A l’heure de la mondialisation, quel mouvement syndical (Dan Gallin, 2000)

Globalisation: le Constat
L’ensemble des phénomènes que recouvre le concept de mondialisation (ou globalisation – les deux termes sont ici interchangeables) a changé notre paysage économique, social et politique à un tel point, et si vite, que nous avons de la peine à intégrer ces changements dans notre réflexion. Cela conduit certains – aussi bien à droite qu’à gauche – à repousser l’idée que quelquechose d’important est en train de se passer. On fait valoir, par exemple, que le capital a toujours été international et qu’une économie mondiale existe depuis le siècle passé, comme Marx et Engels d’ailleurs le montrent dans le Manifeste Communiste, dans des passages d’une modernité saisissante.On fait valoir aussi que de vastes domaines de l’économie ne sont pas touchés par la mondialisation, du moins pas directement, que la plus grande partie des échanges commerciaux se passent à l’intérieur de blocs régionaux, tels que l’Union européenne, que l’ouverture des marchés n’est pas plus grande aujourd’hui qu’avant 1914.

C’est vrai: le capitalisme a toujours été international, et à certaines époques cette économie internationale a été encore plus ouverte qu’elle ne l’est aujourd’hui. Mais une économie internationale reste un assemblage d’économies nationales, reliées entre elles par des réseaux de commerce, d’investissement et de crédit. Ce qui prend forme aujourd’hui, c’est autre chose: c’est une économie globalement intégrée.

L’évolution technologique joue un rôle déterminant dans l’essor de cette économie globale, notamment dans le domaine de l’électronique, des communications et des transports. Parmi les conséquences de cette évolution, à titre d’exemple, on peut citer la baisse vertigineuse du prix des télécommunications (trois minutes de téléphone de Londres à New York coûtaient 31 dollars en 1970 et 3 dollars en 1990). Non seulement le coût des communications, mais aussi leur vitesse et leur nature a changé, par la généralisation de la télécopie et du courrier électronique.

L’informatisation a amené des changements comparables dans l’industrie: entre 1982 et 1992 le nombre de robots industriels a décuplé. Les transports ont également été transformés, notamment le transport aérien: dans les trente ans entre 1960 et 1990 les coûts du transport aérien ont baissé de 60 pour-cent et aujourd’hui, chaque année, 1,25 milliards et personnes et 22 millions de tonnes de fret voyagent par avion. En termes de valeur, presque le quart des produits d’exportations est transporté par air. Le secteur des services est également touché. Les lignes aériennes et les compagnies d’assurance notamment, sous-traitent leur comptabilité et d’autres travaux sur ordinateur dans des pays à bas salaires. Il faut encore ajouter que près de 1,5 milliards de dollars sont transférés chaque jour à travers le monde par courrier électronique, entièrement hors contrôle des gouvernements ou états.

Quand on minimise l’importance de la globalisation sous prétexte que l’ensemble de l’économie mondiale n’est pas, ou pas encore, globalisé, c’est à dire un tout unifié, cela ressemble à une discussion pour savoir si un verre d’eau est à moitié vide ou à moitié plein. Ce qui compte, c’est d’une part la tendance et, d’autre part, le poids spécifique des secteurs globalisés dans les rapports de pouvoir entre états et à l’intérieur des états.

Pour certains, reconnaître le fait de la globalisation représente déjà une capitulation idéologique. Mais il ne faut pas confondre les états de fait et les conclusions politiques que l’on peut en tirer. La question qui se pose n’est pas de savoir si l’on est “pour ou contre” mais quelles conclusions politiques on tire de cet état de fait, c’est à dire comment on se place dans le cadre de cette réalité. En tant que processus de transformation de la vie économique à la suite de l’introduction de technologies nouvelles, la globalisation est une réalité incontournable et irréversible. Il en est tout autrement en ce qui concerne les conséquences sociales et politiques qui s’en suivent. Là, il n’y a rien qui soit inévitable ou irréversible.

Là, la question est de savoir comment s’organise le rapport de force entre les intérêts représentés dans cette nouvelle société globale, c’est à dire qu’il s’agit d’un processus politique dépendant de la volonté et de la capacité des acteurs sociaux.

Quels ont été les effets de la globalisation sur ces rapports de force? Trois aspects nous concernent particulièrement: l’essor des sociétés transnationales, le changement de la politique des Etats devant les contraintes de la mondialisation et la formation d’un marché global du travail.

L’essor des transnationales
Les sociétés transnationales (STN) sont le fer de lance et en même temps les principaux bénéficiaires des transformations technologiques de cette dernière décennie. Il y en a à peu près 40,000 et, avec leurs 200,000 filiales, elles contrôlent 75 pour-cent du commerce mondial en matières premières, produits manufacturés et services – en fait, sans doute plus, si l’on tient compte de leurs sous-traitants. Un tiers de ces échanges commerciaux ont lieu à l’intérieur d’une même société, entre ses différentes unités, et échappent donc dans une large mesure au contrôle des gouvernements et des instances supranationales. Selon la CNUCED (Commission des Nations Unies pour le Commerce et le Développement), “la production internationale est devenue une caractéristique structurelle centrale de l’économie mondiale”.

Le même rapport indique en outre que “la division traditionnelle entre intégration au niveau de l’entreprise et de la nation tend à disparaître. Les STN empiètent sur des domaines où la souveraineté et les responsabilités étaient traditionnellement le domaine réservé des gouvernements nationaux.”

Depuis l’effondrement du bloc soviétique il y a six ou sept ans, dont l’une des causes était justement l’incapacité du système du collectivisme bureaucratique à s’adapter aux nouvelles technologies et à leurs conséquences sociales et politiques, le pouvoir des sociétés transnationales est devenu véritablement global, par la colonisation économique et politique des Etats de l’ancien bloc soviétique et des états successeurs de l’URSS.

Ces “nouveaux pays capitalistes”, auxquels il faut ajouter une grande partie des pays dits en développement, y compris les futurs pays ex-communistes tels que la Chine, qui ne faisaient pas partie du monde capitaliste, ont ajouté près d’un milliard de travailleurs au marché global du travail contrôlé par le capital transnational.

La destruction des emplois qui accompagne l’essor des STN n’est pas uniquement, et même pas principalement, due aux délocalisations. Elle est surtout due aux restructurations des entreprises sous la pression de la course au rendement, c’est à dire au profit, maximum, dans le cadre de la globalisation. Les STN se renforcent en “dégraissant” et chaque fois que l’une d’entre elles annonce des nouveaux licenciement sa cote monte à la bourse. Les contestataires sont peu nombreux. Le néolibéralisme a fini par faire admettre le “dégraissage” et la course au profit comme une loi de la nature.

En bref, nous sommes dans une situation où le pouvoir des STN s’est énormément accru, y compris leur influence idéologique, dans à peine deux décennies, et où la mobilité du capital est pratiquement incontrôlée.

L’Etat au service du capital
Une conséquence politique, avec des répercussions très importantes sur le plan social, a été le rôle changeant de l’Etat: d’une part, le son pouvoir et son autorité dépérissent, évidemment pas de la manière que l’avaient espéré les socialistes du début du siècle, c’est à dire au profit d’une société civile démocratique, mais au profit du capital transnational et, d’autre part, dans la mesure où il sert les intérêts de ce dernier, l’Etat ne cesse de se renforcer.

Le pouvoir de l’Etat national s’est affaibli à plusieurs niveaux: en premier lieu, en tant qu’acteur économique et, par voie de conséquence, dans son rôle d’employeur, de régulateur de l’économie et de mécanisme de redistribution du produit social à travers la fiscalité.

Le nombre de privatisations à l’échelle mondiale a quintuplé entre 1985 et 1990 et continue à croître au fur et à mesure que des économies autrefois protégées, telles que celle de l’Inde, ou les économies collectivistes bureaucratiques évoluant vers une forme de Stalinisme de marché, telles que celles de la Chine, du Vietnam ou de Cuba, et évidemment les pays de l’ancien bloc soviétique, s’ouvrent aux investissements transnationaux. Mais aussi dans les pays industrialisés du groupe de l’OCDE les parties les plus profitables du secteur public sont en train d’être privatisées.

Les privatisations non seulement élargissent le champ d’action et renforcent le pouvoir des STN, mais privent l’Etat d’une partie de ses moyens d’action sur le plan économique et réduisent sa capacité d’influencer la politique économique ainsi que, dans son rôle d’employeur, la politique sociale.

Les accords commerciaux internationaux récents, par exemple dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), ou l’Accord Multilatéral sur les Investissements (AMI) et ses clônes, punissent les gouvernements qui cherchent à exercer un contrôle sur les STN. Ils les obligent à renoncer aux mesures législatives ou politiques qui limitent la liberté d’action des STN, notamment dans le domaine des investissements (achats ou ventes de sociétés, fermetures d’entreprises, etc). Ces accords affaiblissent ainsi le contrôle démocratique sur les politiques sociales et économiques, et transfèrent une autorité qui appartenait à des gouvernements responsables devant leurs électeurs à des STN qui sont responsables devant personne si ce n’est leurs actionnaires.

L’Etat a donc les plus grandes difficultés à contrôler les flux internationaux de capital (ou, lorsque le capital se met en grève contre l’Etat, la fuite des capitaux). Cela réduit sa capacité de taxer le capital et diminue ainsi, dans certains cas de façon draconienne, les rentrées fiscales qui financent les services publics et la politique sociale. Donc: l’Etat n’arrive plus à financer le consensus social, qui dépend de sa capacité de protéger les plus faibles par la redistribution du produit social.

Ce qui est le plus grave, c’est que l’incapacité de l’Etat de contrôler le capital dans le cadre de ses frontières par des mesures législatives ou d’autres mesures politiques conduit non seulement à l’affaiblissement de l’Etat lui-même, mais à l’affaiblissement de toutes les structures qui agissent dans le cadre de l’Etat national: les parlements nationaux, les partis politiques, les centrales syndicales: en d’autres termes, tous les instruments d’un contrôle démocratique potentiel ou réel.

Il s’en suit que les partis politiques, quelle que soient leur origine historique, leur base sociale, leur programme politique, leurs intentions ou promesses électorales ont de plus en plus de peine de présenter des options claires et, à plus forte raison, de les réaliser une fois qu’ils sont au gouvernement. C’est ainsi que tous les gouvernements, qu’ils soient de droite ou de gauche, finissent par suivre une politique “business-friendly”: priorité aux intérêts du patronat au dépens de l’intérêt général de la société. Les citoyens, indifférents ou cyniques, se détournent d’institutions qui n’arrivent plus à résoudre leurs problèmes. Nous assistons à une crise de la démocratie qui vient du fait que ses institutions représentatives n’ont plus prise sur la réalité économique dans le cadre de l’Etat national.

Il ne faut pas en déduire pour autant que la lutte politique dans le cadre de l’état national n’a plus de sens, pas plus qu’il faut déduire que la lutte politique au niveau des municipalités ou des cantons n’a pas de sens sous prétexte que ces institutions ont un pouvoir limité. Par contre, ce qui est clair, c’est que l’Etat ne viendra plus à la rescousse du mouvement ouvrier, même quand ses alliés traditionnels détiennent le gouvernement. C’est en tout cas l’expérience des syndicats, à des degrés variables, en Espagne, an Italie, aux Etats-Unis, en Suède, en France, au Royaume-Uni avec le “New Labour” et c’est l’expérience qui attend sans doute demain les syndicats allemands maintenant que la social-démocratie “light”, dominée par Gerhard Schröder, a pris les choses en main.

Faut-il “défendre l’Etat” dans sa qualité de garant de l’intérêt public? Cette bataille est désormais perdue. L’Etat ne pouvait être le garant de l’intérêt public que dans la mesure où l’équilibre des forces sociales, acquis par les luttes ouvrières dans le cadre de chaque pays et par la crainte du patronat de mises en question révolutionnaires, lui imposait une formule de compromis, de pacte social. La globalisation a justement rompu cet équilibre, en émancipant le capital des contraintes politiques que les syndicats et la gauche politique pouvaient lui imposer dans le cadre de l’Etat national. Dans cette nouvelle situation, le patronat n’est plus intéressé à un compromis social et n’est plus disposé à cofinancer l’Etat social.

La perte d’autonomie de l’Etat face aux STN le transforme au contraire en exécuteur de leur politique. La collaboration de l’Etat est constamment sollicitée par le capital transnational: la “guerre” des bananes, des droits d’atterrissage des lignes aériennes ou des parts de marché dans l’aérospatial, dans le pétrole ou dans l’industrie de l’armement sont des guerres que se livrent des STN par Etats interposés. Les subsides agricoles, les subsides aux entreprises (parfois extorquées par le chantage à la délocalisation: voir BMW au Royaume-Uni), les garanties à l’exportation, les infrastructures construites au frais du contribuable pour attirer les investissements étrangers, les franchises fiscales ou douanières, représentent autant d’interventions de l’Etat qui n’ont rien à voir avec la défense de l’intérêt public.

Les ambassades sont de plus en plus des représentations commerciales et aucun chef d’Etat, y compris les familles royales, ne se déplace plus à l’étranger sans être accompagné d’une meute de chefs d’entreprise. Aux Etats-Unis, c’est le lobby du capital transnational américain, et pas le Département d’Etat, ni même le Président, qui détermine la politique des Etats-Unis en Chine. Qui fait la politique française au Moyen-Orient ou en Birmanie, Chirac et Jospin ou les intérêts pétroliers français? Qui fait la politique britannique en Indonésie, Blair ou Vickers? Poser la question c’est y répondre.

Le marché global du travail
Voyons maintenant ce qui se passe sur le marché du travail. La principale conséquence sociale de la mondialisation a été l’émergence d’un marché global du travail. Cela veut dire qu’à cause de la fluidité des communications et de la mobilité du capital les travailleurs de tous les pays, quel que soit leur degré de développement industriel ou leur système social, sont désormais en concurrence, dans tous les domaines de l’économie, avec un éventail de salaires de un à cinquante, ou plus.

Cette concurrence à la baisse, accompagnée de la sous-enchère des états dans le domaine des coûts sociaux, de la fiscalité et des autres avantages offerts aux investisseurs étrangers, a mis en mouvement une spirale descendante implacable qui se traduit par une détérioration des salaires et des conditions de travail, par la montée du chômage, de la précarisation du travail, le démantèlement des acquis sociaux et la croissance du secteur informel. Cette spirale descendante n’a pas de fond, si ce n’est le travail d’esclave.

Or, ce marché global du travail n’est pas du tout un “marché” dans le sens habituel du terme, régi par des lois économiques. Il est régi par des lois politiques, par des interventions massives de l’Etat, sous la forme de répression militaire et policière, et c’est cette répression qui, en définitive, fait que le système tient en place.

Arrêtons-nous un moment sur le rôle économique de la répression. Comment est-ce que les pays à bas salaires en sont-ils arrivés là? Aucun peuple n’a choisi d’être pauvre. Si les peuples pauvres sont pauvres, c’est que la pauvreté leur a été imposée par la violence et la terreur. Les pays qui jouent un rôle important sur le marché du travail mondial, et qui déterminent les conditions au bas de l’échelle, sont des pays où les peuples sont sévèrement réprimés (par exemple la Chine, le Vietnam ou l’Indonésie) où subissent les conséquences d’une répression sévère dans leur passé historique récent (Russie, Brésil, Amérique centrale). Ou encore s’agit-il de “démocratures”, de pays où les formes démocratiques sont observées mais où les rapports de force sociaux s’établissent selon des règles qui n’ont rien de démocratique, tels que l’Inde, le Mexique ou la Turquie.

Les zones franches d’exportation sont des microclimats qui illustrent bien le rôle économique de la répression. Il y en a plus de 700 partout dans le monde et leur nombre ne cesse de croître. Ce sont des zones que les états ont réservé au capital transnational où les investisseurs étrangers bénéficient, en plus de divers cadeaux aux frais du contribuable (infrastructures, exemptions d’impôts, etc.), de privilèges d’exterritorialité, notamment pour interdire l’accès aux syndicats et pour réprimer ceux et celles qui tenteraient néanmoins de se syndiquer. Dans de nombreux Etats, la police et l’armée nationale deviennent ainsi les vigiles du capital transnational.

Là, nous aussi, nous pourrions dire: moins d’Etat, s’il vous plaît! Que veut dire concurrence, que veut dire capacité concurrentielle, quand les règles de la concurrence sont déterminées en dernière analyse par la répression? Est-ce que cela veut dire que nous ferons tous de la sous-enchère jusqu’à atteindre ensemble le bas de l’échelle? Est-ce que les pays doivent continuer à faire de la sous-enchère sur la vitesse avec ils liquident les acquis sociaux?

Il n’est pas nécessaire d’extrapoler beaucoup, et de faire de la politique-fiction, pour voir où cela nous mène. La forme néo-libérale de la globalisation nous conduit à une société de cauchemar, dans laquelle quelques îlots de prospérité hautement technifiés subsisteront sous protection militaire et policière. Ce ne seront pas des démocraties, mais des Etats-garnison, sans doute avec un chômage élevé et subsidié. Ils seront entourés d’un océan de misère, avec des millions d’hommes et de femmes en révolte perpétuelle contenue par la répression. Au siècle dernier, Marx disait que l’humanité avait le choix entre le socialisme et la barbarie. Nous n’avons pas réussi le socialisme, et c’est bien à la barbarie que nous devons maintenant faire face.

Voilà pourquoi la lutte pour les droits humains et démocratiques est un élément essentiel dans la construction d’un contre-pouvoir et pour ouvrir la voie à des alternatives possibles. En ce qui concerne le mouvement ouvrier, les droits démocratiques ne sont pas une question de préférence culturelle: il s’agit d’un intérêt de classe fondamental, car c’est seulement dans la mesure où ces droits sont garantis que les travailleurs peuvent s’organiser pour défendre leurs intérêts et pour faire avancer un projet de société alternatif.

Cette lutte pour les droits démocratiques est d’ailleurs un des points de rencontre unificateurs des intérêts communs des travailleurs du Nord et du Sud, entre ceux qui cherchent à se libérer de conditions proches de l’esclavage et ceux qui luttent pour ne pas sombrer dans ces conditions. Elle est aussi un point de rencontre entre les syndicats et d’autres organisations de la société civile, comme on le verra plus loin.

Au delà de la défense des droits humains, se profile un enjeu bien plus considérable; c’est celui de savoir dans quelle société mondiale, et globale, nous allons vivre dans les décennies à venir. Il s’agit de redéfinir les buts et la raison d’être de l’organisation sociale à l’échelle mondiale.

Que faire?
Pour le mouvement ouvrier il se pose la vieille question: Que faire? Si un retour en arrière n’est pas possible, si la “défense de l’Etat” est désormais une voie sans issue parce que nous n’avons plus les moyens de modifier les rapports de force en notre faveur en nous battant dans le cadre de l’Etat national, est-il imaginable de nous en sortir par en haut, en nous globalisant aussi, en globalisant notre lutte? Il n’y a pas d’autre issue, et nous n’avons pas le choix. Voyons ce que cela implique.

La mondialisation que nous vivons n’est qu’une mondialisation partielle: ce qui est mondialisé, c’est le capital, et le réseau politique à son service. On peut même dire qu’il existe une sorte de gouvernement mondial virtuel, dont les élément sont un ensemble de traités multilatéraux et des institutions supranationales telles que le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, l’Organisation Mondiale du Commerce et d’autres, et bien évidemment ce “gouvernement mondial” échappe complètement à tout contrôle démocratique. Sa politique et ses décisions sont façonnés par les lobbies du capital transnational, les mêmes d’ailleurs qui déterminent la politique des principaux gouvernements qui contrôlent ces instances internationales.

Ce qui n’est pas mondialisé, en revanche, c’est l’état de droit, les droits démocratiques et les droits de la personne, les droits syndicaux. Nous pouvons donc dire: mondialisons, mais alors mondialisons tout!
Il n’est pas difficile d’imaginer la construction d’un nouvel ordre mondial, différent du modèle néo-libéral aujourd’hui dominant, et qui répondrait aux intérêts de l’ensemble de la société. L’absence d’un gouvernement mondial formel, d’un “Etat mondial” – d’ailleurs pas du tout souhaitable dans les circonstances actuelles – n’empêche pas des accords entre états, assortis de procédures d’application qui, par exemple, imposeraient des règles de fonctionnement aux STN conformes aux intérêts des populations et de la société civile mondiale, y compris une législation du travail internationale contraignante, ou bien la taxation des flux financiers comme l’imaginait James Tobin aux Etats-Unis déjà en 1974.

Notre difficulté, c’est que nous ne sommes pas dans un concours d’idées sur la façon d’organiser le monde d’aujourd’hui et de demain. Sur ce sujet, nous avons toujours eu les meilleures idées. Nous sommes, en revanche, dans une lutte pour le pouvoir où, depuis les années 1970, (en gros, depuis le premier “choc pétrolier” qui a marqué le début de la montée du chômage dans les pays industrialisés) nous n’avons fait que reculer. Nous sommes dans une guerre où les intérêts des puissants sont défendus par tous les moyens et où la valeur des idées est déterminée par la capacité de leurs partisans de les imposer.

Nous avons donc un problème d’organisation. La source de la puissance de nos adversaires est l’argent: de très grandes quantités d’argent. La source de notre puissance, c’est l’organisation. L’organisation, c’est ce que le mouvement syndical est censé savoir faire. La raison pour laquelle cet outil sert si peu ou si mal en ce moment, c’est que nous restons dans nos esprits prisonniers du cloisonnement imposé par les frontières des états, alors que les centres de décision et de pouvoir dépassent ces frontières depuis longtemps.

Si nous prenons le mouvement syndical comme exemple, nous constatons que pour la première fois dans l’histoire les conditions matérielles et techniques existent pour faire fonctionner efficacement une véritable Internationale syndicale mondiale. Quand il fallait plusieurs semaines pour aller d’Europe au Japon ou en Chine, et autant de temps pour le courrier, quand le prix des télécommunications était exorbitant, il était difficile de faire une Internationale mondiale autre que symbolique et, de fait, les deux premières Internationales ouvrières, l’Association Internationale des Travailleurs et la Fédération Syndicale Internationale (Amsterdam), et même, dans un large mesure, l’Internationale Syndicale Rouge (Moscou), étaient pratiquement des organisations européennes, c’est à dire fonctionnant dans un espace très restreint et à peuplement très dense, avec des contacts faciles et permanents.

Aujourd’hui, avec les transports aériens modernes, et les moyens que nous donnent la télécopie ou le courrier électronique, c’est à dire les moyens même qui ont contribué de façon si déterminante à globaliser le capital, nous avons les moyens de globaliser le mouvement social.

Mais les esprits n’ont pas suivi. Le mouvement syndical international reste en effet au stade d’un ensemble de réseaux assez relâchés d’organisations nationales, qui continuent à réagir à partir de réflexes nationaux. Devant la crise, beaucoup se replient sur eux-mêmes, exactement le contraire de ce qu’il faut faire à un moment où il faut évidemment chercher à renforcer les liens internationaux, et de les rendre plus efficaces. C’est un réflexe naturel, mais faux, de la même façon que freiner sur du verglas est un réflexe naturel, mais faux.

Histoire
Pour comprendre la situation actuelle, un retour en arrière est nécessaire. La globalisation a son histoire et le mouvement syndical a la sienne, dont il faut se souvenir pour comprendre le retard énorme que le mouvement syndical a pris sur les événements.

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, le mouvement syndical européen est exsangue: des milliers de ses meilleures cadres ont disparu dans les camps, dans la guerre ou dans l’exil. A l’est, les syndicats, déjà faibles avant la guerre, sont dissous et les cadres sociaux-démocrates, socialistes et communistes dissidents survivants à la guerre disparaissent dans les prisons du KGB. Il ne subsiste que les appareils d’encadrement et de contrôle de la main d’oeuvre qui ont nom de “syndicats” dans le système stalinien.

Au Japon, deux types de syndicats se constituent sous l’occupation américaine qui rétablit la liberté syndicale: les successeurs des organisations de travailleurs “patriotiques” de la dictature militaire, en général au niveau de l’entreprise, et des syndicats authentiques dont les socialistes ou communistes sortis de prison prennent la direction.

Mais le patronat n’est pas non plus en position de force. Il a beaucoup à se faire pardonner: sa collaboration avec le nazisme et le fascisme, d’abord en Allemagne, en Autriche et en Italie, ensuite, à quelques exceptions honorables près, partout en Europe occupée. En France, l’heure est aux nationalisations punitives. Les démocrates-chrétiens allemands, à leur premier congrès, adoptent un programme socialiste. Politiquement, le patronat est en position de faiblesse. L’URSS, qui n’a plus rien de socialiste mais qui est de toute façon anticapitaliste, représente une menace. La peur conseille la prudence.

La reconstruction sociale, largement financée par les Etats-Unis, se fait donc en Europe et au Japon sur la base de l’idéologie du partenariat social fondée, grosso modo, sur la promesse de la paix sociale en échange de la reconnaissance des droits syndicaux et de la construction de l’Etat social égalitaire. Une fois l’opposition des syndicats communistes (notamment la CGT en France et la CGIL en Italie), et celle, sporadique, de groupes révolutionnaires, réduite, c’est le modèle qui prévaut pour les trente prochaines années. La prospérité économique de l’après-guerre, – les “trente glorieuses” – qui ne prend fin qu’avec les crises des années 1970 et 1980, achève de consolider le modèle.

La reconstruction se fait aussi dans le contexte de la guerre froide. S’il est faux de dire que la scission du mouvement syndical international – la Fédération syndicale mondiale – en 1947 était l’oeuvre de la CIA (l’opposition radicale entre les projets de société socialistes et communistes à partir de 1921, ainsi que les persécutions des socialistes dans les pays occupés par l’URSS auraient suffi), il est par contre certain que la vie politique du mouvement ouvrier a été dominé pendant cinquante ans par un faux débat: celui de savoir si le capitalisme (aménagé par la social-démocratie) ou le communisme (dans sa forme stalinienne) correspondait le mieux aux intérêts ouvriers. (Soit dit en passant, le résultat de ce “débat” a été de convaincre la majorité des travailleurs dans les PECOs et les Etats successeurs de l’URSS qu’il fallait chercher leur salut dans le capitalisme en oubliant la social-démocratie, et l’ensemble du mouvement ouvrier en subit les conséquences aujourd’hui).

Ainsi l’immense appareil de propagande mobilisé pour aligner le mouvement ouvrier de part et d’autre de la ligne de clivage verticale entre les blocs de puissance a permis d’occulter la ligne de clivage horizontale, et bien plus importante, entre les classes, traversant les deux blocs. Enfin la croisade anticommuniste, sectaire et paranoïaque, de certaines directions syndicales, notamment américaines, a fini par faire bien plus de mal à des organisations démocratiques et socialistes qu’aux organisations communistes, qu’elle a même réussi à consolider dans certains cas.

Dans les principaux pays industrialisés, la situation du mouvement syndical à la fin des “trente glorieuses” se présente donc ainsi: un héritage idéologique et politique fortement affaibli par la disparition des cadres les mieux instruits et aguerris; un débat et des priorités politiques faussées par la guerre froide; des organisations syndicales puissantes mais routinières avec des directions bornées et politiquement incultes (il y a évidement quelques exceptions), plus aptes à administrer les acquis qu’à l’organisation ou à la lutte, généralement acquises à l’idéologie du partenariat social et incapables d’envisager l’imprévu historique; une base éduquée à la facilité, donc à la passivité.

Dans ce qui était le Tiers Monde, la situation n’est guère meilleure: en règle générale (et là aussi avec des exceptions), le mouvement syndical est lié à des partis populaires anticolonialistes et démocratiques et une fois que ces partis sont au gouvernement et se convertissent en une nouvelle classe dirigeante qui n’est plus ni populaire ni démocratique, il devient une dépendance du pouvoir ou doit faire face à la répression.

Il aurait fallu un miracle pour que le mouvement syndical international s’élève au-dessus de la somme des faiblesses de ses membres. Il aurait fallu effacer quarante ans d’histoire.

Inventaire
En pratique, il existe aujourd’hui trois types d’organisations syndicales qui comptent: la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), les Secrétariats professionnels internationaux (SPI), la Confédération Européenne des Syndicats (CES) avec ses fédérations sectorielles (en partie, mais pas dans tous les cas, liées aux SPI de leur secteur). La FSM, est désormais réduite, dans son noyau, à une alliance de dictateurs moyen-orientaux et des restes de la bureaucratie des kolkhoses russes. La Confédération mondiale du travail (CMT – ex-chrétienne) est une petite organisation de tendance où seule la CSC belge est représentative dans son propre pays. Des organisations régionales comme l’OUSA (Afrique) ou la CISA (Pays Arabes) sont dominées par des Etats, pour la plupart autoritaires, et gangrenées par la corruption, donc inutiles pour le syndicalisme.

La CISL a un double problème. D’une part, elle est constituée d’organisations faîtières nationales, c’est à dire territoriales au niveau des Etats; donc, ses organes directeurs sont composés de représentants de ces organisations, habitués à penser et à agir dans le cadre de l’Etat national, et ayant un intérêt institutionnel à croire, et à faire croire, que les problèmes de leurs membres sont solubles dans ce cadre. D’autre part, cette génération de dirigeants (et des experts qui les accompagnent) est formée, dans sa majorité, par l’idéologie du partenariat social et de la guerre froide, c’est à dire inapte à comprendre ce qui arrive.

Cela peut changer dans la mesure où les mauvaises nouvelles finissent par atteindre les organisations les unes après les autres: le mouvement syndical américain, par exemple, sérieusement menacé dans sa substance par le néolibéralisme combatif de la droite américaine, a fini par réagir en se radicalisant, ce qui l’amène à des conclusions nouvelles tant sur le plan de la politique intérieure que de la politique internationale. Mais une “nouvelle AFL-CIO” ne fait pas le printemps, surtout que le processus d’une nouvelle prise de conscience politique est loin de progresser sans problèmes aux Etats-Unis mêmes.

La CISL représente aujourd’hui un paradoxe: à la suite de l’effondrement du bloc soviétique, elle est a été rejointe par la plupart des centrales syndicales non-alignées et par la grande majorité de celles constituées sur les décombres du syndicalisme d’Etat communiste. Avec ses 206 organisations affiliées représentant 125m. de membres elle est de loin l’organisation syndicale mondiale la plus représentative.

Sur le plan politique, en revanche, le vide est accablant. L’anticommunisme qui lui a tenu lieu d’idéologie (sans jamais contenir un projet alternatif autre que le capitalisme aménagé) ne sert plus; les “partenaires sociaux” la lâchent partout au fur et à mesure que le patronat transnational et les gouvernements à son service se font plus agressifs; la social-démocratie a intériorisé le néolibéralisme et, une fois au gouvernement, traite les syndicats comme un “groupe de pression” parmi d’autres.

Sans idéologie, sans politique et sans programme, s’accrochant sans conviction à de vieilles recettes et sans la force de se réinventer, la CISL est à la dérive. Il faudrait qu’elle arrive à se souvenir qu’elle est l’organisation de la classe ouvrière mondiale, et que cela implique la responsabilité de se battre pour un projet de société. Pour l’instant, il n’y a aucun indice qui pemet de croire qu’elle se dirige dans ce sens.

Puisqu’il faut néanmoins simuler le mouvement, la CISL avance donc dans des domaines qui peuvent difficilement prêter à controverse (par exemple la défense des droits syndicaux et démocratiques, ou les questions d’égalité) mais reste bloquée au niveau de la réflexion et de l’action économique et politique (l’essentiel des activités consistant à chercher à convaincre la Banque mondiale, le FMI et l’OMC de faire du keynesianisme sur le plan économique et du corporatisme sur le plan social).

La CES a le même problème en ce qui concerne la composition de sa direction (contrairement à la CISL, elle intègre les organisations sectorielles, c’est à dire les fédérations d’industrie, mais dans une organisation très centralisée comme la CES, leur rôle réel est réduit face aux confédérations). Elle a un autre problème qui fait à la fois sa force et sa faiblesse: sa dépendance de la Commission de l’Union européenne qui lui donne ses moyens d’action et sa légitimité mais en même temps lui fixe ses limites. Les paramètres de son action sont celles d’un lobby législatif dans le cadre de l’UE et le “dialogue social” avec les organisations patronales européennes, un domaine où certains accords-cadres généraux ont pu être conclus.

En Europe, l’événement le plus significatif et potentiellement le plus positif du point de vue syndical a été l’adoption en 1994 de la directive sur les Conseils d’entreprise européens (CEE). Bien que très éloignée du projet initial (la “directive Vredeling” de 1980 qui aurait donné un rôle officiel aux syndicats à peu près comme dans la codétermination à l’allemande) elle a le mérite de rendre obligatoire des réunions, au moins annuelles, de représentants de travailleurs de toutes les succursales de la plupart des STN en Europe. A partir de là, il y a deux enjeux majeurs qui ont fait l’objet de négociations, et quelquefois de conflits, à partir des années 1980 et surtout après 1994: l’enjeu syndical et l’enjeu géographique.

L’enjeu syndical est d’assurer le contrôle syndical sur les CEE, c’est à dire, d’une part, d’assurer que les syndicats en tant que tels soient représentés de droit au CEE, d’autre part, que les représentants des entreprises soient eux aussi des syndiqués. Le but, c‘est évidemment de barrer la route aux jaunes (non syndiqués par opportunisme ou par principe, ou organisations contrôlées par le patron) et d’empêcher que les CEE deviennent une courroie de transmission patronale pour imposer plus facilement les restructurations, délocalisations, etc. Dans certains secteurs, surtout ceux ou la fédération d’industrie de la CES fait partie de la structure du SPI correspondant ou travaille étroitement avec lui, le principe du contrôle syndical a largement prévalu. Dans d’autres secteurs, où le principal souci de la direction de la fédération d’industrie a été de signer un maximum d’accords pour la statistique, un certain nombre d’accords éliminant pratiquement les syndicats ont été signés, renforçant ainsi la position patronale.

L’enjeu géographique provient du fait que la directive s’applique formellement aux seuls pays membres de l’UE, mais laisse la liberté aux interlocuteurs sociaux de se mettre d’accord sur la couverture géographique du CEE qu’ils souhaitent établir. L’intérêt du patronat est que les CEE couvrent le moins de filiales possibles d’une STN, l’intérêt des syndicats est que l’organe de coordination les couvre toutes, non seulement en Europe mais partout où la STN est présente, toujours dans l’optique du rapport de force à établir. Ainsi, certains CEE sont géographiquement très restrictifs (pays de l’UE seulement) alors que d’autres couvrent toute l’Europe géographique, y compris les PECO, et au moins trois le monde entier. Là aussi les batailles les plus conséquentes pour l’élargissement des CEE ont été menées dans les secteurs où les SPI ont leur mot à dire.

Les SPI sont sans doute les organisations syndicales internationales les plus efficaces existant en ce moment. Mais leurs membres sont aussi des fédérations ou centrales nationales et, bien que la plupart d’entre elles sont directement confrontées aux STN et subissent les effets de la globalisation dans leur pratique quotidienne, elles restent souvent prisonnières de schémas nationaux.

La faiblesse de la structure centrale de coordination des SPI, leurs secrétariats (typiquement entre 15 et 50 personnes au siège central) liée aux limites financières (l’essentiel de leur revenu provenant des cotisations) est un autre obstacle, que certains ont réussi à surmonter par la décentralisation (organisations régionales réellement autonomes, prise en charge de tâches internationales par des organisations affiliées ayant la capacité et la volonté de le faire) ou par la fusion (parmi les plus récentes, celles de deux organisations d’enseignants, de la chimie et des charbonnages, de l’alimentation et de l’agriculture et, à venir, celle du commerce, des postes et télécommunications, des médias et des arts graphiques).

Certains pensent que la capacité d’innovation et la combativité des SPI est limitée par le fait que les secrétariats ne peuvent aller au delà de la volonté de leurs principaux affiliés (selon le principe que la vitesse d’un convoi est déterminée par le navire le plus lent, surtout quand il est grand). En fait, les secrétariats, en se référant toujours aux intérêts immédiats des membres sur le lieu du travail comme point de départ, ont une marge de manoeuvre réelle. C’est l’un des facteurs qui explique les différences entre la culture d’organisation de différents SPI, d’autres facteurs étant la structure et les traditions syndicales de leur secteur.

Toujours est-il que, depuis vingt ans environ, ce sont les SPI qui ont mené les actions internationales de solidarité les plus efficaces, et qui ont conclu les accords les avancés avec des STN. On peut rappeler l’action de l’ITF (transports) contre les pavillons de complaisance, un modèle du genre, les actions de l’UITA (alimentation et agriculture) pour défendre les droits syndicaux, et même l’existence des syndicats, au Pérou (Nestlé) et au Guatemala (Coca-Cola), ou pour obliger certaines STN (Heineken, Carlsberg, Pepsico) de se retirer de Birmanie, ou les accords de l’UITA avec Danone, Accor, Nestlé, ou celui de la FITBB (bois et bâtiment) et de la FIET (commerce) avec IKEA, parmi d’autres.

Tâches
Voici pour le constat. Voyons maintenant les tâches. Elles tiennent en trois mots: organisation, démocratisation, politisation et elles sont liées entre elles

Le travail d’organisation a plusieurs aspects: il s’agit, en premier lieu, de créer les conditions dans lesquelles la grande masse des travailleurs non syndiqués dans le monde puisse accéder à l’organisation syndicale: le taux de syndicalisation mondial reste en dessous de 13% (163m. de syndiqués sur l,300m de travailleurs salariés – si l’on ajoute les travailleurs du secteur informel, ce taux descend à la moitié).

Cela suppose, comme nous l’avons vu plus haut, une lutte pour changer les régimes qui interdisent le syndicalisme libre: cette lutte est en bonne voie d’aboutir en Indonésie, il reste la Chine, le Vietnam, la Birmanie, Cuba, mais aussi la Syrie, l’Irak, la Libye, l’Arabie séoudite et les monarchies du Golfe, l’Iran, pour ne citer que les principaux pays où le syndicalisme libre (et, dans certains cas, le syndicalisme sous toutes ses formes) est interdit. Cela suppose une stratégie de lutte pour les droits démocratiques à l’échelle mondiale sans faiblesses et sans égards pour des complicités politiques anciennes sur le fond, alors que sur la forme les tactiques peuvent varier selon les situations. Une alliance avec les organisations de défense des droits de la personne les plus fiables (Amnesty International, Human Rights Watch, Ligue Internationale des Droits de l’Homme) est un élément indispensable d’une telle stratégie.

Cela suppose aussi un effort systématique et soutenu pour syndiquer les travailleurs des STN, comme certains SPI sont déjà en train de le faire. Bien que les 73 millions travailleurs directement employés par les STN ne représentent qu’une minorité (même si, selon différentes estimations, ce chiffre peut être doublé ou triplé si l’on ajoute les sous-traitances), c’est la minorité la plus internationalisée et celle qui est stratégiquement la mieux placée dans l’économie mondiale pour peser sur les rapports de force.

C’est dans le cadre de cet effort que les CEE doivent être internationalisés, soit en y intégrant les syndicats de la même STN dans d’autre continent, soit en les intégrant à un réseau de coordinations syndicales régionales au niveau de la même STN.

Dans le passé, le principal obstacle pour une coordination sur le long terme a été le problème des coûts: les réunions internationales reviennent très cher (frais de voyage, frais d’interprétation et de traduction). Une autre organisation internationale du mouvement ouvrier, proche du mouvement syndical et des partis socialistes, la Fédération internationale des associations d’éducation des travailleurs (FIAET), est en train de résoudre ce problème. Depuis l’année dernière, elle a élaboré un modèle de cercles d’études internationaux par internet, où des groupes de discussion dans différents pays reliés entre eux par courrier électronique sont en mesure de traiter simultanément du même thème. Ce thème peut, bien entendu, être une STN, et les groupes de discussion peuvent être les syndicats locaux des filiales de cette STN. Au moyen du “cercle d’études”, se constitue ainsi un réseau permanent de coordination. Les mêmes techniques qui ont permis au capital de se mondialiser nous donnent aussi la possibilité de construire un contre-pouvoir au niveau syndical.

Autant en ce qui concerne la lutte contre les dictatures que pour organiser les STN le mouvement syndical international doit se donner de nouvelles priorités politiques. Un exemple: dans la plupart des pays industrialisés, le droit à la grève de solidarité a été éliminé dans les trente dernières années au moyen d’une législation de plus en plus restrictive. La résistance des organisations syndicales a été étonnamment faible, se bornant en général à des protestations de forme. Or, il s’agit là d’une atteinte fondamentale au droit de grève, particulièrement dangereuse dans le contexte de la globalisation, où les intérêts des travailleurs de différents pays sont de plus en plus imbriqués et interdépendants, à l’image du processus même de production. Une fois le principe du droit de grève admis, de quel droit des majorités parlementaires de circonstance (d’ailleurs de gauche aussi bien que de droite) décideraient-elles en en quelle occasion les travailleurs sont autorisés à s’en servir pour défendre leurs intérêts? C’est un grand triomphe des campagnes de propagande de la droite contre la “toute-puissance syndicale” que d’avoir réussi à criminaliser la grève de solidarité dans la plupart des pays d’Europe occidentale et en Amérique du Nord, et s’il y a une lutte internationale qui vaut la peine d’être menée, c’est bien celle pour récupérer ce droit fondamental.

Une stratégie internationale d’organisation implique aussi la féminisation du mouvement syndical. Une grande majorité de la main d’oeuvre dans les secteurs faiblement syndiqués sont des travailleuses: dans les zones franches d’exportation, dans le secteur informel urbain et rural, parmi les travailleurs immigrés dans certaines zones et occupations (Golfe arabo/persique, employées de maison, services, habillement), le travail à domicile (6.9m. de travailleurs en Europe seulement). Dans les pays industrialisés, la précarisation du travail va de pair avec sa féminisation. La proportion de la main d’oeuvre féminine a passé de 33% environ en 1960 à 42% en 1993 et dans les pays les plus industrialisés elle approche maintenant des 60%, alors que entre 66 et 90% des travailleurs à temps partiel sont des femmes.

Cela représente des millions de travailleurs qu’il est impossible d’organiser sans changer en profondeur les priorités, les méthodes d’organisation et le personnel du mouvement syndical. Il s’agit à la fois de mieux intégrer les revendications spécifiques aux femmes dans les objectifs syndicaux, de rendre le fonctionnement des organisations mieux adapté aux conditions de vie et de travail des femmes, de promouvoir des cadres féminins. Cela touche aussi au problème de la démocratie syndicale, dans la mesure où tout cela ne peut se faire sans donner libre champ aux initiatives des femmes déjà syndiquées, et d’accepter que cela non seulement peut mais doit conduire à des changements au sommet des directions syndicales.

Il en est de même pour les jeunes. La fédération suédoise des travailleurs des hôtels et restaurants, après une longue période de stagnation, a passé de 40,000 à 60,000 membres en cinq ans en confiant à ses jeunes membres la responsabilité de syndiquer d’autres jeunes, notamment dans la restauration rapide, en leur laissant la liberté de le faire par leur propres méthodes sans autre forme d’intervention de la direction que l’appui matériel nécessaire.

Structures
La question de l’organisation pose enfin le problème des structures, à plusieurs niveaux. La structure est un outil, c’est à dire que c’est le moyen que se donne le mouvement syndical pour atteindre ses objectifs et l’évolution des structures est une constante de son histoire. Il est évident que face aux conséquences de la globalisation des changements de structure s’imposent une fois de plus.

Dans un certain nombre de pays industrialisés le mouvement syndical a cherché à surmonter l’écart toujours plus grand entre ses tâches et les moyens disponibles pour y faire face, avec une chute des effectifs syndiqués dans la plupart des pays, par les fusions, c’est à dire par la concentration des ressources.

Aux Etats-Unis, au Japon, au Canada, en Australie, en Nouvelle Zélande, en Allemagne, aux Pays-Bas, au Danemark, en Finlande, en Suède, en Norvège, en Suisse, en Espagne, en Italie, les fusions syndicales se poursuivent depuis plusieurs années, au niveau des fédérations et, dans le cas du Japon et des Pays-Bas, aussi au niveau confédéral. La France, où les structures syndicales se multiplient au fur et au mesure que le nombre des syndiqués diminue, et la Belgique, où les divisions communautaires ont finalement eu raison de l’unité syndicale, sont les exceptions notoires.

La tendance est à la création de grandes centrales interprofessionnelles et dans certains pays ces fusions pourraient conduire à un bouleversement radical de l’ensemble du mouvement. Aux Pays-Bas, la nouvelle fédération Bondgenoten, résultant de la fusion de quatre fédérations au début de l’année, représente à elle seule la moitié des effectifs de la centrale nationale FNV dont elle fait partie. Le but déclaré de Bondgenoten est de poursuivre les fusions et à transformer la FNV en une fédération unique d’ici l’année 2006. Une évolution semblable pourrait se produire au Danemark autour de la fédération générale SiD, qui représente déjà près du quart des effectifs de la centrale nationale LO. Dans une situation où les branches ou secteurs perdent de leur importance par le refus du patronat de négocier à ce niveau, et où les sociétés elles-mêmes se transforment par la décentralisation et la sous-traitance, la constitution de grandes structures interprofessionnelles peut apporter une réponse à la perte de pouvoir au niveau sectoriel. Les rapports de force entre syndicats, d’une part, et patronat et Etat de l’autre, s’établiront donc de plus en plus sur le terrain politique, et le vieux rêve des syndicalistes révolutionnaires américains du IWW du début du siècle, “One Big Union”, se trouverait ainsi confirmé.

Démocratie
Cependant, la question de la démocratie syndicale revient aussi dans ce contexte, et avec force: comment empêcher que les nouvelles grandes organisations deviennent des monstres bureaucratiques de plus en plus éloignés de la base et finalement inopérants? Les Bondgenoten, conscients du problème, cherchent à y remédier par la décentralisation de l’administration des secteurs et des services, tout en densifiant le réseau des représentations du syndicat (chacun des 500,000 membres aura un bureau du syndicat à moins de 25 km de son domicile).

La démocratie syndicale est cependant plus que l’accès des membres aux services du syndicat. Elle signifie la participation active des membres du syndicat à la vie interne, un pouvoir réel de la base qui se répercute dans toutes les structures statutaires, qui détermine les priorités dans la politique et l’action de l’organisation et, dont dépend, en dernière analyse, sa capacité de mobilisation.

C’est dans le domaine international que le besoin de démocratisation, liée à une nouvelle politique et à de nouvelles structures se fait le plus sentir. A l’heure de la globalisation, toute politique syndicale ne peut être qu’internationale, dans la mesure ou tous les problèmes auxquels le syndicalisme est confronté dans le différents pays s’insèrent dans un contexte international ou ont des prolongements internationaux. Par contre, les restructurations syndicales que nous venons de décrire dans les différents pays restent toutes confinées dans le cadre de l’Etat national. Une idée aussi simple que de former des syndicats internationaux qui dépasseraient les frontières apparaît comme utopique aux directions syndicales alors qu’elle est déjà en retard sur la réalité vécue par les membres. Quand le syndicat américain de l’automobile UAW est entré au conseil d’administration de la nouvelle société Daimler-Chrysler (la IG Metall lui avait cédé l’un de ses trois sièges) le Wall Street Journal se demandait si une fusion UAW/IG Metall était possible. Dommage que ce soit le porte-parole du grand capital américain qui pose cette question, et qu’il soit seul à la poser.

Il est vrai que sur le plan international le même mouvement de fusion se poursuit chez les SPI, pour les mêmes raisons. Mais pour créer un mouvement syndical international digne de ce nom, il faudrait non seulement fusionner les organisations existantes mais centraliser au maximum les ressources et la capacité d’action, tout en décentralisant au maximum les lieux où la politique de l’organisation prend forme. Il ne s’agit plus seulement de “coopérer par delà les frontières” mais de créer des organisations intégrées qui ne tiennent plus compte des frontières. Les fédérations européennes d’industrie, par exemple, devraient évoluer vers des centrales uniques avec l’autorité et la capacité de conclure des conventions collectives, ou de déclarer des grèves, au niveau européen. Les SPI, au niveau mondial, ont besoin de cette même centralisation de l’action, et de cette décentralisation dans l’élaboration de la politique qui la sous-tend.

Or, la majorité des membres et même des cadres moyens syndicaux, c’est à dire les principaux concernés, ne savent souvent pas que des organisations syndicales internationales existent ou, s’ils le savent, leur perception est déformée par des préjugés ou des malentendus. La politique internationale doit cesser d’être perçue comme la responsabilité exclusive des directions syndicales – ou, pire, leur privilège. – et doit devenir l’affaire de tous les membres.

Faire passer une nouvelle conception du travail international est relativement facile au niveau des STN où l’expérience fait l’éducation (voir le cas Renault, entre autres). Des progrès techniques dans les communications, tels que la généralisation du courrier électronique, facilitera certainement la consultation et la coordination entre les organisations locales, ainsi que la création d’une “opinion publique” à la base des organisations. Le rôle de la formation syndicale est à revoir: elle devra intégrer systématiquement la dimension internationale. Dans l’ensemble du mouvement, par contre, il sera impossible de motiver et de mobiliser des millions d’hommes et de femmes qui n’ont pas de rapports directs avec une STN et qui n’ont pas accès aux nouvelles techniques de communication sans offrir une perspective politique à la fois réaliste et porteuse d’espoir

Créer une culture d’organisation où les membres sont propriétaires de leur syndicat, et se sentent comme citoyens, et non pas comme administrés, n’est pas un problème qui peut être résolu par des structures. Cela suppose une politique qui prend racine dans les origines du syndicalisme, et qui mesure la valeur d’une organisation syndicale par sa capacité de combat. La dépolitisation du syndicalisme dans la période 1950-1980 lui a été funeste: elle a conduit à l’impréparation des cadres et à la passivité des membres. Il faut donc repolitiser.

Politique
Mais repolitiser, dans la situation actuelle, ne peut en aucun cas signifier rétablir des allégeances ou même des dépendances face à des partis politiques, ni le contrôle des syndicats sur un parti politique. Nous l’avons vu, les partis se sont éloignés des syndicats et les rapports hérités du passé ne jouent plus, que ce soit la courroie de transmission (dans un sens ou dans l’autre), la clientèle électorale, ou les accords de type corporatiste au sommet. Cela ne veut pas dire que le syndicalisme n’a pas besoin de dimension politique, au contraire: toute action syndicale est politique par nature. Il s’agit donc de réinventer la politique du syndicalisme, en prenant comme point de départ la défense de l’intérêt de ses membres à partir de l’entreprise.

On peut dire qu’il s’agit de réinventer le socialisme démocratique à partir du syndicalisme, comme porteur d’une alternative au projet néo-libéral global plutôt que comme service d’ambulance pour ses victimes, dans le meilleur des cas. Commençons par définir quels sont les buts légitimes de toute organisation sociale, que ce soit au niveau local ou mondial; en affirmant donc qu’aucune entreprise, et aucun système économique, n’ont de légitimité que dans la mesure où ils servent le bien-être humain défini au sens le plus large (satisfaction des besoins de base dans lesquels il faut aussi inclure la justice, l’égalité, la liberté – individuelle et non seulement celle des peuples – , l’accès à la culture, l’Etat de droit). Ces valeurs et principes de base, qui constituent ensemble un programme de démocratie radicale, diamétralement opposés à ceux du néolibéralisme actuellement dominant, doivent devenir le programme de combat du syndicalisme qu’il s’agira de défendre à tous les niveaux et dans tous les domaines, en se donnant les moyens de le faire.

Cela est particulièrement important pour le mouvement syndical des Pays d’Europe Centrale et Orientale et les pays successeurs de l’URSS, ou le mouvement est idéologiquement et politiquement désorienté (à des degrés divers). Les principes traditionnels et historiques du mouvement ouvrier (et aussi son vocabulaire et des symboles) sont discrédités par association avec le Stalinisme et des parties importantes du mouvement syndical ont accepté l’idéologie du capitalisme néo-libéral parce que le “socialisme”, tel qu’ils en ont fait l’expérience, n’est pas une option acceptable. On les comprend. Mais il est très dangereux d’accepter cette situation

En premier lieu, c’est dangereux pour eux-mêmes. La rupture avec leur histoire pré-Stalinienne (40 ans dans les PECO, 70 ans dans l’ex-URSS) représente une rupture d’identité. La séquestration du mouvement des mineurs roumains par des politiciens fascistes est un exemple extrême de confusion, mais il est de loin pas le seul et sûrement pas le dernier. Dans l’absence d’un sens fort de son identité et de sa légitimité politique, le mouvement syndical risque de se fourvoyer et d’être repoussé dans les marges de la société politique. En second lieu, cette situation est dangereuse pour le mouvement syndical du monde entier. Des millions de travailleurs dans les pays ex-communistes, déjà syndiqués dans une large mesure, devraient être accueillis et intégrés dans le mouvement syndical mondial de toute urgence, dans l’intérêt de la solidarité (qui est toujours une relation réciproque) et de son propre renforcement. Or, cela se passe difficilement et lentement, malgré les efforts des SPI et de quelques centrales nationales engagées.

Un élément essentiel de cet effort d’intégration doit être politique: la réhabilitation politique du socialisme démocratique. Malgré toutes les difficultés, cet espace politique doit être reconquis: les principes, la politique, le vocabulaire, les symboles. Il n’existe pas d’autre identité politique imaginable en pratique qui permettrait au mouvement syndical dans les pays ex-communistes de défendre les intérêts de ses membres, de consolider la démocratie dans la société politique et de construire des alliances solides avec le mouvement ouvrier d’autres régions du mond.

Observons aussi ce qui s’est passé dans les pays où un “nouveau syndicalisme” a pris son essor, avec des répercussions spectaculaires d’ailleurs sur le taux d’organisation et sur les rapports de force sociaux: la Corée (avec le KCTU), le Brésil (avec la CUT et le MST), l’Afrique du Sud (avec le COSATU). Dans les trois cas, il s’agit d’organisations syndicales qui ont pris en charge les problèmes de l’ensemble de la société dont leurs membres font partie, avec des liens forts avec d’autres éléments de la société civile, notamment les communautés locales, et avec des programmes politiques de réforme de la société.

A nouvel ordre mondial, nouveau mouvement social
Ce n’est pas seulement le mouvement syndical international qu’il s’agit de mettre en forme, d’en faire des organisations de combat efficaces sur le plan international, mais c’est le mouvement social au sens le plus large du terme qu’il s’agit d’unifier dans l’action et d’organiser pour ensemble former un contrepoids crédible. Il s’agit des organisations de la société civile dans toute sa complexité: les mouvements de défense des droits humains, les organisations de solidarité, les mouvements de femmes, de la défense de l’environnement, des minorités, du secteur informel et aussi des partis politiques qui nous sont proches, pour autant qu’ils nous restent proches et qu’ils continuent à nous accompagner.

Tous ces mouvements sociaux représentent des intérêts convergeants, ils ont un combat commun à mener et l’enjeu de ce combat est le même que celui du mouvement syndical: c’est dans quel monde nous vivrons demain, dans 10 ans, dans 20 ans. L’objectif du mouvement syndical doit être de reconstituer le mouvement social sur le plan mondial, en se battant avec les moyens que la globalisation, et la technologie qui la sous-tend, lui donnent. Un tel mouvement social mondial serait un nouveau mouvement de libération de l’humanité dont les armes principales sont le télécopieur et l’ordinateur.

Le mouvement syndical est seul à pouvoir jouer ce rôle. Nous connaissons ses faiblesses sur le plan international. Il n’en reste pas moins que le mouvement syndical, sur ce plan mondial, reste le seul mouvement universel et démocratiquement organisé, avec une capacité de résistance remarquable: aucun mouvement ou institution, à part les églises, n’a survécu à deux guerres mondiales, et à deux régimes totalitaires d’une capacité de destruction sociale sans précédent dans l’histoire moderne.

Ce n’est pas un miracle: il est seul à donner du pouvoir par l’organisation à des millions de travailleurs qui mènent tous les jours des milliers de luttes dans le monde entier, grandes ou petites, parce qu’ils n’ont pas le choix et nulle part ailleurs où aller. Ils n’ont que le choix de résister ou de se soumettre, et en général ils ne se soumettent pas ou pas pour longtemps, parce que le combat syndical est en premier lieu un combat pour la dignité humaine, c’est à dire un combat où aucun compromis n’est possible sur le fond. C’est un combat pour un bien qui est plus précieux que la vie elle-même puisque les gens meurent pour la défendre.

Le mouvement syndical n’est pas un “groupe de pression” comme un autre et contrairement à ce que certains prétendent, la fiche de paie de ses membres ne saurait être sa préoccupation exclusive. Il n’a pas d’intérêts séparés de ceux de la société civile dans son ensemble. Cela non plus n’est pas étonnant puisque la très grande majorité de la population mondiale sont des travailleurs dépendants et, lorsqu’il prend en charge leurs préoccupations et leurs intérêts, ce sont les préoccupations et les intérêts de l’ensemble de la société civile qu’il prend en charge.

Et enfin, le mouvement syndical est constitué de structures et de réseaux qui, malgré leurs faiblesses et leur relâchement, recouvrent le monde entier et sont autant de noyaux potentiels ou réels de résistance.

Ceci est d’une importance capitale, car s’il s’agit de construire un mouvement social capable d’agir de façon efficace à l’échelle mondiale et dans le cadre de la mondialisation, cela suppose des structures, une organisation permanente capable d’agir de façon cohérente sur le long terme.

Nous avons déjà vu l’importance des droits humains et des droits démocratiques comme thème d’organisation et de lutte. Surtout dans un contexte politique difficile, quand le mouvement syndical doit faire face à une répression, il doit pouvoir s’appuyer sur une alliance large dont le fondement politique doit être la défense des droits de la personne et des droits démocratiques.

A titre d’exemple, le combat de l’UITA pour défendre les droits syndicaux des travailleurs de Coca-Cola au Guatemala dans les années 1980, qui a eu des répercussions considérables aussi bien sur la situation syndicale en Amérique centrale que sur les rapports du mouvement syndical international avec les STN, a dû son succès au fait qu’il a été mené par une alliance qui comprenait aussi bien les syndicats que des organisations de défense des droits humains et des organisations de solidarité. Plus près de nous dans le temps, c’est une alliance semblable qui a fini par obliger les brasseries Heineken et Carlsberg, ainsi que Pepsico, à se retirer de Birmanie. Des cas semblables existent dans l’industrie de l’habillement ou dans l’industrie pétrochimique.

Le choix stratégique des priorités va devenir de plus en plus important. Etant donné que nous disposons tous de moyens limités, nous ne pouvons pas nous permettre de nous éparpiller et de perdre de vue l’objectif prioritaire, qui est celui de changer les rapports de force au niveau global. Ceci veut dire que nous devons privilégier les projets et les actions qui renforcent les organisations internationales, ceux qui permettent de relier les combats locaux de façon durable et qui permettent de constituer et de renforcer des réseaux permanents de soutien mutuel.

Le mouvement syndical, et le mouvement social au sens large, dispose de moyens considérables destinés à l’aide solidaire au développement. Il s’agit en partie de fonds publics administrés par les syndicats, mais aussi en partie de fonds propres des organisations. Il s’agit de centaines de millions en monnaies fortes: du point de vue stratégique et politique, ils sont largement gaspillés. Dans de nombreux cas, les effets pervers de cette aide, même donnée avec les meilleures intentions et avec un contrôle comptable (il y a aussi les autres cas), ont fini par affaiblir les organisations et mouvements qu’elle était censée renforcer. Le dogme de “l’aide au développement”, qui plonge ses racines dans une idéologie de bienfaisance à l’opposé de la solidarité, érige en principe que l’argent solidaire doit être dépensé dans le “Sud” (et, à la rigueur, à “l’Est”) le plus localement possible. Or, les villages d’Astérix ainsi créés (dans le meilleur des cas) n’ont aucune incidence sur le rapport de force global. Il y en aurait mille fois plus, le résultat serait le même. En attendant, l’OMC finit par décider du sort des communautés locales plutôt que les communautés elles-mêmes, les services publics sont démantelés, des lois antisyndicales deviennent la règle plutôt que l’exception, au “Nord” comme au “Sud”, et la redistribution de la richesse continue à se faire au détriment des pauvres et à l’avantage des riches.

Le mouvement syndical devra repenser la politique de solidarité en utilisant les ressources qui lui restent non pas pour arroser le “Sud” mais en identifiant les points de levier stratégiques sur lesquels il faut peser pour modifier le rapport de force global et, ensuite, en renforçant les institutions, notamment ses organisations internationales et les ONG progressistes du “Nord”, susceptibles de peser d’une façon efficace sur ces leviers.