e0 l\u2019UITA. Elle a d\u00e9cid\u00e9 de continuer dans ce qui restait des structures de la FSM.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Apr\u00e8s 1989, y a-t-il eu des propositions ou initiatives en vue d\u2019une fusion de l\u2019UITA et de la F\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation de la FSM ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je n\u2019en ai pas de souvenir. Cela aurait \u00e9videmment \u00e9t\u00e9 irr\u00e9aliste. Nous n\u2019avons jamais eu le sentiment que des liens avec les structures de la FSM nous aurait apport\u00e9 un b\u00e9n\u00e9fice quel qu\u2019il soit. Seulement des probl\u00e8mes. La FSM a tr\u00e8s peu de syndicats r\u00e9els au sens o\u00f9 nous l\u2019entendons, mais beaucoup de casseroles. Par exemple, leur plus grande organisation dans l\u2019alimentation et l\u2019agriculture reste encore la F\u00e9d\u00e9ration russe agro-industrielle, qui est en fait l\u2019organisation de la bureaucratie des kolkhozes. Ses congr\u00e8s ont toujours \u00e9t\u00e9 domin\u00e9s par une grande majorit\u00e9 de directeurs de kolkhozes. Il s\u2019agit donc en fait d\u2019une sorte d\u2019association d\u2019employeurs. Il n\u2019est pas imaginable que nous acceptions quelque chose de semblable dans l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong><em> Ce qui s\u2019est pass\u00e9 depuis 1989<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>1989 a \u00e9t\u00e9 un tournant important pour les relations internationales et les relations politiques et sociales dans de nombreux pays, suite \u00e0 l\u2019effondrement du bloc sovi\u00e9tique, la fin de l\u2019URSS, du conflit Est-Ouest et de la marginalisation du mouvement communiste et de ses organisations. Ce tournant a naturellement eu des cons\u00e9quences sur les structures et la politique du mouvement syndical international et de ses organisations. Il leur a soudainement impos\u00e9 de nouvelles t\u00e2ches, lourdes. Qu\u2019en a-t-il \u00e9t\u00e9 pour l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Nous avons eu \u00e0 d\u00e9velopper des relations avec les nouveaux syndicats de fa\u00e7on aussi rapide et durable que possible. Par nouveaux syndicats, je ne pense pas seulement aux syndicats qui \u00e9taient issus de l\u2019opposition politique, comme Solidarnosc en Pologne, mais aussi aux syndicats qui s\u2019\u00e9taient renouvel\u00e9s \u00e0 partir des anciennes structures et qui \u00e9taient devenus des syndicats ind\u00e9pendants, comme par exemple en Tch\u00e9coslovaquie. Mais nous avons \u00e9t\u00e9 d\u00e9pass\u00e9s par les \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans quel sens ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce que l\u2019effondrement du bloc sovi\u00e9tique et ces nouvelles t\u00e2ches arrivaient par surprise. Ce n\u2019est pas que nous ne pensions pas \u00e0 l\u2019in\u00e9vitabilit\u00e9 de cet effondrement. Je pensais que le syst\u00e8me politique de l\u2019Union sovi\u00e9tique ne pourrait pas durer et qu\u2019il s\u2019effondrerait t\u00f4t ou tard avec l\u2019ensemble du bloc. Mais nous nous attendions \u00e0 une \u00e9volution beaucoup plus lente. Nous n\u2019avions pas imagin\u00e9 que cela arriverait si vite et si soudainement. Nous n\u2019\u00e9tions pas pr\u00eats. Les ressources financi\u00e8res et humaines n\u00e9cessaires n\u2019\u00e9taient pas disponibles. Mais parce que le travail devait \u00eatre fait, il a \u00e9t\u00e9 fait aux d\u00e9pens des r\u00e9gions existantes qui, pour un temps, ont re\u00e7u moins d\u2019attention. C\u2019\u00e9tait in\u00e9vitable, pour la simple raison que le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral et son \u00e9quipe ne pouvaient pas \u00eatre partout \u00e0 la fois. Cela a sans doute contribu\u00e9 \u00e0 la crise financi\u00e8re de l\u2019UITA en 1993, parce que les r\u00e9serves avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9puis\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans cette situation exceptionnelles, les organisations membres n\u2019\u00e9taient pas pr\u00eates \u00e0 mettre \u00e0 disposition des ressources suppl\u00e9mentaires ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, elles ne l\u2019ont pas fait. Elles ont au contraire d\u00e9velopp\u00e9 leurs propres activit\u00e9s bilat\u00e9rales dans les pays de l\u2019 Europe centrale et orientale (PECO).<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>En consultation avec l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans certains cas oui, dans d\u2019autres non.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi l\u2019engagement dans les PECO a-t-il \u00e9t\u00e9 si peu coordonn\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce qu\u2019on partait du principe qu\u2019il fallait agir, qu\u2019il \u00e9tait imp\u00e9ratif de le faire et vite. Les affili\u00e9s n\u2019avaient pas pour but d\u2019exclure l\u2019UITA mais au d\u00e9but des ann\u00e9es nonante, il n\u2019\u00e9tait pas possible de planifier des activit\u00e9s coordonn\u00e9es. Nous \u00e9tions limit\u00e9s \u00e0 nous informer mutuellement sur ce que nous \u00e9tions en train de faire. Par la suite, nous avons essay\u00e9 de nous coordonner \u00e0 travers le comit\u00e9 ex\u00e9cutif et par l\u2019engagement d\u2019un coordinateur r\u00e9gional, Wolfgang Weinz. Mais au d\u00e9part, il y avait beaucoup de d\u00e9sordre et de confusion. Non pas pour des raisons politiques mais simplement par les efforts de diff\u00e9rentes organisations, \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, de r\u00e9pondre aux besoins d\u2019action.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les PECO ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9partis entre diff\u00e9rents affili\u00e9s ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui. La Pologne \u00e0 l\u2019Allemagne, la Hongrie aux Pays-Bas, et naturellement \u00e0 l\u2019Autriche, comme la Slov\u00e9nie et la Croatie, les Pays baltes aux pays nordiques. Cela s\u2019est fait assez spontan\u00e9ment, selon l\u2019int\u00e9r\u00eat naturel entre voisins.<\/p>\n<p>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il faut dire que le manque de connaissance entre les uns et les autres pouvait faire probl\u00e8me. Par exemple, un syndicat local en Su\u00e8de avait commenc\u00e9 \u00e0 soutenir un syndicat de travailleurs de la viande en Hongrie sans se douter que son effort allait contribuer \u00e0 provoquer une scission dans la f\u00e9d\u00e9ration nationale. Dans les relations bilat\u00e9rales, il y avait toujours le danger que les syndicats d\u2019Europe de l\u2019Ouest \u00e9coutent leurs pr\u00e9f\u00e9rences et n\u00e9gligent les autres. Surtout parce qu\u2019en Russie, en Ukraine, en Belarus, en Asie centrale et en Transcaucasie, la situation \u00e9tait rapidement devenue difficile et compliqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Le d\u00e9veloppement de relations bilat\u00e9rales a \u00e9t\u00e9 une phase de transition qui a dur\u00e9 quatre ou cinq ans.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA avait-elle des crit\u00e8res pour ses relations avec les syndicats des PECO ? La situation \u00e9tait-elle diff\u00e9rente selon les pays ? Dans certains d\u2019entre eux, un \u00e9ventail plus ou moins large de syndicats commen\u00e7aient \u00e0 se concurrencer.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il n\u2019y avait pas de crit\u00e8res politiques autre que l\u2019obligation d\u2019\u00eatre des syndicats libres et d\u00e9mocratiquement constitu\u00e9s. Et, \u00e9videmment, ils l\u2019\u00e9taient presque tous. L\u2019exception la plus importante \u00e9tait le syndicat agro-industriel en Russie, le seul qui soit rest\u00e9 dans la FSM. Son pr\u00e9sident est toujours pr\u00e9sident de l\u2019Internationale de l\u2019alimentation de la FSM.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Par quoi l\u2019UITA a-t-elle commenc\u00e9 dans les PECO ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>En premier lieu, nous avons essay\u00e9 de d\u00e9velopper le travail sur les STN. Dans certains cas, nous y avons r\u00e9ussi. Nous avons aussi tent\u00e9 de transmettre une conception politique socialiste d\u00e9mocratique. Et cela nous a beaucoup moins r\u00e9ussi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019entends-tu pas une \u00ab conception politique socialiste d\u00e9mocratique \u00bb et qu\u2019est-ce qui l\u2019a emp\u00each\u00e9e ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les nouveaux syndicats, dans les PECO, avaient besoin d\u2019avoir leur propre perspective politique en tant que syndicat et ils devaient donc construire des relations avec des partis qui d\u00e9fendaient leur int\u00e9r\u00eat. Si de tels partis n\u2019existaient pas, ils devaient si possible les cr\u00e9er ou contribuer \u00e0 la fondations de partis proches d\u2019eux. Selon nous, ces partis ne pouvaient \u00eatre que socialistes. Nous avons \u00e9chou\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Pourquoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Parce qu\u2019au d\u00e9part, les syndicats rejetaient toute forme de politique. Ils pensaient qu\u2019ils devaient rester en dehors de la politique et proclamaient souvent l\u2019incompatibilit\u00e9 des fonctions politique et syndicale. Cela a chang\u00e9 en Tch\u00e9coslovaquie, plus tard en R\u00e9publique tch\u00e8que, dans la mesure o\u00f9 le mouvement syndical a donn\u00e9 son appui au parti social-d\u00e9mocrate reconstitu\u00e9. En Pologne, Solidarnosc a au contraire \u00e9volu\u00e9 dans une direction conservatrice. En Roumanie, les syndicats se sont \u00e9parpill\u00e9s entre plusieurs partis politiques, dont aucun ne repr\u00e9sentait les int\u00e9r\u00eats des travailleurs. En Bulgarie, il y a des partis proches des syndicats mais qui ne peuvent pas concurrencer les communistes recycl\u00e9s ni les conservateurs.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et \u00e0 part ce travail d\u2019orientation ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Nous avons essay\u00e9 de pousser les activit\u00e9s de formation des syndicats dans le sens du d\u00e9veloppement syndical. Cette tentative, conjointement avec l\u2019ICEM, a conduit \u00e0 une exp\u00e9rience malheureuse dans trois pays, la Slovaquie, la Hongrie et la Roumanie, o\u00f9 nous avions cr\u00e9\u00e9 des \u00ab centres pour la d\u00e9mocratie \u00bb qui devaient \u00eatre des centres de formation syndicale. Nous avions esp\u00e9r\u00e9 que nos affili\u00e9s au moins, de l\u2019UITA et de l\u2019ICEM, y d\u00e9velopperaient ensemble de la formation, de l\u2019encadrement et du recrutement. Ca n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas dans aucun des trois pays. Les syndicats ont per\u00e7u ces centres comme un cadeau et ont coop\u00e9r\u00e9 aussi longtemps que l\u2019argent arrivait. Ensuite, les centres ont collaps\u00e9. Avec notre exp\u00e9rience de projets de formation dans les pays du tiers monde, nous aurions d\u00fb le pr\u00e9voir. Mais nous avions agi \u00e0 la h\u00e2te, sous la pression des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>A part cela, nous avons organis\u00e9 plusieurs conf\u00e9rences r\u00e9gionales pour permettre \u00e0 nos camarades des PECO de se rencontrer, de se conna\u00eetre et de se parler, afin d\u2019\u00e9laborer des id\u00e9es et des revendications communes. Je me souviens d\u2019une conf\u00e9rence \u00e0 Prague o\u00f9 nous avons r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9unir des syndicalistes de tous les pays successeurs de la Yougoslavie, pour discussion. Nous avons consid\u00e9r\u00e9 cela comme un succ\u00e8s politique.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les syndicats avaient-ils des demandes sp\u00e9cifiques \u00e0 l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y avait une attente que nous ne pouvions ni ne voulions satisfaire : distribuer de l\u2019argent.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelle \u00e9tait l\u2019attitude des syndicalistes \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019aide et notamment \u00e0 l\u2019\u00e9gard des id\u00e9es et du soutien pratique qu\u2019ils recevaient des organisations \u00ab occidentales \u00bb telles que l\u2019UITA ? Est-ce qu\u2019ils ne vous ressentaient pas comme paternalistes ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>C\u2019est une question compliqu\u00e9e. Fondamentalement, il \u00e9tait d\u00e9primant de voir \u00e0 quel point les syndicats, en r\u00e9alit\u00e9, s\u2019attendaient \u00e0 du paternalisme et \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 l\u2019accepter. Ces syndicats devaient commencer \u00e0 fonctionner dans des soci\u00e9t\u00e9s compl\u00e8tement d\u00e9stabilis\u00e9es, politiquement et \u00e9conomiquement, apr\u00e8s quarante ans de totalitarisme \u00e0 l\u2019Est, septante ans en URSS, marqu\u00e9s par la r\u00e9pression syst\u00e9matique de toute forme de soci\u00e9t\u00e9 civile et de pens\u00e9e ind\u00e9pendante. C\u2019est pourquoi ils s\u2019attendaient \u00e0 recevoir un autre message de salut de notre part. Ils \u00e9taient absolument pr\u00e9par\u00e9s \u00e0 se subordonner, m\u00eame si, sous la surface et dans la dur\u00e9e, il y avait du ressentiment. Nous pensions quant \u00e0 nous qu\u2019il fallait plut\u00f4t renforcer leur confiance en eux-m\u00eames, leur autonomie, leur foi en leurs capacit\u00e9s de d\u00e9velopper leurs propres programmes et activit\u00e9s. L\u2019\u00e9l\u00e9ment politique que je viens de mentionner en faisait partie. Dans certains cas, le message a \u00e9t\u00e9 re\u00e7u, compris et mis en pratique. Dans d\u2019autres cas, pas du tout.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA a-t-elle cr\u00e9\u00e9 des structures nouvelles pour appuyer le changement dans les syndicats et leur int\u00e9gration dans ses rangs ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas de structures, seulement des conf\u00e9rences. Nous partions de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il n\u2019y avait qu\u2019une seule Europe g\u00e9ographique et que c\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019organisation r\u00e9gionale europ\u00e9enne de soutenir et d\u2019int\u00e9grer la partie europ\u00e9enne de l\u2019ancien bloc sovi\u00e9tique. L\u2019UITA ne devait intervenir qu\u2019exceptionnellement, en cas d\u2019urgence ou de d\u00e9bordement de l\u2019organisation r\u00e9gionale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comment se sont manifest\u00e9es les diff\u00e9rences de comp\u00e9tences entre l\u2019UITA et le CESA-UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019int\u00e9gration dans l\u2019organisation r\u00e9gionale a \u00e9t\u00e9 plus lente ; la volont\u00e9 d\u2019agir, de nouer des contacts, de fournir de l\u2019aide a manqu\u00e9 depuis le d\u00e9but \u00e0 l\u2019organisation r\u00e9gionale et manque toujours. Ce qu\u2019elle arrive \u00e0 faire, c\u2019est d\u2019int\u00e9grer les syndicats des PECO dans ses r\u00e9unions normales.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Dans les dix derni\u00e8res ann\u00e9es, les relations avec les syndicats des PECO se sont-elles normalis\u00e9es ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les relations se sont normalis\u00e9es avec ceux qui sont entr\u00e9s \u00e0 l\u2019UITA dans la premi\u00e8re phase. Mais de nouveaux syndicats sont en train de s\u2019affilier, par exemple en Transcaucasie et en Asie centrale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que l\u2019effondrement du bloc a chang\u00e9 les relations entre l\u2019UITA et les autres SPI, la CISL et la CMT ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non, on ne peut pas le dire. Nous avons fait quelques projets avec l\u2019ICEM, pas seulement les trois centres pour la d\u00e9mocratie dont je viens de parler. Il y a eu une coop\u00e9ration avec la CISL dans la mesure o\u00f9 nous avons particip\u00e9 aux r\u00e9unions o\u00f9 \u00e9tait discut\u00e9e la situation dans les PECO et o\u00f9 s\u2019\u00e9changeaient des exp\u00e9riences. En fait, la CISL avait une structure minimale pour les PECO : une responsable et deux assistants. C\u2019\u00e9tait vraiment peu vu l\u2019importance du travail.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>1989 a-t-il chang\u00e9 les relations avec la CMT ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. Le dernier pr\u00e9sident de l\u2019UITA pendant mon mandat, Willy Vijverman, \u00e9tait aussi le pr\u00e9sident de la f\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation de la Conf\u00e9d\u00e9ration des syndicats chr\u00e9tiens belges, affili\u00e9e \u00e0 la CMT. Je pense que c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019un SPI avait un pr\u00e9sident chr\u00e9tien venant de la CMT. Au d\u00e9but de mon \u00e9poque, nous avions fortement d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e d\u2019une fusion entre la CMT et la CISL. Cette id\u00e9e n\u2019a pas \u00e9chou\u00e9 de fa\u00e7on spectaculaire, elle est simplement morte. Depuis quelques ann\u00e9es, la CMT a un secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral, Willy Thys, qui est par principe oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019unit\u00e9 syndicale, autant sur le plan international que national, qui cherche \u00e0 maintenir les divisions partout o\u00f9 elles existent, qui cherche au besoin \u00e0 les provoquer o\u00f9 elles n\u2019existent pas. Les perspectives d\u2019une fusions se sont donc plut\u00f4t \u00e9loign\u00e9es.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelles ont \u00e9t\u00e9 les autres r\u00e9percussions de 1989 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>La disparition de la FSM comme alternative cr\u00e9dible a sans doute conduit les syndicats sud-africains \u00e0 direction communiste \u00e0 participer davantage aux activit\u00e9s de l\u2019UITA. Elle a \u00e9galement conduit d\u2019autres syndicats sous contr\u00f4le communiste \u00e0 venir \u00e0 l\u2019UITA, comme par exemple un syndicat de travailleurs bananiers au Costa Rica. Mais dans l\u2019ensemble, les effets ont \u00e9t\u00e9 insignifiants. Nous avions esp\u00e9r\u00e9 que les f\u00e9d\u00e9rations de la CGT fran\u00e7aise et de la CGTP portugaise nous rejoindraient, par r\u00e9orientation ou r\u00e9signation. Ca n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le cas. La f\u00e9d\u00e9ration de l\u2019alimentation de la CGT fran\u00e7aise est rest\u00e9e dans la FSM et la CGTP portugaise veut rejoindre notre organisation r\u00e9gionale mais pas l\u2019Internationale.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Avec la fin de la confrontation Est-Ouest, la marginalisation du mouvement communiste et la disparition, en pratique, de la FSM, l\u2019UITA n\u2019a-t-elle pas perdu des facteurs d\u2019int\u00e9gration importants qui liaient ses affili\u00e9s ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas du tout. La lutte contre la FSM n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un facteur liant. L\u2019anti-communisme, en ce sens, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un facteur important d\u2019int\u00e9gration dans l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Y compris en Am\u00e9rique latine ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Non. En Am\u00e9rique latine, c\u2019\u00e9tait la lutte contre la CIA qui \u00e9tait le facteur important d\u2019int\u00e9gration, pas contre la FSM. L\u2019anticommunisme \u00e0 partir de la gauche d\u00e9mocratique allait de soi. Nous n\u2019avions jamais \u00e0 nous en pr\u00e9occuper. Ce qui nous pr\u00e9occupait \u00e9tait les soci\u00e9t\u00e9s transnationales et la lutte de nos affili\u00e9s pour leur r\u00e9sister. C\u2019\u00e9tait, et cela reste le lien int\u00e9grateur d\u00e9cisif.<\/p>\n<p><strong><em> Solidarit\u00e9 et identit\u00e9<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui relie des syndicats individuels \u00e0 une organisation internationale comme l\u2019UITA ? Pourquoi un nombre relativement important de syndicats maintiennent-ils leur affiliation, s\u2019acquittent de leurs obligations financi\u00e8res, collaborent plus ou moins activement et, quand cela est n\u00e9cessaire, se montrent dispos\u00e9s \u00e0 soutenir d\u2019autres syndicats ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je crois qu\u2019il ne faut pas sous-estimer la notion de solidarit\u00e9. Elle est tr\u00e8s largement accept\u00e9e parmi les affili\u00e9s de l\u2019UITA comme une mission et comme un devoir. En outre, il y a \u00e9videmment beaucoup d\u2019organisations qui s\u2019attendent \u00e0 recevoir des services sous la forme d\u2019une protection internationale contre la pers\u00e9cution, sous forme d\u2019information ou de soutien. Mais il y a aussi certains syndicats, y compris des syndicats fondateurs, qui n\u2019ont jamais attendu ou re\u00e7u un service de quelque importance de l\u2019UITA.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Qu\u2019est-ce qui les lie alors \u00e0 l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019id\u00e9e de la solidarit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Une notion altruiste de la solidarit\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Peut-\u00eatre pas enti\u00e8rement altruiste puisque nous croyons qu\u2019il existe un int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral et que s\u2019il est menac\u00e9 quelque part dans le monde, m\u00eame indirectement, cela peut avoir des r\u00e9percussion sur sa propre situation. Une violation des droits syndicaux ne peut \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e o\u00f9 que ce soit dans le monde si on ne veut pas qu\u2019elle se produise un jour chez soi.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce que par exemple les syndicats su\u00e9dois croient r\u00e9ellement qu\u2019ils pourraient \u00eatre indirectement touch\u00e9s par une violation des droits syndicaux aux Philippines ou au Guatemala ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je crois qu\u2019ils pensent que s\u2019ils tol\u00e8rent la violation de droits syndicaux sans r\u00e9agir, n\u2019importe o\u00f9, cela pourrait affaiblir leur propre position. Pour les syndicats su\u00e9dois, le fait d\u2019avoir re\u00e7u une aide internationale consid\u00e9rable lors de leur gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale de 1905 \u2013 qu\u2019ils ont perdue \u2013 joue un r\u00f4le. Ils pensent qu\u2019ils doivent rendre la solidarit\u00e9 re\u00e7ue.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Presque un si\u00e8cle plus tard ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>C\u2019est remarquable. Est-ce une attitude partag\u00e9e par les syndicats europ\u00e9ens ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Certainement en Europe de l\u2019Ouest. En Europe orientale, les syndicats sont encore pr\u00e9occup\u00e9s par l\u2019espoir de recevoir de l\u2019aide mat\u00e9rielle pour reconstruire et relancer leur organisation. Peu \u00e0 peu, ils se rendent compte que la coop\u00e9ration entre organisations doit \u00eatre bas\u00e9e sur la r\u00e9ciprocit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les organisations am\u00e9ricaines et japonaises ont-elles des motifs semblables ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Dans les organisations nord-am\u00e9ricaines, l\u2019id\u00e9e de la solidarit\u00e9 est \u00e9galement tr\u00e8s forte. Je ne sais pas si elles croient en d\u00e9pendre mais en tout cas, elles savent qu\u2019elle est utile et que leur position est plus forte dans leurs conflits quand elles re\u00e7oivent du soutien international.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et les syndicats japonais ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Ils ne sont pas fondamentalement diff\u00e9rents. Ils ressentent \u00e9galement un devoir de solidarit\u00e9, qu\u2019ils exercent g\u00e9n\u00e9ralement sous des formes qui \u00e9vitent une confrontation avec leurs propres employeurs, par exemple par des contributions financi\u00e8res ou des prises de position. Je ne connais pas de cas dans les diff\u00e9rentes branches de l\u2019UITA o\u00f9 ils auraient d\u00e9clench\u00e9 une gr\u00e8ve de solidarit\u00e9. Par contre, il est arriv\u00e9 qu\u2019ils interviennent efficacement aupr\u00e8s de la direction d\u2019une transnationale japonaise pour obtenir, par exemple, la reconnaissance d\u2019un syndicat dans un autre pays.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, il y a des syndicats qui s\u2019attendent \u00e0 \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s. Qui sont-ils ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Surtout des syndicats du tiers monde dont l\u2019existence peut \u00eatre en jeu.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>L\u2019UITA est-elle capable de leur offrir une protection ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, en mobilisant ses affili\u00e9s. Mais cela d\u00e9pend aussi de la sensibilit\u00e9 des gouvernements ou des transnationales par rapport aux pressions de l\u2019opinion publique. Parfois, elle est grande et parfois pas.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Le fait d\u2019avoir b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de la solidarit\u00e9 incite-t-il les organisations membres \u00e0 en faire preuve \u00e0 leur tour ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui. Prenons par exemple les sud-Africains : malgr\u00e9 les difficult\u00e9s politiques que l\u2019UITA a eues en Afrique du Sud, notamment par ses d\u00e9m\u00eal\u00e9es avec le parti communiste, les syndicats sud-africains savent avoir re\u00e7u de fortes marques de solidarit\u00e9 de sa part. Par cons\u00e9quent, ils ressentent fortement d\u2019avoir \u00e0 la rendre. Lorsque la plus grande brasserie d\u2019Afrique du Sud, South African Breweries, s\u2019est lanc\u00e9e dans des achats massifs de brasseries dans les PECO, l\u2019UITA a organis\u00e9 une conf\u00e9rence qui a r\u00e9uni les affili\u00e9s de l\u2019Est et les sud-Africains. Je pense que c\u2019est avec une certaine satisfaction que les sud-Africains ont annonc\u00e9 leur d\u00e9termination \u00e0 soutenir le principe de la reconnaisance syndicale dans ces brasseries. C\u2019\u00e9tait aussi une grande exp\u00e9rience pour les Europ\u00e9ens de l\u2019Est. De m\u00eame, les syndicats espagnols se montrent tr\u00e8s solidaires, ils se r\u00e9f\u00e8rent souvent \u00e0 la solidarit\u00e9 qu\u2019ils ont re\u00e7ue de l\u2019UITA sous le franquisme.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cette solidarit\u00e9, qui semble se communiquer \u00e0 travers l\u2019identit\u00e9 sectorielle, est-elle menac\u00e9e par la vague des fusions ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>L\u2019UITA est le r\u00e9sultat de quatre fusions : la premi\u00e8re, en 1920, entre les travailleurs de la boulangerie, de la viande et des brasseries ; la suivante, en 1958, avec les travailleurs des tabacs, puis, en 1961, avec les travailleurs des h\u00f4tels et restaurants, et la derni\u00e8re, en 1994, avec ceux de l\u2019agriculture et des plantations. Chaque fois, la question de l\u2019identit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e. La composition actuelle de l\u2019UITA comprend des organisations tr\u00e8s diff\u00e9rentes en termes de conditions de travail, de culture syndicale et bien d\u2019autres aspects. Nous avons essay\u00e9 de pr\u00e9server les identit\u00e9s sectorielles au sein m\u00eame de l\u2019UITA et de favoriser leur expression par des activit\u00e9s qui leur sont sp\u00e9cifiques. C\u2019est pourquoi nous avons un groupe des travailleurs des h\u00f4tels et restaurants, un groupe des travailleurs du tabac, un groupe des travailleurs agricoles et maintenant, seulement, apr\u00e8s mon d\u00e9part, un groupe des travailleurs de l\u2019alimentation. La coh\u00e9sion entre tous ces groupes dans une organisation internationale n\u2019est pas assur\u00e9e par l\u2019identit\u00e9 particuli\u00e8re des secteurs.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Alors par quoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Par une culture organisationnelle commune qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e pendant des ann\u00e9es autour de certaines priorit\u00e9s, de certaines valeurs, d\u2019une certaine mani\u00e8re de faire les choses et de se comporter les uns avec les autres. Fondamentalement, \u00e0 travers une culture de d\u00e9bat d\u00e9mocratique, un accord sur les buts sociaux et politiques g\u00e9n\u00e9raux, et \u00e0 travers une conception de la solidarit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Est-ce qu\u2019on pourrait appeler cela la marque de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Exactement. C\u2019est ce qui nous tient ensemble, bien plus que les identit\u00e9s sectorielles. Mais cela comprend naturellement un engagement envers les besoins et les objectifs sp\u00e9cifiques des secteurs et, quand c\u2019est n\u00e9cessaire, un soutien.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les fusions ne menacent-elles pas cette id\u00e9e que l\u2019UITA se fait d\u2019elle-m\u00eame, et ses traditions ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Pas celles qui ont eu lieu jusqu\u2019\u00e0 maintenant parce que l\u2019UITA a toujours absorb\u00e9 une organisation plus petite \u00e0 laquelle elle a pu transmettre sa culture. S\u2019il devait y avoir une fusion entre l\u2019UITA et des organisations plus grandes, on peut se demander si elle pourrait leur transf\u00e9rer sa culture, et m\u00eame si elle pourrait conserver la sienne dans son propre domaine. Mais il n\u2019est pas n\u00e9cessaire que l\u2019UITA fusionne avec qui que ce soit dans un avenir pr\u00e9visible, il n\u2019y en a pas de n\u00e9cessit\u00e9 ni mat\u00e9rielle ni aucune autre raison valable.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Les regroupements sectoriels au niveau national et la cr\u00e9ation d\u2019organisations interprofessionnelles ne repr\u00e9sentent-ils pas aussi une menace ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Il y a d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps quelques syndicats importants de ce type dans l\u2019UITA, au moins trois en Grande-Bretagne, deux au Danemark, une aux Etats-Unis. Nous n\u2019avons jamais constat\u00e9 que la coh\u00e9sion de l\u2019UITA \u00e9tait affaiblie par le fait qu\u2019ils \u00e9taient des interprofessionnels plut\u00f4t que des syndicats de secteur. Les secteurs, dans une organisation interprofessionnelle ont en g\u00e9n\u00e9ral leur autonomie et maintiennent leur propres relations avec les SPI de leur branche.<\/p>\n<p><strong><em> En guise de r\u00e9sum\u00e9<\/em><\/strong><br \/>\n<strong>R : <\/strong>Essayons de r\u00e9sumer. Quels changements essentiels se sont produits dans la politique de l\u2019UITA pendant les quarante ans que tu y as travaill\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je dirai que l\u2019efficacit\u00e9 de l\u2019UITA en tant que repr\u00e9sentante internationale des organisations membres s\u2019est consid\u00e9rablement am\u00e9lior\u00e9e, que l\u2019orientation socio-politique s\u2019est beaucoup clarifi\u00e9e et que la coh\u00e9sion interne a \u00e9t\u00e9 renforc\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Des r\u00e9sultats tr\u00e8s positifs et remarquables.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, sans pour autant m\u2019en attribuer la seule responsabilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Cette \u00e9volution a-t-elle fait de l\u2019UITA un \u00ab Global Player \u00bb ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Qu\u2019est qu\u2019un \u00ab Global Player \u00bb ?<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelqu\u2019un qui est en situation de pouvoir avancer des id\u00e9es, des objectifs \u00e0 un niveau global et qui a de bonnes chances de pouvoir les r\u00e9aliser.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, dans ce cas l\u2019UITA peut maintenant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un \u00ab Global Player \u00bb.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Comparable \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s transnationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, avec des moyens tr\u00e8s in\u00e9gaux et des possibilit\u00e9s limit\u00e9es, mais dans ces limites, oui.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Au d\u00e9but de cet interview, nous avons parl\u00e9 des objectifs, attentes et ambitions que tu avais \u00e0 l\u2019origine de ton mandat. Quels objectifs ont \u00e9t\u00e9 atteints, quelles attentes satisfaites et quelles ambitions r\u00e9alis\u00e9es ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pr\u00e9f\u00e8re r\u00e9pondre par la n\u00e9gative et dire quels objectifs n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 atteints, en particulier la r\u00e9organisation et la r\u00e9orientation du mouvement syndical international.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>En somme, le mod\u00e8le Fimmen ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Plus ou moins. M\u00eame si la tentative n\u2019a pas vraiment \u00e9chou\u00e9, elle n\u2019a pas non plus progress\u00e9. On ne devrait jamais sous-estimer les effets \u00e0 long terme de ce que l\u2019on fait, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas de r\u00e9sultats imm\u00e9diats et visibles. Quels que soient les objectifs et les ambitions, j\u2019ai toujours pens\u00e9 qu\u2019on ne peut faire plus qu\u2019on peut, tant qu\u2019on est l\u00e0 et avec les moyens qu\u2019on a. J\u2019ai le sentiment d\u2019avoir fait le maximum que j\u2019\u00e9tais capable de faire dans cette \u00e9poque, avec les moyens que j\u2019avais. Je n\u2019ai pas pu mettre en pratique toutes mes id\u00e9es et r\u00e9aliser toutes mes ambitions mais au moins, je n\u2019ai pas besoin d\u2019avoir mauvaise conscience.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ces ambitions pouvaient-elles \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es dans le cadre de l\u2019UITA ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pense qu\u2019en cette p\u00e9riode, dans les circonstances existantes, elles ne pouvaient \u00eatre r\u00e9alis\u00e9es ni \u00e0 l\u2019UITA, ni ailleurs. M\u00eame si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la CISL, si l\u2019on regarde son histoire, ou d\u2019un autre SPI.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>N\u2019\u00e9taient-elles donc pas trop \u00e9lev\u00e9es et irr\u00e9alistes ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui, sans doute.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelle a \u00e9t\u00e9 ton exp\u00e9rience la plus importante de secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Que l\u2019on peut faire plus que ce que l\u2019on imaginait au d\u00e9part. Qu\u2019il faut avoir un niveau \u00e9lev\u00e9 d\u2019ambition et s\u2019y tenir m\u00eame si l\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 les r\u00e9aliser, afin de rendre le mouvement en g\u00e9n\u00e9ral plus ambitieux. Qu\u2019il est juste de s\u2019imposer \u00e0 soi-m\u00eame et aux autres de hautes exigences. Qu\u2019il faut avoir la peau \u00e9paisse. Que l\u2019on doit s\u2019attendre \u00e0 subir des d\u00e9faites et en apprendre.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Mais plus pr\u00e9cis\u00e9ment, quel \u00e9v\u00e9nement a jou\u00e9 le plus grand r\u00f4le ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je pense que les campagnes sur Coca Cola au Guat\u00e9mala ont \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s importantes, de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons et pour diff\u00e9rentes raisons. Premi\u00e8rement, comme je viens de le dire, parce que beaucoup de choses peuvent \u00eatre faites que l\u2019on n\u2019imaginait pas forc\u00e9ment possibles. Principalement qu\u2019il faut avoir un niveau d\u2019ambition \u00e9lev\u00e9 et qu\u2019il faut faire confiance aux gens, croire en leurs possibilit\u00e9s d\u2019accomplir de grandes choses au-del\u00e0 de la routine\u2026Oui.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quel a \u00e9t\u00e9 ton plus grand succ\u00e8s ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Amener l\u2019organisation o\u00f9 elle est maintenant.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ta d\u00e9faite la plus am\u00e8re ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>A la fin de mon mandant, je n\u2019ai pas pu cr\u00e9er un consensus sur la guerre en Yougoslavie.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ton plus grand \u00e9chec ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>De n\u2019avoir pas pu atteindre certains objectifs de politique syndicale internationale, concernant notamment les SPI, la CISL et les structures du mouvement international. De ne pas avoir r\u00e9ussi \u00e0 trouver une forme de coop\u00e9ration plus \u00e9lev\u00e9e entre les SPI.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quel est le changement le plus important auquel tu as contribu\u00e9 ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Faire du travail sur les transnationales la principale priorit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Quelles erreurs de jugements as-tu fait ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Un optimisme exag\u00e9r\u00e9 concernant des personnes, dans l\u2019UITA et ailleurs. Et peut-\u00eatre une surestimation des capacit\u00e9s des organisations \u00e0 se d\u00e9passer.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Ce sont des erreurs d\u2019appr\u00e9ciation.<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Oui.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Et les erreurs tout court ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Je n\u2019aurais pas d\u00fb engager certaines personnes, ce qui a conduit \u00e0 une grande perte de temps et d\u2019\u00e9nergie. C\u2019\u00e9taient des erreurs. J\u2019aurais d\u00fb consacrer plus de temps \u00e0 des questions d\u2019administration.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>A la place de quoi ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>De me consacrer exclusivement aux questions politiques en laissant l\u2019administration \u00e0 d\u2019autres, sans surveillance suffisante.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Si tu \u00e9tais \u00e9lu secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral au prochain congr\u00e8s de l\u2019UITA avec trente ans devant toi, quels seraient tes buts ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Les m\u00eames. Porter plus loin ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 accompli. Sinon, \u00e0 partir de ce point de d\u00e9part, les m\u00eames buts.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>C\u2019est probablement la r\u00e9ponse \u00e0 ma prochaine question : quelles sont les perspectives pour les organisations syndicales internationales ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Toutes les organisations syndicales internationales sont devant trois probl\u00e8mes : l\u2019organisation, la politique et la d\u00e9mocratisation. La politique syndicale internationale doit \u00eatre d\u00e9mocratis\u00e9e, elle doit aller en profondeur jusque vers les membres, les inclure, les engager. Toutes les organisations internationales doivent devenir des organisations de combat si elles ne le sont pas d\u00e9j\u00e0, parce que nous sommes constamment confront\u00e9s au probl\u00e8me du pouvoir et nous ne pouvons pas esp\u00e9rer de r\u00e9pit.<\/p>\n<p>Ceux qui continuent \u00e0 ne pas comprendre cela sont simplement dans un d\u00e9ni de la r\u00e9alit\u00e9 et m\u00e9connaissent le s\u00e9rieux de la situation. Il faut se fixer des objectifs de politique g\u00e9n\u00e9rale et ceux qui existent d\u00e9j\u00e0 doivent devenir plus explicites. Il faut viser un changement fondamental de soci\u00e9t\u00e9 et pour y arriver, il faut s\u2019allier avec d\u2019autres acteurs de la soci\u00e9t\u00e9 civile afin de cr\u00e9er un mouvement populaire progressiste tr\u00e8s large. Il y a d\u00e9j\u00e0 des signes que cela se fait, par exemple Seattle\u2026Des coalitions auxquelles les syndicats participent et, s\u2019ils le m\u00e9ritent, peuvent jouer un r\u00f4le de premier plan.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Peut-\u00eatre pour r\u00e9p\u00e9ter, une organisation de combat veut dire\u2026<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>Qu\u2019elle peut s\u2019engager dans des conflits en gagnant, pas de les \u00e9viter. Evidemment pas de les provoquer d\u2019une fa\u00e7on irresponsable mais puisqu\u2019ils sont in\u00e9vitables, de se donner les moyens de gagner.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>Une derni\u00e8re question : qu\u2019as-tu fait depuis 1997, quels sont tes buts et tes perspectives ?<\/p>\n<p><strong>G : <\/strong>les m\u00eames, mais en freelance.<\/p>\n<p><strong>R : <\/strong>R\u00e9ponse courte \u00e0 plusieurs questions. Je te remercie pour cette interview.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Dr. Peter R\u00fctters enseigne les sciences politiques \u00e0 l&#8217;Universit\u00e9 libre de Berlin. Il est l&#8217;auteur de nombreuses publications sur la structure et les politiques d&#8217;organisations syndicales internationales et sur l&#8217;histoire du mouvement syndical allemand. 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