Financialisation (Peter Rossman et Gerard Greenfield, 2008)

FINANCIALISATION : NOUVELLES PERSPECTIVES DE BÉNÉFICES, NOUVEAUX ENJEUX POUR LES SYNDICATS
Peter Rossman est Directeur de la communication de l’Union internationale des travailleurs de l’alimentation, de l’agriculture, de l’hôtellerie-restauration, du tabac et des branches connexes (UITA); Gerard Greenfield est Coordonnateur régional de l’UITA pour l’Asie/Pacifique pour les Sociétés transnationales du secteur de l’alimentation et des boissons. Cet article a paru dans Education ouvrière, la revue du Bureau des Activités pour les Travailleurs (ACTRAV) de l’OIT, 1/2006 (No. 142)


EMPLOIS JETABLES, EMPLOYEURS FANTÔMES
Après une étape de recherche et de sélection des investissements, le
“cycle de production” d’Eurazeo s’articule en trois phases :

• la structuration de l’investissement et l’acquisition,
• l’accompagnement de l’investissement et la création de valeur
dans la société,
• le désinvestissement

“Objectifs / Stratégies” d’Eurazeo, le plus grand fonds privé de France (1)
L’un des principaux faits marquants du dernier quart de siècle a été la rupture
progressive du lien établi entre les salaires et la productivité. Alors que la
productivité continue de croître, les salaires ne s’alignent plus sur les bénéfices
et ni sur la productivité. Dans la grande vague de croissance qui a fait suite à la
deuxième guerre mondiale, l’axe salaires-productivité-profits constituait la pierre
angulaire de la négociation collective au sein des pays capitalistes développés.

L’érosion et finalement la rupture de cet axe, la réapparition d’une grande
pauvreté dans les pays capitalistes développés et la croissance persistante du
chômage ont fait naître un grand débat qui s’est souvent invité au sein des
discussions sur la mondialisation. Pourtant, pour saisir le glissement fondamental
des rapports de forces qui expose en permanence les travailleurs à la
restructuration et à l’instabilité d’emploi, il convient de se pencher sur la question
de la financialisation.

En gros, la financialisation se rapporte à la fois à l’importance accrue du capital
financier par rapport au capital réel dans la détermination du rythme et des
retours espérés des investissements, et à la plus grande subordination de cet
investissement aux demandes des marchés financiers mondiaux. Ces impératifs
financiers font que les sociétés du secteur manufacturier et des services ne
constituent principalement plus “qu’un groupe d’actifs à déployer ou à
re-déployer en fonction des taux de rendement à court terme qui peuvent être
obtenus” (2). Les investisseurs des secteurs de la fabrication et des services
non financiers exigent aujourd’hui des taux de rendement équivalents à ceux
obtenus sur les marchés financiers et boursiers mondiaux, ce qui était
inimaginable voilà à peine une dizaine d’années. Le directeur de la Deutsche
Bank a déclaré qu’un taux de rendement de 20 pour cent sur l’investissement
devrait être un objectif envisageable pour les investisseurs.

Ces nouveaux impératifs financiers renforcent une transformation institutionnelle
et idéologique de la gestion des entreprises et s’en nourrissent. Ces deux
dernières décennies, il y a eu un “changement fondamental des incitations qui
motivent les décisions des cadres de direction : alors que les salaires à long
terme de la direction étaient liés à la réussite à long terme de la société, ils
dépendent maintenant des fluctuations du cours de l’action à court terme” (3). Cette
nouvelle donne implique que les salaires spectaculairement élevés des cadres
supérieurs sont liés à “la plus grande priorité accordée à la “valeur pour
l’actionnaire”, de même qu’à l’augmentation des investisseurs institutionnels, à
l’alignement des intérêts des directeurs sur ceux des actionnaires par le recours
aux options d’achat d’actions” (4). Ensembles, ces changements ont
considérablement raccourci les horizons de planification des sociétés et ont
introduit des stratégies de gestion qui visent à accroître les intérêts pour les
actionnaires tout en menaçant les performances économiques réelles. De telles
stratégies impliquent des restructurations et des réductions de coûts pour
diminuer le nombre d’emplois et éliminer la capacité productive afin de générer
des liquidités pour racheter en retour des actions dans le but de relancer leurs
cours. À titre d’exemple, citons les restructurations et les licenciements massifs
survenus aux États-Unis de 1995 à 2001 au moment où les sociétés non financières
ont racheté leurs propres actions pour l’équivalent de 870 milliards de dollars USA.

Il est indéniable que les sociétés ont toujours cherché à maximiser le profit, mais
l’élément neuf est qu’ici la course au profit se fait par le biais de l’élimination de la
capacité productive et de l’emploi. Par exemple, à l’heure actuelle les sociétés
transnationales de l’industrie de l’alimentation investissent une part nettement
moins élevée de leurs bénéfices à accroître leur capacité productive. Les
marchés financiers récompensent aujourd’hui directement les sociétés qui
réduisent leur masse salariale en fermant, restructurant et sous-traitant. Cela
montre la façon dont la financialisation a incité les directions des sociétés
non financières à “agir plus comme des acteurs du marché financier” (5).

Les sociétés de production se comportant plus comme des acteurs financiers,
les véritables acteurs financiers, comme les fonds privés, les fonds spéculatifs et
les fonds de placement immobilier, sont devenus d’importants propriétaires à
court terme de sociétés de transformation et de services et acquièrent,
restructurent et cèdent ces mêmes sociétés comme s’il s’agissait d’avoirs
liquides, sans tenir compte de leur véritable productivité et rentabilité. Cette
dernière décennie, les fonds privés ont consacré des milliers de milliards de
dollars EU à acquérir des sociétés dans à peu près tous les secteurs industriels
et de services, ce qui a poussé The Economist à écrire “qu’aujourd’hui, les fonds
privés, plutôt en marge jusqu’à présent, se retrouvent au coeur même du
mouvement capitaliste” (6)

Les travailleurs d’à peu près tous les secteurs sont confrontés à la menace d’un
changement rapide de propriétaire et à l’imposition de plans de restructuration et
d’objectifs à court terme qui obéissent à une logique propre au marché financier
ne tenant aucunement compte de la production réelle, de la productivité ou des
emplois. Rien que pur les seules huit premières semaines de l’année 2006, les
fonds spéculatifs et les fonds privés ont procédé à plus de 4 000 transactions,
impliquant l’acquisition et la cession d’avoirs pour l’équivalent de 473 milliards de
dollars EU. Parmi ces “avoirs” échangés figurent des sociétés de production et
de services qui emploient des centaines de milliers de travailleurs, comme par
exemple, les 3 000 travailleurs employés par la division européenne de boissons
de Cadbury Schweppes, la plus grande société de confiserie du monde. En
février 2006, suivant un modèle maintenant bien rôdé dans l’industrie de
l’alimentation et des boissons, Cadbury Schweppes a vendu sa Division
européenne de boissons à deux fonds privés, Blackstone Group International et
Lion Capital LLP, pour la somme de 2,2 milliards de dollars EU. Instantanément,
les lieux de travail de 3 000 travailleurs étaient devenus des avoirs financiers
supplémentaires du portefeuille de Blackstone qui pèse 45 milliards de dollars
EU et qui, en novembre 2004, exerçait un contrôle sur les lieux de travail de 300
000 travailleurs. Ce cas, et les exemples de licenciements et de fermetures dont
nous avons fait mention précédemment, montrent les conséquences brutales de
la financiérisation sur l’emploi.

Dans tous les secteurs où l’UITA compte des membres, que ce soit dans
l’alimentation, dans le secteur des boissons, dans celui l’hôtellerie, de la
restauration, de l’agriculture ou encore dans secteur du tabac, nous avons pu
constater la financialisation des sociétés et l’intrusion de nouveaux types de
capital d’investissement, surtout de fonds privés et de fonds de placement
immobilier. Dans le débat qui va suivre sur la financialisation et ses
conséquences sur les travailleurs et leurs syndicats des secteurs couverts par
l’UITA, nous examinerons essentiellement des cas issus des secteurs de
l’alimentation, des boissons et de la restauration.

LA FINANCIALISATION DE L’ALIMENTATION
Confrontés à des ventes sur le déclin et à des bénéfices en chute libre, les
travailleurs et leurs syndicats rassemblent en général leurs forces pour lutter
contre des diminutions de salaires et des licenciements. Avec la financialisation
actuelle, la destruction de l’emploi s’accompagne de ventes en hausse et de
bénéfices records. Par exemple, le 22 février 2006, Heineken a annoncé que ses
bénéfices pour le second semestre étaient en hausse de 56 pour cent par
rapport à l’année précédente et que 1 000 emplois seraient supprimés dans les
12 prochains mois. Deux jours plus tard, c’était au tour de la brasserie
transnationale Inbev qui, dans la foulée de l’annonce d’une croissance de
15,3 pour cent de ses gains pour atteindre les 3,3 milliards d’euros, a également
révélé un plan de réduction de 360 emplois. La motivation est évidente : les
bénéfices sont rapidement transformés en dividendes plus conséquents pour les
actionnaires, et notamment pour les cadres supérieurs de direction qui
détiennent des options d’achat d’actions, et les plans de restructuration
prévoyant des licenciements et des fermetures nourrissent un marché financier
qui réussit à merveille à faire en sorte que les fonds ne soient plus consacrés à
l’investissement productif.

C’est précisément cette logique qui sous-tend le “Modèle Nestlé” exposé par le
Président et PDG de Nestlé, Peter Brabeck-Letmathe. Le 2 février 2006, la
société a annoncé une augmentation de 21 pour cent de ses bénéfices nets, un
ratio de distribution de 12,5 pour cent de même que l’affectation d’une somme de
1 milliard de francs suisses à une nouvelle série de rachats en retour des actions
(la même opération avait eu lieu à peine trois mois plus tôt pour la somme de 3
milliards de francs suisses). Dans le même temps, partout dans le monde, les
employés de Nestlé sont confrontés à une diminution de la sécurité de l’emploi
ainsi qu’à des suppressions d’emplois du fait des délocalisations, de la
précarisation du travail, des transferts de production et des fermetures d’usines (7).

Le modèle Nestlé respecte donc à la lettre l’affirmation suivante : ” Ces vingt
dernières années, au nom de la création d’une “valeur pour l’actionnaire”, nous
avons assisté à un changement net d’orientation de la part des dirigeants
d’entreprises qui, dans le cadre de l’allocation des liquidités et des bénéfices de
leurs sociétés, sont passés du principe “retenir et réinvestir” à celui de “réduire la
taille et redistribuer les profits” (8).

Contrairement à Nestlé, Danone, l’une des principales sociétés transnationales
du secteur de l’alimentation, reconnaît les syndicats et négocie avec eux à tous
les niveaux, y compris à l’échelle internationale, l’UITA ayant négocié un certain
nombre d’accords avec cette société. Les décisions de la direction suivent
pourtant la même logique de ce nouvel environnement économique dominé par
la financiérisation. En 2005, les “liquidités” générées par d’importantes
restructurations et fermetures, ayant entraîné de nombreuses pertes d’emplois,
ont servi à des rachats en retour des actions à concurrence de 558 millions
d’euros, ce qui avait eu pour effet de faire grimper le cours de l’action. L’annonce
de bénéfices/dividendes records pour l’année précédente s’accompagne de
l’affectation de 600 à 800 millions d’euros à ce même genre d’opérations en
2006.

Le 30 janvier, une autre société transnationale de l’alimentation, Kraft Foods, a
annoncé simultanément une augmentation de 23 pour cent de ses gains pour le
quatrième trimestre (“au-delà des attentes de Wall Street”) et la suppression de
8 000 emplois d’ici deux ans (ce qui représente 8 pour cent de sa main-d’oeuvre
mondiale). Alors que nul ne sait précisément quels sites de production vont être
fermés, il est par contre évident que des usines seront fermées sans qu’il ne soit
tenu compte de leur viabilité, de leur rentabilité ou encore de leurs résultats. Le
message transmis aux travailleurs par Kraft est que dans la mesure où l’activité
principale est continuellement redéfinie, même les engagements vis-à-vis de
lignes de productions existantes dépendront des impératifs des marchés
financiers. Trois jours seulement après l’annonce de Kraft de la rationalisation de
son “portefeuille”, dix usines au Canada étaient vendues à deux fonds privés
nord-américains, Sun Capital Partners et EG Capital Group, qui ont formé une
nouvelle société, CanGro Foods, pour gérer ces nouvelles acquisitions en tant
que nouveaux “produits financiers” de leur portefeuille d’actifs.

Cette financialisation des grandes sociétés transnationales du secteur de
l’alimentation comme Nestlé, Danone et Kraft implique des glissements
constants de la définition de leurs activités principales qui justifient d’autres
réductions de l’investissement productif et de l’emploi, y compris la cession de
parties importantes de leurs installations, qu’elles aient trait à la production ou
aux services, afin de les insérer dans une valse sans fin de portefeuilles de
placements.

La fermeture, en mai 2005, de l’usine du confiseur Leaf à Turku (Finlande)
illustre bien ce processus destructif. En 1999, lorsque la société finlandaise
Huhtamäki est devenue une société mondiale spécialiste de l’emballage, elle a
vendu Leaf à la société de confiserie et de boulangerie hollandaise CSM qui l’a
elle-même revendue, en mars 2005, à deux fonds privés, Nordic Capital et CVC
Capital Partners. Peu de temps après cette acquisition, il a été annoncé que
l’usine de Leaf à Turku serait fermée et que 460 travailleurs seraient licenciés,
décision qui a choqué à la fois les syndicats et l’opinion publique. Le pays est
habitué aux transformations industrielles puisqu’il a vu des secteurs entiers,
comme le textile, croître et ensuite s’effondrer. Mais la fermeture d’une usine aux
taux de productivité et de rentabilité élevés était inédit et choquant. “Personne ne
pouvait imaginer, a déclaré le délégué syndical de l’usine, qu’une usine si grande
et si rentable serait un jour fermée.” L’annonce de la fermeture a été suivie par
une menace de réduire les salaires de 50 pour cent, ce qui a incité les militants
syndicaux à arrêter le travail. La direction a dû faire marche arrière au sujet des
réductions salariales, mais la remise en question de la fermeture par les
syndicats, arguant du fait que l’usine était à la fois rentable et viable, n’a
finalement pas convaincu au moment de la prise de décision dictée par les
impératifs financiers qui animaient les nouveaux propriétaires de Leaf.

Depuis 1990, Nordic Capital, un fonds de placement relativement petit de
1,5 milliard d’euros, a acquis un portefeuille de 21 sociétés dont les secteurs
d’activités vont de la biotechnologie aux produits pharmaceutiques et à
l’ameublement en passant par la télévision à péage et parmi lesquelles figurent
trois sociétés de l’alimentation, dont Leaf. Dans la même période, le fonds s’est
“débarrassé” de 25 sociétés. Les critères d’investissement de Nordic Capital
définissent “l’ambition” de la société “d’agir en tant que propriétaire actif pendant
trois à sept ans et de réaliser des plus-values pour ses investisseurs”. Ce cycle
de trois à sept ans d’acquisitions et de cessions représente l’horizon
d’investissement à long-terme du fonds privé, ambition qui est imposée de façon
agressive à l’industrie manufacturière et alimentaire. Le second fonds privé
impliqué dans l’acquisition de Leaf et dans la liquidation de son usine rentable de
Turku est CVC Capital Partners, un fonds privé beaucoup plus grand, “spécialisé
dans les prises de contrôle par emprunt de grande ampleur”. Depuis 1981, CVC
Capital Partners a mobilisé 18 milliards de dollars EU dans l’acquisition et la
cession de 220 sociétés. Son portefeuille actuel compte 38 compagnies dont
sept sociétés de l’alimentation et une de la restauration.

CAPITAL “IMPATIENT” : INSÉCURITÉ GÉNÉRALISÉE
“…La part du lion de la finance des sociétés non financières se taille à
l’heure actuelle sur le très court terme. Les sociétés non financières
doivent déverser plus de la moitié des liquidités dont elles ont besoin pour
soutenir, sur le long terme, les investissements et les innovations; elles
doivent ensuite se mesurer à tous les autres agents, étrangers et
nationaux, pour les récupérer. C’est le capital impatient sous sa forme la
plus extrême. Il oblige les sociétés non financières à choisir entre l’arrêt
des investissements et des innovations ou l’accroissement de
l’endettement. Il fait en outre peser des pressions pour réduire les coûts et
engager les relations professionnelles sur “la voie la moins noble”, qui
retarde la croissance des salaires et de l’emploi et par-là, limite celle de la
demande globale.” (9)

Alors que le capital “impatient” fait son apparition dans des secteurs comme celui
de l’alimentation et des boissons, de l’hôtellerie et de la restauration, il accroît le
nombre de licenciements, accentue la précarisation et multiplie la sous-traitance.

Il ajoute, en outre, une extrême volatilité à un mélange destructeur qui est
particulièrement déstabilisant pour les travailleurs et leurs syndicats. Nous ne
négocions plus avec des hôteliers ou des fabricants de produits alimentaires qui
ont des intérêts à long terme dans leur société comme cela était précédemment
le cas, mais avec des coalitions mouvantes d’investisseurs pour qui l’unique
référence est un marché financier mondial et avec qui les règles du jeu ont
complètement changé. L’une des nombreuses conséquences de cette situation
est que les syndicats cherchent maintenant à marchander des changements
sous conditions, à négocier les conséquences des restructurations ou à remettre
en question les innombrables fermetures face à de nouveaux dirigeants
financiers qui n’ont que faire d’arguments comme l’amélioration de la production
ou des services, l’accroissement de la capacité productive, les nouvelles lignes
de production, la viabilité à long terme des marchés, les besoins des
consommateurs, etc. Tout investissement est considéré comme un portefeuille
d’actifs financiers et non comme un lieu de travail.

Ce phénomène est également visible dans l’industrie hôtelière où les grands
hôtels ont été rapidement acquis par des fonds de placement immobilier. Aux
États-Unis, où les fonds de ce genre sont apparus en premier lieu, les syndicats
se sont retrouvés en conflit avec des fonds de placement immobilier de plusieurs
milliards de dollars EU, spécialisés dans les hôtels mais qui n’ont pas de
véritables intérêts dans la gestion hôtelière. Au Japon, le marché des fonds de
placement immobilier a atteint les 14 milliards de dollars EU en seulement quatre
ans et il est prévu que dans toute la région asiatique, les nouveaux marchés pour
ce type de fonds atteignent 140 milliards de dollars EU d’ici les 10 prochaines
années.

À l’instar des fonds privés, les fonds de placement immobilier sont conçus pour
maximiser la rentabilité financière (principalement grâce à des loyers gonflés) et
sont en fait légalement obligés d’assurer des taux de rendement à leurs
investisseurs ce qui les rend naturellement incapables de gérer et de maintenir
des hôtels en tant que lieux de travail viables. La croissance rapide des fonds de
placement immobilier, également appelés des sociétés d’investissements
immobiliers cotées (SIIC) en France ou des PIF au Royaume-Uni, accentue
l’instabilité de l’emploi qui caractérise déjà le secteur et vient s’ajouter aux défis
auxquels sont confrontés les syndicats du secteur hôtelier.

Le lourd impact de la financialisation sur les syndicats est significatif dans les
conflits qui ont eu lieu au sein de la société transnationale de restauration
aérienne Gate Gourmet. Son acquisition par le fonds privé Texas Pacific Group a
en effet conduit la direction tout droit au conflit avec les travailleurs de la
restauration et leurs syndicats.

Gate Gourmet, la division de restauration de SwissAir, a été achetée en 2002 par
Texas Pacific Group dans la foulée de la faillite de la compagnie aérienne; la
même année, Texas Pacific Group, conjointement à Bain Capital et Goldman
Sachs Capital Partners, a acquis la chaîne mondiale de restauration rapide,
Burger King. À l’époque, le PDG de Gate Gourmet a salué l’opération en ces
termes : “Grâce à des acquisitions stratégiques et à une croissance organique,
l’avenir de Gate Gourmet semble voué à la réussite”.

Au moment de son achat par Texas Pacific Group, Gate Gourmet employait plus
de 25 000 travailleurs répartis dans 29 pays et disposait de 140 cuisines de l’air.
Pour l’année 2005, la société comptait 22 000 travailleurs et 109 cuisines de l’air.
Gate Gourmet a entamé son ascension sur le chemin de la “croissance
organique” par des attaques méticuleusement menées contre les syndicats qui
ont débuté par le conflit bien connu qui a eu lieu à l’aéroport de Heathrow
(Royaume-Uni). La société a donné le coup d’envoi en engageant discrètement
des centaines d’employés contractuels dans le cadre d’un plan de restructuration
centré sur des licenciements massifs et une importante dégradation des
conditions d’emploi. L’offensive contre l’emploi et contre les syndicats s’est
ensuite déplacée vers l’aéroport de Düsseldorf (Allemagne) où des membres du
syndicat des travailleurs de l’alimentation NGG, affilié à l’UITA, ont entamé une
grève le 7 octobre 2005 (au moment d’écrire cet article, à la fin du mois de février
2006, l’action de grève était toujours en cours). Le mouvement de protestation
portait sur le refus de la société de négocier les salaires et des mesures de
compensation pour des conditions de travail de plus en plus dures.

La société a clairement remis en question le cadre de la négociation collective en
Allemagne en demandant que des concessions soient faites au niveau de
l’entreprise en ce qui concerne les heures de travail, les congés et les primes de
poste alors que ces conditions avaient fait l’objet de négociations au niveau du
secteur industriel. Le compromis auquel les syndicats et la direction locale de la
société étaient parvenus au début du mois de décembre 2005 a été
unilatéralement rejeté par le siège de la compagnie Gate Gourmet, ne laissant
d’autre choix aux travailleurs que de poursuivre leur mouvement de grève. Il
semblerait qu’à l’heure actuelle l’offensive antisyndicale se concentre sur d’autres
sites de Gate Gourmet en Europe.

Le principal problème auquel sont confrontés les syndicats des travailleurs de
l’alimentation est que les fonds privés et les fonds de placement immobilier qui
détiennent et contrôlent les lieux de travail qui emploient leurs membres ne se
considèrent pas comme des employeurs. Dans des nombreux systèmes
jurisprudentiels, ils ne sont pas définis comme tels et ne sont pas tenus aux
obligations légales des employeurs. Face aux syndicats, lors de licenciement ou
de fermetures, ils peuvent vraisemblablement rejeter toute responsabilité. Gate
Gourmet nie farouchement que les décisions de la direction qui ont mené aux
conflits de Heathrow et de Düsseldorf ont quoi que ce soit à voir avec Texas
Pacific Group, tout en reconnaissant ses “obligations de fiduciaires” vis-à-vis de
la société investisseur. De son côté, Texas Pacific Group rejette énergiquement
toute responsabilité vis-à-vis des relations professionnelles au sein de Gate
Gourmet ou de l’une des autres sociétés de son portefeuille (sociétés dont
l’emploi global se monte à un quart de million de travailleurs). Comme le syndicat
NGG l’a appris à l’aéroport de Düsseldorf, il tente de négocier avec un employeur
déguisé en entité financière, libre de toutes les contraintes, lois et obligations qui
lient les employeurs évoluant au sein de systèmes de relations industrielles
négociés, résultats de plusieurs années de combat.

L’employeur achève de disparaître lorsque ces nouvelles entités financières
(fonds privés, fonds de placement, fonds de capital-risque, fonds spéculatifs,
fonds de placement immobilier, etc.) ne figurent pas dans les données et les
publications des agences des Nations Unies consacrées à la croissance, à
l’investissement et à l’emploi.

Même les programmes spécialisés dans des domaines comme l’investissement
dans le monde, les sociétés transnationales et l’emploi n’ont pas pris
complètement en considération le rôle des fonds privés, que ce soit d’un point de
vue quantitatif ou qualitatif. Déjà plus d’un cinquième des travailleurs du secteur
non public au Royaume-Uni, par exemple, sont désormais employés par des
compagnies contrôlées par des fonds privés (10). Ces puissants intérêts financiers
ne figurent tout simplement pas dans le Manuel de statistiques, dans le Rapport
sur le commerce et le développement et dans le Rapport sur l´investissement
dans le monde de la CNUCED (11). Le Rapport sur le commerce et le
développement – 2005 de la CNUCED, qui aborde pourtant le thème des
“nouvelles formes d’interdépendance mondiale”, ne reconnaît pas l’incidence
mondiale de la financialisation. Son analyse se base sur l’hypothèse que “des
politiques monétaires exagérément restrictives pourraient inciter les investisseurs
à préférer investir dans des avoirs financiers plutôt que d’accroître les capacités
de production ” (12). Ce rapport ne prend pas en considération la réalité, illustrée
par les exemples mentionnés ci-dessus et à laquelle nos membres se sont
directement heurtés, qui veut que les préférences des investisseurs et leurs
décisions de se désintéresser des capacités de production sont motivées par les
impératifs des marchés financiers et par le pouvoir qu’exercent les nouvelles
formes de capital financier.

Si ces fonds privés étaient reconnus comme des sociétés transnationales, étant
donné le vaste contrôle qu’ils exercent partout dans le monde sur des sociétés
de transformation et de services, et qu’ils figuraient dans la liste des
100 premières sociétés transnationales non financières du monde, elles
délogeraient sans difficulté les dix premières sociétés (13). General Electric figure
en première position dans la liste de la CNUCED alors que cette entreprise
détient moins d’actifs étrangers et emploie moins de travailleurs dans le monde
que Blackstone, Carlyle Group ou encore Texas Pacific Group. Même la nouvelle
liste de la CNUCED reprenant les 50 premières sociétés transnationales
financières (incluse pour la première fois dans le Rapport sur l´investissement
dans le monde de 2004) ne considère les sociétés transnationales financières
que d’un secteur de services financiers défini de façon très restrictif et limite les
données relatives à l’emploi à ce secteur (14). Ce manque d’intérêt pour le rôle des
fonds d’investissement en tant qu’employeur est également évident dans la série
de rapports de l’OIT sur l’emploi dans le monde. Le Rapport sur l’emploi dans le
monde 2004-2005 examine l’incidence sur la productivité des travailleurs et la
mobilité des capitaux, de même que la relation entre la stabilité de l’emploi et la
productivité sans porter d’attention aux impératifs financiers qui motivent cette
flexibilité et l’impossibilité croissante de maintenir une stabilité de l’emploi dans
un environnement où la financiérisation est présente (15). Dans d’autres
publications et programmes de l’OIT, des références explicites sont faites aux
fonds privés et aux capitaux à risque, mais uniquement dans le cadre du
financement de la création d’emplois (16).

“L’employeur fantôme”, en tant que phénomène politique, juridique et
institutionnel découlant de la financialisation, remet à son tour très sérieusement
en question les fondements sur lesquels la politique sociale est élaborée au sein
d’organisations comme l’Organisation internationale du travail.

RETOUR AUX BASES : RÉAFFIRMER LE RÔLE DE L’OIT
Où cela mène-t-il les travailleurs dont les employeurs risquent de disparaître
mais qui, pour le moment, se présentent toujours chez Gate Gourmet, chez Kraft
ou chez Leaf pour travailler ? Doivent-ils tenter d’engager un “dialogue social”
avec CVC Capital Partners ? Chercher à conclure un accord-cadre mondial avec
Texas Pacific Group ? Mettre sur pied un forum pour que les syndicats de
l’hôtellerie échangent les “meilleures pratiques” à propos de fonds de placement
immobilier ? Le caractère absurde de ces propositions met en relief les enjeux
particulièrement réels et complexes auxquels les syndicats sont confrontés
lorsqu’ils remettent en question ces nouvelles formes de pouvoir.

Les syndicats se sont toujours servis de leur force collective pour négocier le
rapport de force au travers de la négociation collective, un processus qui
implique des négociations directes avec un employeur. À mesure que les
employeurs se font de moins en moins tangibles et que les relations
professionnelles se font de plus en plus obscures, leur capacité à générer une
destruction sociale et à généraliser l’insécurité augmente. Face à cette situation,
les syndicats doivent s’organiser et se mobiliser différemment de façon à rendre
l’employeur visible et à renforcer la relation de négociation de façon à pouvoir à
nouveau négocier le rapport de force.

L’UITA reconnaît qu’il est urgent de mettre au point des stratégies de
syndicalisation et de négociation pour défendre nos membres dans cet
environnement profondément modifié. Cela constitue l’une des tâches
essentielles du mouvement syndical. Nous reconnaissons également clairement
le besoin de redéfinir cet environnement en proie à la financiérisation au sein
duquel la syndicalisation et la négociation s’opèrent à l’heure actuelle.

Cependant, les changements, tout radicaux qu’ils soient, ne rendent pas pour
autant désuets les outils existants. Nous suggérerions, par exemple, que le rôle
de définition des normes de l’OIT acquière non pas moins, mais plus de
pertinence dans le cadre de la financiérisation. Il convient de s’opposer
fermement aux efforts qui ont pour but de diluer les rôles de l’OIT dans la mise
au point et la promotion active des normes universelles, transposées dans les
législations nationales. À l’heure actuelle, l’OIT a un rôle progressiste à jouer
pour faire en sorte que des mécanismes soient mis au point ou relancés au
niveau national pour imposer des responsabilités et des obligations
d’employeurs. Il est urgent de mettre au point des nouvelles définitions
applicables de la “relation de travail” afin de refléter les changements
fondamentaux qu’a apportés la financialisation.

Rétablir l’axe salaires-productivité-profits que la financialisation a brisé est une
vaste tâche politique. Progresser dans ce programme implique de rejeter les
affirmations au sujet des gouvernements nationaux dépourvus de pouvoir ou de
la réglementation nationale qui perdrait de sa pertinence. La financialisation n’est
pas un processus spontané et anonyme résultant d’un changement
technologique ou de flux d’informations mondiaux. Le dernier quart de siècle,
marqué par la déréglementation, a vu apparaître un vaste dispositif de
réglementations et de mécanismes légaux nouveaux, mis en place par les
gouvernements nationaux pour protéger les intérêts des investisseurs et des
actionnaires. Il faut les démanteler, d’autres réglementations et mécanismes
légaux doivent être mis au point au niveau national pour que les capitaux
d’investissement soient soumis aux exigences démocratiques établies par les
normes internationales en matière de droits de l’homme. Ce vaste projet de
renouveau politique et démocratique figure parmi les tâches essentielles de
l’UITA et de tout le mouvement syndical international.

NOTES
(1) Voir le site web d’Eurazeo: http://www.eurazeo.com/fr/01_qui/objectif-strategie.php
(2) Neil Fligstein et Linda Markowitz, Financial Reorganization of American Corporations in the 1980s dans “Sociology and the Public Agenda”, édité par W. J. Wilson – Newbury Park : Sage,
1990, page 187.
(3) James Crotty, The Neoliberal Paradox : The Impact of Destructive Product Market
Competition and ‘Modern’ Financial Markets on Nonfinancial Corporation
Performance in the Neoliberal Era, dans “Financialization and the World
Economy”, édité par Gerald Epstein, Northampton, MA: Edward Elgar, 2005.
(4) Ozgur Orhanggazi, “Financialization and capital accumulation in the non-financial corporate sector : A theoretical and empirical investigation”, (à paraître), page 7.
(5) Engelbert Stockhammer, “Financialization and the Slowdown of Accumulation,” Cambridge Journal of Economics, 28, 2004, pages 719 à 741.
(6) “The new kings of capitalism”, The Economist, 25 novembre 2004.
(7) Informations tirées du site web de l’UITA sur Nestlé.
(8) William Lazonick et Mary O’Sullivan, “Maximizing Shareholder Value : A New Ideology for Corporate Governance”, Economy and Society, Volume 29 N°1, 2000, pages 13 à 35.
(9) Mise en évidence dans le texte original. James Crotty, The Neoliberal Paradox: The Impact ofDestructive Product Market Competition and Impatient Finance on Nonfinancial Corporations in the Neoliberal Era, “Dossier du Political Economy” Research Institute Research, juillet 2003, page 6.
(10) “Private equity under government scrutiny”, Bourse de Londres, 20 février 2006; Discours du Président de la British Venture Capital Association, APG Private Equity and Venture Capital, 1er novembre 2004.
(11) Le Rapport sur l´investissement dans le monde – 2004 contient des informations sur les transactions de deux fonds de placement immobilier basés aux États-Unis à propos de fusions et d’acquisitions transfrontières pour plus d’un milliard de dollars EU, mais ne fournit aucune analyse critique de l’importance des fonds de placement immobilier ou des fonds privés dans les flux de l’investissement étranger direct.
(2) CNUCED, Rapport sur le commerce et le développement 2005, “Nouvelles caractéristiques de l’interdépendance économiques mondiale”, Genève : Nations Unies, 2005, page 29.
(13) CNUCED, Tableau A.I.9.(Annexes), “Liste des 100 premières sociétés transnationales non financières du monde, classées en fonction de leurs avoirs étrangers”, 2003, Rapport sur l´investissement dans le monde, 2005, Genève : Nations Unies, 2005.
(14) CNUCED, Tableau A.I.12.(Annexes), “Liste des 50 premières sociétés transnationales financières du monde, classées en fonction de l’actif total”, 2003, Rapport sur l´investissement dans le monde, 2005, Genève : Nations Unies, 2005.
(15) Rapport sur l’emploi dans le monde, 2004-05, “Emploi, productivité et réduction de la pauvreté dans le monde”. Genève : BIT, 2005.
(16) Par exemple, parmi les études détaillées sur le capital figure un rapport de Ebony Consulting International (Pty) Ltd, Private Equity and Capitalisation of SMMEs in South Africa : Quo Vadis?, “Document de travail n°34 du Programme Finance et Solidarité & Programme focal de promotion de l’emploi par le développement des petites entreprises, Secteur de l’emploi”, Organisation internationale du travail, Genève